Episode 48

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Elias

Comme tous les jeudis, nous nous sommes réunis à la bibliothèque, tous les quatre. Degory, mon incorrigible camarade de chambre, a accepté de participer à ces réunions seulement car dernièrement, sa piteuse moyenne l'inquiète. L'idée venait de moi, pour progresser en maths et en sciences ; pour que mon père arrête de répéter que mes études sont une dépense superflue. Pas que je me plaise spécialement à l'Académie. À dire vrai, rentrer sur l'Île du Paon me ferait le plus grand bien. Retrouver Nibs, nos immenses champs baignés de soleil et mon octoculteur luisant. Mais ce bel héritage, j'ai le devoir de m'en montrer digne. Empocher un diplôme, revenir sur mes terres en fils prodige et ne plus jamais entendre quiconque me targuer d'incapable.

Pour progresser, j'ai tenté de me mettre dans la poche deux têtes bien remplies : le frère jumeau de la déléguée et son ami d'enfance. Armando est toujours bien sur lui, impeccable mais changeant. Il troque vite son sérieux pour un humour piquant, et le retrouve aussitôt. Sérieux, ce nerd de Koma le serait également s'il n'était pas aussi distrait : toujours à regarder une fille du coin de l’œil. Moi, les filles, elles m'indiffèrent un peu. Ça fait déjà bien dix ans que je sais qui je vais épouser. Ce n'est pas une question d'amour ; ce sont les affaires et ça me convient très bien. L'union de deux familles dans un intérêt commun, c'est souvent plus bénéfique qu'une amourette d'adolescents. Plus stable aussi ; plus rentable sur le long terme. Je sais qui j'épouserai, et peu importe si on ne s'aime pas. En attendant, j'admets que ça me fait sourire, que d'autres puissent se crêper le chignon pour moi. Parfois, juste pour rire, j'aimerais leur annoncer mes fiançailles. Le nom de ma fiancée. Je serais curieux de savoir combien de mes prétendantes m'aiment assez pour oser l'affronter, elle. Mais elle préfère jouer la carte de la discrétion, tout garder sous silence jusqu'au jour du mariage. Ça me convient aussi. Les concessions sont essentielles pour une bonne entente ; la bonne entente pour les affaires.

- J'y pige que dalle moi, à ces problèmes de matheux ! grogne Degory en arrachant le coin de sa feuille.

Armando lui glisse la sienne sous le nez, l'air de rien. On ne sait jamais ce qu'il a en tête, celui-là ; s'il joue le gentil ou si au contraire il se moque. Gogo lui rend sa copie.

- T'es sympa, mec. Mais comment j'ferai l'jour de l'exam si j'me contente toujours de copier sur toi ?

Armi hausse les épaules :

- Tu vises la classe Élite, l'ami. Inutile d'être un petit génie pour te servir de tes poings, pas vrai ?

L'atmosphère est toujours tendue, entre nous quatre. On se demande sans cesse qui le premier dira un mot de travers, qui froissera qui, qui donnera le premier coup. Mais, comme souvent, Koma sort le grand jeu :

- Candace ou Feng ?

- Encore tes questions d'macho attardé ! soupire Gogo.

- Feng, répond Armi sans hésiter. Plus singulière, plus de piment.

- Les deux se valent, je tranche. Shell ou Dayanara ?

- T'en as de bonnes toi ! rétorque le rouquin. Sérieux, je ne peux pas choisir entre ma sœur et une collégienne.

- Daya, affirme Koma. Vu son caractère, au moins, on est sûrs qu'elle a ses règles !

- Vous êtes crades, les gars...

Gogo n'aime pas nos petits jeux. Il supporte mal qu'on puisse plaisanter sur les filles. Derrière ses allures de bourrin, c'est un sacré coincé. Malgré son caractère de cochon, il me plaît. Si un jour j'avais besoin d'un homme de main, c'est sans doute vers lui que je me tournerais.

- En voilà une pour toi, Diggy, jubile le geek mal rasé. Adoria ou Nelly ?

- La première, c'est comme ma sœur. L'aut', ce s'rait plus une rivale qu'une amante. Et vous avisez pas d'répondre : j'veux pas entend' vos saloperies sur mes potes !

- En voilà un chic type ! lance une voix féminine dégoulinante de raillerie.

Nous tournons la tête, tous les quatre en même temps. Cette grande perche de Kit nous mitraille d'un mauvais œil. Je me fais une joie de lui rendre son sourire mesquin :

- Kitty-cat, on t'avais oubliée ! Sois pas vexée, surtout. Faut dire que la féminité, c'est pas vraiment ton fort !

Elle plisse les yeux pour mieux m'assassiner en pensées. J'ai toujours eu un faible pour les peaux sombres, et ses cheveux blonds me rappellent avec nostalgie les plants de blé dans la terre meuble, à la saison des labours. Combien de ces filles me courraient encore après, en me voyant fardé d'une salopette et d'un chapeau de paille, courbé pour faucher les herbes du haut de mes bottes en caoutchouc ? Inutile de penser à Kit : c'est une orpheline, une pupille de la Paix. Un bien mauvais parti, pour ne pas dire zéro parti.

- Vexée ? se gausse la grande noire. Je me demande bien comment tes chevilles enflées tiennent encore dans tes chaussures, Elias ! Oh, suis-je bête ? C'est donc ça, les mocassins...

Je suppose que toutes les orphelines ont de la répartie. Il en faut, pour espérer se faire un nom. Il m'arrive de me demander comment s'en tirera l'autre pupille, la petite Shell, dans l'ombre dans cette grande brute blonde.

- Alors, preux Degory, repren la fille, tu crois vraiment que la gent féminine a besoin de ta compassion ? Ou de ta protection ?

- Tu t'fais des idées, Kit. J'défends juste mes amies.

- Tu me fatigues, Diggy. Toujours à nous prendre pour des petites choses sans défense !

- J'cherche pas d'embrouilles, tu sais.

- Et moi, ça fait un moment que j'attends l'occasion de te coller une raclée. Alors, ça te dit, une petite lutte, d'égal à égale ?

Qui aurait cru que de nous quatre, ce serait Gogo qui s'attirerait les foudres d'une féministe outragée ? D'abord, il rechigne. Mais nous l'encourageons tous les trois et cette enragée de Kit persiste à jouer les victimes.

- Quoi ? T'as peur de me cogner trop fort ? T'as cru que j'étais en porcelaine, Monsieur Le-gros-costaud ?

- T'sais quoi, Mam'zelle Tape-moi-d'sus ? J'vais t'remettre à ta place fissa, mais faudra pas v'nir pleurer quand t'auras l'nez en sang !

Armando et Koma échangent des coups de coudes et des œillades amusées. Gogo a beau penser que je suis une pourriture, sous prétexte que je m'amuse du spectacle des belles qui se querellent pour mon cœur verrouillé, ces deux-là ne valent certainement pas mieux que moi. S'exciter à la perspective d'un combat qui ne les concerne même pas, ça en dit long sur leur niveau de maturité.

- Tu viens Elias ?

Le rouquin me tire pas le bras, les yeux pétillants à l'idée du duel. Alors que nous suivons de près les autres en direction du ring, Kit l'hystérique passe un ongle farceur sur la barbe hirsute de notre geek pataud.

- Ne crois pas t'en tirer à si bon compte, Koma-sutra, raille-t-elle. Tu sais, les filles s'en carrent de ta dégaine négligée. Au fond, il y en a plein à qui ça plaît. Ton vrai problème, c'est que t'es un pleutre sans personnalité. Et ça, ça ne bluffe personne.

Armando s'apprête à voler au secours de son compère, mais je le retiens.

- T'en mêle pas, Armi. Ce ne serait pas lui rendre service.

C'est vrai. La solidarité masculine, ça nous fait juste passer pour des mauviettes. Je le comprends, Gogo, à s'entourer de filles ; un petit harem qui lui donne l'air du gentil grand-frère. Dommage qu'il soit tombé sur l'une des rares qui veuillent jouer à « qui a la plus grosse ».

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Le texte ; les choses.
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Dans le domaine des arts plastiques, Arman, grâce à ses "Accumulations", mettait l'objet en situation afin de le désigner comme extension, prolongement de l'humain. Tàpies, quant à lui, en faisait l'inscription du temps à même la matière.
Dans "Le parti pris des choses", Francis Ponge, souhaitant "fonder (le mot) en réalité", ne cherchait qu'à révéler la puissance du langage dans ses rapports avec le monde concret. Philippe Jaccottet faisait un travail sur l'exactitude de la parole qui devait mettre en valeur perçu et ressenti face aux choses vues, tout en préservant l'émotion dont elles étaient investies. Le Nouveau Roman, grâce à de méticuleuses descriptions, détachait les objets de leur usage et en faisait la préoccupation même de l'écriture. Alain Robbe-Grillet souhaitait appréhenderles choses "comme elles sont". L'objet reprenait tout son pouvoir, simplement "celui d'être là" selon les termes de Roland Barthes.
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"Le doux paysage serein, propre et lumineux qui doit exister derrière les choses."
("L'extase matérielle").
Car le sens est à trouver partout, indéfiniment, les choses disposant tout contre nous leur langage secret. Celui, par exemple que Paoli, dans "La fièvre", fait tenir à un objet du quotidien, l'explorant sous toutes ses coutures :
"...il fallait se retirer dans une pièce pleine d'une pénombre sacrée, s'allonger sur un lit, et là, jouer, jouer à tout prix au jeu de l'être : avec une boîte d'allumettes, par exemple...".
Surgissement, à partir du simple, du menu, de l'insignifiant, d'une perspective ontologique dont l'homme ne saurait faire l'économie qu'en acceptant de vivre sur le mode du "on", de l'inauthentique.
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