Episode 39.1

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Faustine

Une autre fois, dans une autre vie, j'ai maintenant une amie. Quelqu'un qui pour d'obscures raisons veut désespérément être mon amie. Mais son amie, ce n'est pas vraiment moi. C'est Chou, une pure conception, l'idée qu'elle se fait de moi.

— Alors, chóu, lance Feng, action ou vérité ?

— Action.

Je joue la sécurité. La vérité, ça se mérite.

— Voyons voir... Fais-moi un compliment.

— C'est grave si je mens ?

— C'est mieux si c'est sincère.

— Tu as... de belles dents. Et tes actions sont nulles.

— C'est définitivement le pire compliment qu'on m'ait jamais fait, lâche Feng avec une pointe de rire. À mon tour. Vérité !

Le jeu vient de débuter et l'autre m'a déjà soufflé une petite dizaine de gages terribles à lancer à Feng comme « action ». Le comble, c'est que je n'ai aucune question personnelle à lui poser. Sa petite vie, c'est bien la dernière chose qui m'intéresse ! Je me creuse un peu pour trouver de quoi faire semblant.

— Tu es chinoise ?

— Sérieusement, chóu ? C'est écrit sur ma tête ! Demande-moi autre chose.

J'essaye de me rappeler ce que me demandaient les gamins des touristes sur l'Île des Nootaks quand ils venaient me taper sur les nerfs avec des questions sans intérêt.

— Ils font quoi tes parents ?

— Ils tiennent un restaurant sur l'Île Pantar. Si un jour tu passes dans le coin, le buffet est à volonté.

Feng a dû se rendre compte que j'ai de l'appétit. Il faut dire qu'il y en a, là-dedans, des bouches à nourrir.

Depuis son lit, elle me lance une pomme. Elle en prend une autre, dans son sac. Elle la découpe, morceau par morceau, au canif. Pour la manger, morceau par morceau, sur la lame.

— Y en a plein au réfectoire, des pommes, tu sais.

— Je sais, chóu. Mais aucune pomme ne vaut celles de l'Île Pantar. Alors tais-toi, et déguste.

Feng est ma colocataire depuis deux jours. Feng parle beaucoup ; pas moi. Mais elle ne pose pas de question. Elle n'en a simplement rien à faire qu'une boîte toute pleine de viscères traîne dans le placard. Elle n'en a rien à faire de me voir me lever au beau milieu de la nuit. Elle ne fait pas semblant d'être gentille avec moi. Et ce n'est pas plus mal. « Je n'empiète pas sur ton territoire tant que tu me fous la paix » ; ça aussi, c'est la symbiose. C'est ce qu'elle croit. Tant mieux, si elle ne prend pas mes menaces au sérieux. À la première occasion, l'autre la bouffera. Et moi, comme toujours, je regarderai sans rien dire. Je profiterai du spectacle.

— Faust, tu as une minute à m'accorder ?

Avant que j'ai remarqué, Feng a ouvert à Luna.

— Laisse-nous, Feng, s'il te plaît.

C'est Luna qui commande. Ça se voit dans ses yeux, que Feng voudrait lui tenir tête. Mais Luna dégage ce truc, cette aura contre laquelle personne n'a l'air de vouloir s'acharner.

— Je vais aux toilettes, lâche Feng.

Nous voilà seules, Luna et moi, et les multiples moi.

— Je vais être brève, puisque visiblement nous ne disposons pas de beaucoup de temps. Tu t'es fait une amie ? C'est bien. Tu t'imagines peut-être que sa présence m'obligera à éviter certains sujets.

— Feng s'en fiche de tout ça. Et moi, je m'en fiche d'elle.

Ça gronde, à l'intérieur. La rage qui monte, qui monte, et les cornes qui commencent à cogner contre ma boîte crânienne. Ce n'est pas le moment, pas l'endroit. Et surtout, Luna, ça lui ferait beaucoup trop plaisir de voir la bête s'extraire de ma chair.

— Soit, soupire Luna. Je voulais t'annoncer en personne mon départ. Demain, je pense, je quitterai l'Académie. Si je tiens tant à t'en faire part, c'est surtout parce que je me suis portée garante de ta bonne conduite. Les autres n'étaient pas franchement favorables à ce qu'on te laisse le champ libre une fois à Elthior. Cela dit, je ne regrette pas d'avoir défendu ta cause. Tu t'es bien tenue , jusqu'ici. Du moins, tu n'as pas fait parler de toi. Continue comme ça, Faustine. Je te fais confiance pour retenir tes démons.

— Tu sais que ça m'est égal, ce que tu penses ? Je fais ce que je veux, à l'Académie ou ailleurs. Personne ne me fait la loi.

L'enfer même a ses lois.

Elle se retourne, la main sur la poignée, prête à sortir. Et je sens qu'on se voit pour la dernière fois. C'est le moment où jamais de dire « au revoir ». Mais un « au revoir », ma bouche le cracherait. Et avec lui, mes crocs mordraient la première face venue. C'est comme si rien d'aimable ne pouvait sortir de ma bouche. Pas d'« au revoir ». Je demande juste :

— Où tu vas ?

Sa lèvre se tord, elle sourit. Elle voit ce que je fais, et pourquoi je le fais. Elle comprend en trois mots ce que provoquent ces adieux.

— En ville, à Red Hill. Je vais travailler pour la fille du gouverneur.

— Et à quoi ça ressemble, une fille de gouverneur ?

— À un flocon de neige. Le seul que j'ai vu de ma vie.

Ce sont ses derniers mots. Et mon dernier silence. Il n'y a que le silence, pour dire ce qu'on ne peut pas exprimer, ce que les mots rendraient laid ou violent. J'espère que nous nous recroiserons, même si ce doit être un jour, dans une autre vie.

La nuit est tombée, comme un rideau de ténèbres, comme si un géant avait refermé sa bouche sur le monde avant moi. Il est l'heure, à présent. L'autre grogne à l'intérieur. Elle réclame sa ballade nocturne. J'attends dans l'escalier. J'essaye de laisser s'écouler une heure. Mais les minutes s'étirent et la bête s'impatiente. Impossible de la retenir. La voilà qui surgit et qui me prend d'assaut avant la fin du tour de garde. Pas le choix, il faut se cacher. Pendant que le monstre se déchaîne et tape des cornes contre chaque mur qu'il croise, moi j'essaye de l'attirer le plus loin possible du dortoir.

Mais tu ne peux pas m'éloigner ! Tu es mon corps, ma chose ! C'est moi qui te commande ! C'est moi qui te commande, et j'ai soif. Depuis trop longtemps, j'ai soif. Soif de sang et de cris. Si tu le veux, pantin, si tu le veux vraiment, le monde ne te résistera pas ! Tu peux tout mettre à feu, tout détruire. Tu peux faire de n'importe quel endroit ton terrain de jeu. Notre terrain de jeu. Bute-les. S'ils importent, bute-les. Mets-la à mort, Feng, et tous tes secrets seront à nouveau bien gardés. Tue Luna, et elle n'ira nulle part. Détruis tout ce qui compte ; ensemble nous pouvons façonner le monde.

Sors de ma tête.

Sors de ma tête.

Sors de ma tête. Je ne buterai personne. Personne. Sauf si moi je le décide. Le moi tout faible qui te protège. Sans moi, l'autre, tu n'es rien. Sans moi, tu n'as pas le droit d'exister. Et je le sais, aussi. Moi, je ne suis rien sans toi. Reviens. Toi seule me comprends. Moi seule, je me comprends. Ensemble, nous sommes l'évolution. Je suis l'évolution, le nouveau souffle d'un monde que je façonne de tous mes moi.

Combien sommes-nous ?

Autant que tu le désires.

Je ne peux pas te répondre.

Et me voilà, une nuit de plus, l'autre à bout de corps, à moitié en ma possession, devant la porte de notre salle de jeu. La classe de sciences. Je pousse la porte, comme toutes les autres fois. Mais cette fois, rien ne bouge. Ni moi, ni l'autre, ni le battant. Le battant, surtout, il ne bouge pas, ne s'ouvre pas. La porte, cadenassée. Alors je m'acharne, et je cogne avec les poings, et je cogne avec les cornes jusqu'à abîmer la peinture. Un coup de plus, et le cadenas cédera. Et après, la porte sera défoncée. Et j'aurais fait des vagues.

Ressaisis-toi.

J'essaye.

Avec mes griffes, j'essaye de crocheter le cadenas. Ça marcherait, au cinéma. Pourquoi rien ne marche jamais dans la vraie vie ? Pourquoi avoir des griffes ça ne permet même pas d'ouvrir toutes les portes ?

Défonce cette porte, j'ai soif !

Mais quelqu'un vient. Le veilleur de nuit. L'autre voudrait l'assommer, pour toujours. Mais il ne faut pas faire de vagues. Même en enfer, il y a des lois. L'enfer, il n'y a rien d'autre dans ma tête. Et les lois, je les cherche désespérément.

Je construirai une prison, dans ma tête, et je t'y laisserai croupir si tu tues sans mon consentement. On t'as déjà enfermée, étouffée. Tu te souviens ? Je ne veux pas en arriver là. Parce que j'ai besoin de toi. Mais si je n'ai pas le choix, je le jure, je te construirai une prison.

Alors je prends la fuite, même si j'ai soif, même si j'ai besoin, un besoin vital, de passer cette porte et de laisser aller mes griffes entre les vivariums. Le veilleur ne m'a pas vue, moi, l'ombre cauchemardesque qui rôde dans les couloirs et hante l'Académie. La classe de sciences est fermée. Le seul endroit ou je trouvais la paix. Condamné. Comment ne pas craquer, sous le poids des contraintes et des civilités ?

Il me faut du sang frais.

Je fuis, pendant que l'autre me rue de coups et de menaces. J'essaye de me concentrer. Où trouver la paix, maintenant ? Et il y a comme une odeur, un mouvement vif, le bruit de petites pattes qui claquent contre le sol. Quelque chose de vivant. Je suis la piste. Une proie m'attend, au bout.

La chasse se poursuit jusqu'au local à poubelles, l'arrière-cour remplie d'odeurs putrides, plus épaisses les unes que les autres. Mais une odeur dénote, comme un ver dans une pomme, comme une ébauche d'oisillon dans un œuf à la coque. Et là, je le vois. Un rat, pauvre petit animal qui furète un peu de joie au milieu des ordures. La joie n'a pas de prix, mais nul dessein non plus. La joie, ceux qui croiseront mon chemin devront y renoncer. En revanche, ma route mène à de grands desseins. Le rat s'en contentera.

Je l'attrape par la queue...

L'autre est d'humeur guillerette. Un rat, ça fait longtemps que je n'en ai pas dépecé un. Ils se faisaient rares, sur l'île. Les chats de Nolwenn étaient plus rapides que moi.

Je tends une griffe, pleine de délicatesse. Pas question d'abîmer la Grande Machine. Pas question d'achever ma proie avant d'avoir admiré la beauté de son trépas, ses organes qui gigotent dans son ventre grand ouvert, et ses yeux qui implorent sans savoir ce que c'est. D'abord, je lui brise les quatre pattes. C'est ce qui paraît le plus simple, pour l'immobiliser. Mais alors, mon œuvre manque de panache, les petits bras frêles figés dans leur torsion pataude. Je découpe soigneusement la peau pour ouvrir l'animal. Une entaille le long de l'abdomen. Deux à l'intérieur des cuisses. Le sang coule à flot, tant et tant que je ne sais plus bien si ça sent le rat mort ou juste le rat mouillé. Du bout des griffes, je saisis les coins de la peau découpée. Et je transperce l'extrémité, un minuscule trou, juste assez large pour y passer la patte de l'animal. Ma sculpture vivante. La peau accrochée à ses griffes ridicules, le rat a désormais une paire d'ailes. Et devant moi, mon œuvre, un ange d'une autre espèce qui se vide de sa vie. Et je l'observe, hypnotisée, les yeux grands écarquillés, suivre son chemin vers le néant. J'apporte un peu d'aide. Je tire sur le foie. Je tire sur un poumon. Et je chatouille le cœur encore tout vibrant, et tout gorgé du liquide rougeoyant de la vie. Une minuscule égratignure. Une fuite, imperceptible, qui hâte l'anéantissement.

Un bruissement d'aile. Je tressaille et lève les yeux. Un ange apparaît dans l'entrebâillement de la porte. Un ange à demi nu dans une robe en lambeaux, et son sein qui glisse timidement hors de l'étoffe blanche. Blanche, pas immaculée. Blanche et sale, comme un nuage qui couve une tempête, comme un fragment céleste souillé par la poussière. Un ange déchu, sans doute, avec ses joues humides, avec son regard vide et le rouge sur ses ailes. Un ange auréolé d'une souffrance divine. Et comme si un second miracle répondait au premier, soudainement l'autre, et moi, et tout ce qui d'habitude s'oppose et se bouscule à l'intérieur, tout est transpercé et réuni par le même enchantement.

L'ange s'avance vers moi, les ailes qui traînent par terre, les plumes blanches qui s'abîment contre le béton froid. Ses yeux se posent sur mes griffes, mes griffes qui creusent encore l'immonde délice des entrailles suintantes en dispersant dans l'air les effluves enivrantes d'une vie qui s'évapore. L'ange reste figé là, sans un mot, sans un spasme, comme une figure de marbre vouée à l'indifférence. Pourtant ses lèvres soufflent et libèrent une question.

— Que cherches-tu ?

L'autre ne veut pas lui dire mais moi je lui réponds :

— L'âme. Une âme. Si au moins je suis capable d'en reconnaître une.

L'âme, répète l'ange.

Ma tête confirme, de haut en bas.

— Tu perds ton temps. Le rat n'a pas d'âme. L'amphibien n'a pas d'âme. Moi non plus, je n'ai pas d'âme. L'âme, c'est ce que nous sommes. L'âme, c'est ce que tu tues chaque fois que tu éventres une victime innocente. Âmes, c'est ainsi que Theo nous a tous engendrés.

— Non, l'âme est à l'intérieur.

— Il n'y a rien à l'intérieur. Rien qu'on ne nous y ait mis.

— Ce qui gicle et s'envole avec le trépas, qu'est-ce que c'est alors ? Qu'est-ce que la douleur expulse quand elle atteint l'insupportable ? Qu'est-ce que c'est, ce mystère qui fonde la vie, qui la nourrit et qui perdure après elle ?

— Une fable, voilà ce que c'est.

Cet ange, je n'aime pas ses réponses.

— Comment un être aussi beau que toi pourrait-il se satisfaire d'une réalité aussi laide ?

— Je ne m'en satisfais pas, admet l'ange. Mais c'est ainsi que Theo a réglé l'ordre des choses. Chaque âme descend sur terre accomplir sa mission. Seules les plus dévouées retrouvent leur place auprès du Créateur. Les autres ne connaissent jamais rien d'autre que la souffrance.

Cette blessure incarnée, je voudrais la détruire, pousser sa torture jusqu'à son paroxysme et l'admirer se désintégrer sous mes yeux, la réduire à néant et voir si une étincelle jaillit de sa dépouille pour infirmer ses dires. Mais elle est si vive, si tenace, cette blessure, que rien ne me décide à abréger la souffrance. Cet ange déchu, c'est une mort ambulante dont la vie, comme une bobine, se déroule dans les pas. L'espoir idiot aussi se déroule, que peut-être en se retournant on sera capable de retrouver son chemin, de remonter la piste jusqu'au fondement suprême d'une existence perdue dans l'errance. Je veux croire qu'il y a quelque chose au plus profond de nous qui nous pousse en avant et nous survit, une gerbe d'éternité au cœur d'un labyrinthe de béance. Je veux croire que par-delà la chair, et le sang, et la démence, se terre un être véritable qui jamais ne s'éteint.

J'empoigne le foie graisseux du rat sur le couvercle de la poubelle et je l'écrase lentement sur le visage de l'ange rongé par son supplice.

— Et toi, je lui demande, qu'est-ce que tu cherches ?

— Ma rédemption.

Mes griffes transpercent l'organe dont le jus odorant ruisselle sur la figure de l'ange.

— Ah oui ? Et comment tu la trouves ?

— Je suis venue t'achever. Telle est ma mission.

J'écrase ma paume contre son nez, j'étale sur sa peau rose le restant de grumeaux adipeux qui me collent sur les doigts.

— Mais tu es toujours là, et tu n'as pas bougé.

— Je pensais que ce serait plus facile. J'imaginais tuer un être plus répugnant.

— Pourtant, j'ai l'impression que j'incarne tout ce que tu combats. Je me contrefous de ton créateur, de sa bienveillance et de ses prétendues règles. Ce n'est pas assez, pour vouloir m'achever ?

— J'étais sûre que ça le serait. Mais je me trompais.

Mes griffes libèrent son visage, les joues humides où la chair et la graisse et le sang noir se mêlent aux larmes amères. Un visage tellement pur qu'on voudrait le fixer à jamais dans un de ces pots en verre. Dans son bocal l'ange ne répondrait pas.

— Alors, tu vas désobéir à ton fameux Theo ?

— Il y a des missions que seul un démon est en mesure d'accomplir.

Est-ce que j'ai rêvé ?

Des fois, je me demande si je ne suis pas le monde entier. Si je ne suis pas une éponge imbibée de la rage de milliers de milliards d'êtres ; de la colère latente de tous les pêcheurs suppliciés aux enfers, prêts à en percer la voûte pour renverser dans les flammes un dieu tyrannique. Peut-être que personne d'autre n'existe, en dehors de moi. Qui dit que le monde entier n'est pas prisonnier dans ma tête ? Qui dit que Dieu lui-même n'est pas juste l'un de mes fruits ?

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("L'extase matérielle").
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"...il fallait se retirer dans une pièce pleine d'une pénombre sacrée, s'allonger sur un lit, et là, jouer, jouer à tout prix au jeu de l'être : avec une boîte d'allumettes, par exemple...".
Surgissement, à partir du simple, du menu, de l'insignifiant, d'une perspective ontologique dont l'homme ne saurait faire l'économie qu'en acceptant de vivre sur le mode du "on", de l'inauthentique.
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