Episode 41.1

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Faustine

Je suis plantée là, dans le Vieux Port, comme un poteau dans la pénombre. J'ai les jambes lourdes. Ça fait déjà un moment que l'autre ne s'est pas montrée ; mais ça ne va pas tarder. Elle est libre de sortir à la tombée de la nuit. Alors les cornes poussent, et les yeux se mettent à couler. Rain a mis son bonnet pour éviter de se faire prendre.

Elle est en retard.

Il y a de la flotte partout entre les quais branlants. Pas étonnant qu'elle m'ait donné rendez-vous ici. Il n'y a pas un chat. Normal, les chats ça n'aime pas l'eau. Et puis les hommes, à part les voyous, ils n'ont jamais de bonnes raisons de traîner dans des recoins abandonnés.

Elle m'a donné rendez-vous ici à deux heures.

Je fais les cent pas sur le quai. Un coup de pied dans une bitte, et je me penche pour regarder la mer. Il y a de la flotte partout. Les poissons font des FLOP et des PLOUF sous le vieux ponton de bois. Une vielle chaîne grince, charriée par les vagues. Mon reflet flotte et se trouble à la surface de l'eau. La lune, quasi pleine, inonde la nuit d'un éclat pâle. J'ai le teint pâle dans la flotte et j'ondule. Je suis floue, sur l'eau et puis dedans. Mon petit moi tout brouillé, comme un œuf au petit-déjeuner.

Je suis une coquille toute pleine de fissures. Toute pleine de rien. Toute pleine de flou, qui flotte, toute pâle.

Il y a plein de monde, sous la coquille, maintenant. Celle qu'ils appellent Faust. L'autre qui court derrière et nous grignote l'esprit. La bête avec ses cornes et ses yeux qui dégoûtent. Et puis il y a le néant, qui gerbe encore et encore des tas de nouveaux moi. Et il y a Rain, maintenant, le seul de tous ceux-là que j'ai choisi. C'est Rain, ce soir. C'est à lui que la dame a donné rendez-vous.

Des bruits de pas se font entendre. Des talons qui clapotent sur le pavé dans la ruelle. L'écho devient fou dans la vieille ville déserte. Le désert de la ville. Cet endroit tout plein de bicoques toutes vides, plein d'abandon, qui gobe les ruines comme des œufs crus et les bat en espèce de ville. Mais elle bat le pavé avec ses hauts talons, et je sais que c'est faux. Je sais qu'elle sait, elle aussi, que nous ne sommes rien d'autre que des gerbes de néant. Je l'ai lu dans ses yeux, l'autre nuit. Ils étaient mornes et vides, ses yeux. Mais, quelque part sous sa pupille toute ronde, dans l'obscurité, il y avait un genre d'émotion qui stagnait, tout engluée, comme du pétrole fumant.

La voilà qui émerge, éructée par Red Hill. La nuit, bien large, noie l'écho de ses pas. Et pourtant ses talons claquent plus fort, de plus en plus fort, tandis qu'elle se rapproche. Son visage blanc, son sourire et ses longs cheveux blonds, ils se dégagent du brouillard. Et l'éclat de la lune devient soudain plus vif, plus pur, à leur contact. D'un coup, le monde entier me paraît différent. Le même endroit. Les mêmes immondices. Tout pareil, mais plus brillant, comme si on avait lavé la crasse des rues. Ou plutôt, que cette crasse-là s'était changée en écume, toute douce et limpide.

La dame s'arrête devant moi, à deux pas environ. Elle me fixe avec intérêt. Je vois quelque chose de rassurant dans son regard. Il y a aussi une sorte de malice, comme s'il y avait une idée juste-là, fixée derrière son crâne blond. Je reste immobile. Sourire, c'est pas mon genre. Je me méfie des gens beaux et propres comme elle. Ils sont toujours trop loin ou trop près de la vérité. Jamais la bonne distance. Elle, l'instinct me dit qu'elle l'a au bout des doigts. Elle sait des choses que d'autres ne peuvent pas voir avec leurs yeux. Je n'en connais qu'une seule autre capable de ce genre de tours-là.

— Te voilà donc, Rain, Deary. Dis-moi, ça te convient, si je parle de toi au masculin ? Ou bien préfères-tu qu'entre nous je te considère pour ce que tu es, jeune fille ?

Je secoue les épaules et souffle sur la mèche qui me tombe sur le nez.

— N'importe. Les deux sont là. J'aime autant que tu parles à Rain, au masculin, sinon l'autre peut péter son câble.

So be it.

L'autre nuit, sa bouche crachait les mots en tirade. Ce soir, aucune parole inutile. Juste du bout d'un doigt, elle m'invite à la suivre. Je lui emboîte le pas, les mains au fond des poches, dans les rues de la vieille ville. Le pavé, toutes les façades qui le bordent sont en décomposition. Ça pue la viande et les idées sombres. Pas de doute, ma place est ici. Ces ruelles et moi, on a les mêmes yeux rouges et le même cœur noirci.

Une bifurcation, une rue plus animée, et Lady Alecto s'arrête pour demander du feu. Du haut d'un porche, une femme la dévisage, le regard en coin. Elle porte la blouse blanche, mais la science qu'elle exerce, c'est pas celle qu'on pratique dans un laboratoire. Devant la porte sculptée, à l'avant de la maison, la lampe fait rougir la peau des passants attroupés. Je me tiens à l'écart.

Lady Alecto revient vers moi, pâle comme la lune. Je n'ai jamais vu personne fumer comme elle, le porte-cigarette en équilibre au bout des doigts, tout juste posé sur ses lèvres. On dirait que la baguette va flancher d'un moment à l'autre. Lady Alecto souffle un nuage de syllabes :

— Je déteste le goût et l'odeur du tabac. Les deux m'écœurent. Ils m'écœurent, mais pas autant que le monde.

Et l'espace d'une phrase, elle n'est plus vraiment la même :

— Quand le monde ira mieux, je cesserai de m'intoxiquer.

Le pire, c'est qu'elle a l'air d'y croire. Pourtant, je ne peux pas l'expliquer, quelque chose en elle a les traits de la vérité : une vérité toute crue et saignante, comme on n'aime pas en avaler. On pourrait croire qu'elle voit au loin, dans le temps. Vraiment, elles se ressemblent. Je crois que c'est ce qui m'attire ; ce qui m'a fait venir.

Lady Alecto m'entraîne dans une ruelle adjacente, à l'abri des regards. Ça crève les yeux. Elle ne veut pas qu'ils nous voient trop longtemps, les aristos tout puants de fric qui se pressent autour du bordel.

— Par ici, Deary.

La dame blanche entrouvre la porte de derrière d'une vieille baraque ; une petite maison toute penchée avec des murs de pierres crasseux. Un endroit bien trop simple pour une créature de sa trempe.

— Tu m'as l'air quelque peu déçu, Rain.

— J'imaginais pas ça comme ça, le QG d'une organisation secrète.

— Nous n'avons pas de repère de ce genre. Ce serait la meilleure façon de se faire piéger. Alors, nous nous retrouvons simplement dans des maisons abandonnées.

— Plutôt précaire.

Lady Alecto me coupe d'un sourire tordu. Elle ne montre pas les dents ; son visage à lui seul est bien assez tranchant. Elle ne bouge plus, pas un geste. Et la lumière jaillit au-dessus d'elle, comme pour la sublimer d'une aura divine. Deux paires d'yeux me fixent, dans un coin du salon. Deux silhouettes posées sur le même canapé. Mes paupières clignent, et il faut du temps à mes iris pour s'y retrouver dans la clarté.

Maintenant je les vois. Lui, un genre d'elfe maléfique aux longs cheveux dorés. Ses yeux plissés ne laissent filtrer aucune émotion. Elle, une rouquine binoclarde qui porte un drôle d'appareil à l'oreille. Sa pupille droite, c'est un instrument de mort. Je ne peux pas me retenir, et je lâche :

— Ce n'est pas un vrai œil que tu as.

La rouquine pouffe.

— Bien vu, le bleu ! C'est une prothèse bionique.

— Tu peux buter des gens avec ça, pas vrai ?

Elle acquiesce, et ça ne l'inquiète même pas que je l'ai percée à jour.

— Tu n'imagines même pas tout ce dont ce bijou est capable ! Et puisque je t'aime bien, je vais jouer cartes sur table : presque toute ma tête est une coque de métal, mon cerveau un processeur informatique, et l'un de mes bras à lui seul est une machine de guerre.

Elle agite le bras en question, comme pour me narguer.

— Non, je ne suis pas un robot. Juste un cadavre bien rafistolé. Ne t'avise pas de me tuer, je reviendrais de toute façon.

Pourtant ça ne ressemble pas à une mise en garde. Sa voix, c'est la triste mélodie de la lassitude.

— Combien de fois tu est morte ? je lui demande.

— Trop de fois.

C'est bien la première fois que je sais parler aux morts.

— Je vois que le courant passe bien entre vous, lâche Lady Alecto dans une grimace de joie. Fate, je vous présente Rain. Rain, voici Fate. À gauche, Ginger notre petit génie de cyborg. À droite, Clair, un véritable artiste mortuaire. Vous allez faire équipe, tous les trois. J'aimerais que vous puissiez compter les uns sur les autres.

Mes sourcils se froncent.

— Je me débrouille tout seul. J'veux pas traîner de boulet.

L'elfe tourne ses yeux fixes sur moi.

— Commence déjà par nous prouver que toi, tu n'es pas un boulet.

L'autre sursaute à l'intérieur, mais je la retiens. Rain, il est capable de la maîtriser. L'instinct voudrait que je réplique. Lady Alecto m'en empêche ; sa voix acérée coupe court à la discorde.

— Allons, puppies, il est trop tôt pour nous battre. Fate n'est qu'un nouveau-né ; nous respirons à peine. Figurez-vous notre sublime entreprise comme un organisme vivant, qui a besoin que son cœur, son cerveau, ses poumons et ses muscles œuvrent de concert. Nous ne pouvons pas nous heurter obstinément les uns aux autres. Car après tout, les mêmes desseins nous animent : le sang et la Justice. Nous devons œuvrer de concert afin que le monde évolue.

— Et si j'veux juste voir le monde partir en fumée ?

C'est sorti tout seul. Mais la dame blanche ne se démonte pas.

— C'est ce que nous voulons tous, dear Rain, du plus profond de nous-mêmes. Nous voulons détruire ce monde et en briser les codes. Bâtir à la place quelque chose de plus grand. L'évolution, my darlings, c'est la transgression. S'il existe des lois institutionnalisées, c'est précisément parce qu'on conçoit la possibilité que ces lois soient transgressées ; parce qu'elles ne s'imposent pas naturellement comme nécessaires. Si les hommes étaient tous bons, fiables et égaux par défaut, les lois n'auraient aucune raison d'être. Pourtant, on pond des règles depuis la nuit des temps, qu'on justifie comme on peut selon la mode du moment. On fantasme les lois universelles d'un Univers dont on ignore tout, on targue de lois naturelles ce que le hasard a fait de la Nature, et au final les hommes demeurent des animaux. Si depuis tout ce temps le prétendu ordre instauré n'a pas pu changer la nature profonde des hommes et les rendre meilleurs, quel espoir place-t-on encore en la Loi ? Si elle est sans cesse transgressée, n'est-ce pas précisément parce qu'elle contredit l'essence profonde de l'humanité : la liberté ? Et ressentirions-nous seulement l'envie de commettre un crime si aucun texte juridique ne le condamnait comme tel ? À vrai dire, je ne crois pas en la bonté innée de l'être humain. Mais je n'éprouve pas non plus la conviction que le système puisse permettre au meilleur de s'exprimer en qui que ce soit. Sais-tu pourquoi, au juste ? Je vais te le dire. On invente les règles d'un jeu dans lequel, pour peu qu'on sache se montrer habile, tous les coups sont permis. En vérité, la partie est truquée, et les dindons de la farce sont toujours ceux qui respectent les consignes, ceux qui ne voient pas – ou qui ont trop peur de voir – que les règles énoncées ne sont rien de plus qu'un mensonge destiné à dissimuler la stratégie des maîtres qui dominent le jeu. Cette stratégie-là tient en une seule manœuvre : écraser l'adversaire. Tu comprends où je veux en venir ? Tant qu'existera la possibilité d'être au-dessus des lois, nul ne devrait se laisser piétiner par des impératifs imaginaires.

Une nouvelle tirade prémâchée que je n'arrive pas à ingurgiter. Les mots me percutent au hasard : détruire, briser, transgresser, nécessaire, fantasme, liberté, dindons, piétiner. Ce menu-là me met déjà l'eau à la bouche.

— L'homme n'est pas un être de loi, martèle la langue de Lady Alecto, mais un être de liberté. La liberté ne peut advenir qu'en brisant le carcan dans lequel le système retient nos âmes prisonnières. Qu'importe si pour cela il nous faut faire couler les larmes et le sang. L'Ordre est corrompu. L'anéantir est le seul et unique moyen d'accéder à la rédemption. Notre entreprise est glorieuse : nous incarnons le Bien, et le Salut de l'humanité. Blessed be our souls. Praised be Fate.

Blessed be our souls. Praised be Fate, répond l'écho des deux autres voix.

Elle nous explique tout. Tout ce qu'on doit savoir, en bref. Pas besoin de s'encombrer de détails. Lady Alecto nous brosse le portrait de notre cible : une bonne femme qui siège au conseil d'administration d'Agnakolpa et dont les principaux revenus proviennent du trafic d'humains.

Personnellement, je m'en balance pas mal qu'une politicienne fasse du commerce d'esclaves. La plupart des gens qui s'en offusqueraient seraient de beaux hypocrites, parce que ça ne les empêcherait pas d'acheter un tas de babioles sorties des usines où triment ces sous-humains. Moi, j'ai pas peur de dire les choses comme elles sont, d'appeler les gens pour ce qu'ils sont. Les défenseurs des droits de l'Homme diront ce qu'ils veulent ; il y a les humains, et puis il y a les autres : la chair à canon, la chair à labeur, la chair à branlage et la chair à saucisses. Ceux qu'on jette en pâture à des ennemis armés, ceux qu'on force à suer jusqu'à l'épuisement, ceux qu'on fourre comme des sex-toys sur pattes et ceux qu'on écorche comme des porcs pour se remplir la panse. Tous ceux-là, il faut être aveugle ou sacrément crétin pour les qualifier d'humains.

Le Réseau de conditionnement, aucune personne saine d'esprit n'accepterait d'y croire quand Ginger explique ce que c'est. Mais nous autres, là-dedans, on sait ce qu'il y a de pire dans la mouscaille mal digérée d'une âme. On sait que « sain d'esprit » ce n'est qu'un terme de plus pour rassurer les dégonflés auxquels le monde réel donne la gerbe. Alors on gobe ce que Ginger raconte, comme le crapaud gobe les mouches qui lui passent à portée de langue.

J'écoute. Et l'autre gronde pour qu'on la laisse se défouler, mais Rain lui tient la bride. Je me retiens à l'intérieur, parce que Rain ne s'insurgerait pas en apprenant qu'on dresse des mômes à se battre jusqu'à se faire mettre en pièces. Rain n'imagine même pas qu'on puisse agir autrement que par choix ; lui n'a rien d'un esclave. Lui ne se mettrait jamais à la place d'êtres qu'on réprime sans relâche. Moi si. Parce que je me suis trop longtemps retenue. Et l'autre qui trépigne et me cogne dans le thorax, elle ne demande que ça de déchirer des muqueuses ou de la graisse, avec les griffes ou les crocs. Aucune morale ne l'empêcherait, elle, de mutiler ou de dévorer un petit corps suppliant. Moi la morale ça me dépasse, mais ça me pèse aussi.

— C'est pas en butant cette femme-là que vous allez démolir le Réseau, je remarque.

— Très juste, Deary, me flatte Lady Alecto. Vous n'allez pas vous contenter d'éliminer la cible. Ginger, toi qui connaît bien le Réseau, je te charge également de recueillir autant d'informations que possible sur place. Il faut à tout prix localiser leurs centres.

— Comptez sur moi, Lady.

Je scrute Lady Alecto.

— Vous ne venez pas ?

— Malheureusement non. D'autres affaires m'attendent.

Ce mystère, je déteste ça. Ça me rappelle les tasses en porcelaine et le thé trop amer. Le sentiment d'être un sujet d'étude, l'unique façon pour moi de briller. Et maintenant, l'impression qu'on veut me refiler une besogne ingrate. Et puis la dame blanche m'offre son sourire furtif :

— Tu te débrouilleras mieux sans moi, Sugar. J'aurais tout d'un boulet dans ce genre de mission.

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("L'extase matérielle").
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"...il fallait se retirer dans une pièce pleine d'une pénombre sacrée, s'allonger sur un lit, et là, jouer, jouer à tout prix au jeu de l'être : avec une boîte d'allumettes, par exemple...".
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