Episode 36.1 - Pavillon

13 minutes de lecture

Luna

La nuit a tendu un voile épais au-dessus de la ville, le vent s'est mis à souffler. Appuyée sur le rebord de la fenêtre ouverte, je contemple les étoiles, une à une englouties par l'obscurité. Les nuées vaporeuses rampent, perfides, sur la voûte céleste et aspirent en un instant la croupe du sagittaire ainsi que sa flèche élancée. Les nuages voraces amputent Hercule d'une jambe, puis le héros perd son bras et plonge tête première dans la gorge d'Ouranos, abîme infini cracheur de cyclones. Le vent d'ouest se lève et, tourbillonnant de constellation en constellation, l'arrogant qui sème le désordre sur le dôme du cosmos lance un défi puéril au sidéral Coéos. Alors Zéphyr, sans égard, balaye le scorpion. Une tempête se prépare.

Un ciel dépourvu d'astre m'enveloppe de sa lumière, tandis que je vagabonde au hasard sur des eaux silencieuses. Une nappe peu profonde et intensément noire recouvre le sol vaseux tel un immense miroir, lèche la peau de mes pieds qui craignent à chaque pas que la vase se dérobe et ensevelisse mon être. L'horizon autour de moi s'étend à perte de vue ; la même boue sombre et plate dans laquelle se reflète des cieux gris aveuglants. À mesure que j'avance dans ce songe uniforme, un brouillard blanc s'élève et m'embrasse les hanches. Sortie de nulle part, une étrange maison surplombe soudain les eaux noires, dans le lointain. Je n'en distingue que les sombres boiseries, les voiles et les guirlandes qui parent la devanture. Inexplicablement, un sentiment familier m'envahit, comme si je déambulais au sein d'un profond souvenir, brutalement soustrait à la torpeur de ma mémoire. Les voiles brodés flottent au gré d'un vent qui ne souffle pas, une brise imaginaire qui fait tinter les grelots cousus aux bordures des pièces de tissus. Ce sont ces voiles eux-mêmes qui semblent souffler le vent, répandre leurs tintements comme un puissant appel.

Bien après les jours et les saisons, et les êtres et les pays,

Le pavillon en viande saignante sur la soie des mers et des fleurs arctiques ; (elles n'existent pas.)

Remis des vieilles fanfares d'héroïsme - qui nous attaquent encore le cœur et la tête, - loin des anciens assassins -

Oh ! le pavillon en viande saignante sur la soie des mers et des fleurs arctiques ; (elles n'existent pas.)

Mon cœur bat comme un tambour au rythme du poème, une mélodie que je connais et dont le sens pourtant m'échappe. Je suis consciente cependant que ce songe n'est pas stérile, qu'un sens l'habite, à portée de main, mais je demeure incapable de m'en saisir. Mon cœur bat comme une fanfare, bien plus fort que dans un rêve. Mon cœur me dicte de suivre les tintements qui l'accompagnent en écho, de créer l'harmonie. Alors je presse le pas et me hâte vers la maison, qui quant à elle semble me fuir, toujours plus vague dans le lointain, comme accrochée à l'horizon, comme si moi-même croyant me mouvoir je ne faisais que lutter vainement, fixée sur place telle une statue, telle l'âme rongée par le regret qui revit ses souvenirs sans pouvoir rien y changer. Si seulement un écho pouvait surgir et prévenir chaque malheur avant qu'il ne soit trop tard, peut-être n'aurions-nous jamais de regret. Comment puis-je seulement regretter ce qui n'a pas encore eu lieu ?

Mon pied s'enfonce dans le sol et, comme souvent dans un rêve, ce que l'on craint le plus se réalise. Adieu mes espoirs de lever le voile sur la vérité ! Envolée la bâtisse qui dans le lointain m'appelle ! Me voilà absorbée par des profondeurs abyssales. L'épais liquide noir se coagule tel un cocon autour de ma peau. La boue me coupe du monde en entravant mes sens, en aveuglant mes yeux, en bouchant mes oreilles et en me protégeant de n'importe quelle brise venue de l'extérieur. Me voilà, recroquevillée sur moi-même dans la chaleur moelleuse de la glaise collante, frêle ballot de chair floue captif de la poussière, torturé par les eaux.

Ô douceurs, ô monde, ô musique ! Et là, les formes, les sueurs, les chevelures et les yeux, flottant. Et les larmes blanches, bouillantes, - ô douceurs ! - et la voix féminine arrivée au fond des volcans et des grottes arctiques...

Le pavillon...¹

Mon talon claque contre le pavé. Je déambule au gré des rues de la ville, comme chaque après-midi. Lorsque j'ai commencé ces promenades quotidiennes, je croyais que le hasard finirait tôt ou tard par me mener à l'assassin de mon père. Le hasard joue tant de tours, il triche sans cesse avec nos cœurs. Dans les romans d'autrefois, innombrables sont les provinciaux qui rencontrent leur destin, souvent fatal, au détour d'une ruelle de Paris ou de Londres. La fatalité aurait bien dû me pousser vers l'ennemi que je guette et je comptais tout au plus laisser le destin faire son œuvre. Je l'aurais sans doute sous-estimé.

Les jours passant, mes promenades s'allongeant, je me suis laissée peu à peu noyer dans l'immensité de la ville. Elthior la magnifique ! Elthior la répugnante ! Le charme qu'y exercent sur moi certains de ses quartiers n'a d'égal que l'incomparable révulsion que d'autres me provoquent. Ainsi, j'aime à me perdre entre les pierres ternies de la vieille ville, à écumer les échoppes et les cafés tout droit sortis d'un autre temps – l'époque révolue où j'aurais souhaité naître. Il m'arrive de dégoter en ces lieux quelques curieuses babioles : une vieille édition d'un manuscrit oublié ou une carte dont les terres esquissées sont désormais englouties. Pas plus tard qu'hier, je dénichai encore une singulière longue-vue toute de cuivre sculptée. Elle plairait à Nolwenn. Il arrive également que je flâne dans les quartiers hollandais au sud de l'île. Les façades colorées y apaisent mes états d'âme et je trouve toujours un coin calme au bord de la côte pour me laisser aller à mes songes éveillés. Je me souviens du haut de ma falaise, et je ne sais si cet endroit me manque ou s'il appartient depuis longtemps déjà à ce passé serein, égaré en chemin. Lorsque le temps est particulièrement clair et que le ciel se dégage – ce qui est chose rare, à vrai dire, mais se produit parfois lorsque le soleil décline à l'horizon – j'ose un bref détour par le grand parc, dans les faubourgs. J'admire l'architecture épurée des villas espagnoles et les ombres que la nuit naissante et la lumière qui s'estompe esquissent sur les hauts murs dans leur valse morbide. À l'inverse, j'évite comme des lieux maudits les centres commerciaux ou les quartiers d'affaires. Leurs axes uniformes, multipliés en série, le long desquels déferle la foule grouillante, m'évoquent une jungle aseptisée, une sorte d'après-monde que je redoute de voir se déployer devant mes yeux. Pourtant, certains jours où la lassitude me submerge plus que d'ordinaire, je fais une halte en bordure de cette immense friche où les restes d'une ère industrielle côtoient des bidonvilles agités du plus grand désordre. Cet effrayant chaos laisse occasionnellement entrevoir quelque aspect merveilleux. On dirait qu'en ces lieux, la fin des temps s'est abattue déjà et que le monde doucement se relève de ses cendres. L'ampleur des efforts et la force de volonté qui se dégagent de la misère la plus totale me feraient bientôt croire aux miracles et autres grâces divines.

La semaine passée, enfin, j'ai fait une rencontre bouleversante. Le hasard avait voulu que je me trouvasse dans un célèbre magasin de thés de Little England lorsque la pluie diluvienne cessa subitement et que, pour la première fois depuis des jours, le soleil baigna le rivage de sa tiède clarté. Un quart d'heure à peine s'écoula avant que la musique de la fête foraine ne retentît depuis Crimson Square et, n'y tenant plus, j'acourai sur place pour voir enfin de mes propres yeux une authentique foire aux manèges importée de la vieille Europe se remettre en mouvement. Je m'y étais déjà rendue, bien sûr, mais quand le ciel était mauvais et alors d'immenses chapiteaux recouvraient les mystérieuses attractions, les volets des roulottes demeuraient baissés et la grand-roue inanimée semblait supplier le vent d'entraîner son roulement primitif. Je peux difficilement imaginer quoi que ce soit de plus morose qu'une fête foraine déserte, dont la pluie a balayée les visiteurs, l'âme propre de ce lieu conçu pour le tumulte, le condamnant à l'inertie.

Me voici soudain transportée dans un autre monde, à une autre époque. Mes yeux s'égarent de part et d'autre de cette place insolite où les tentes alors démontées ont soudain révélé des machines plus curieuses les unes que les autres. Mes yeux ne savent où se poser, affolés par les allées et venues empressées des passants, par les rires et les cris, par les forains qui hèlent à tout va et les mouvements simultanés des manèges qui reprennent vie.

Les façades ouvertes des chapiteaux dévoilent des amas de machines colorées sur lesquelles s'acharnent des bandes d'adolescents. C'est à celui qui fera le meilleur score au flipper, à celui qui sera assez chanceux pour attraper une peluche au grappin, à celui qui tirera la bonne ficelle, à celui qui campera d'un tir le plus de ballons, à celui qui cognera le plus fort dans un de ces sacs de cuir. Une compétition acharnée pour des lots de pacotille ; rien qu'un joyeux concours nourri par l'illusion que la victoire nous glorifie, bien que l'enjeu soit accessoire. Les roulottes, les stores ouverts, débordent à présent de parfums alléchants, les odeurs pleines du sucre des confiseries, du sirop des pommes d'amour, des senteurs tièdes et grasses de gaufres et de beignets. Les bonbons colorés appellent le regard, comme autant de fragments d'arc-en-ciel qu'on aurait arrachés au cieux et badigeonnés de mélasse. Au son d'une musique tapante, des voitures tamponneuses au nez allongé glissent sur la piste, leur course vaine rythmée par le clignotement incessant des lumières, et se heurtent sans fracas dans des éclats de rire. Les sièges circulaires du Super-sonic tournoient à toute vitesse. Les enfants téméraires escaladent les animaux du carrousel : chevaux, ânes ou autruches, tous peints de couleurs vives. Rivalisant d'agilité, certains se lancent à l'assaut du howdah que porte un éléphant. Debout sur le pas de sa roulotte, un vieillard invite les passants à en franchir la porte pour découvrir le fabuleux bioscope. Depuis la caravane voisine, son collègue, en bon acteur, joue la rivalité en louant les mérites de sa lanterne magique. Puis un nouveau store s'ouvre, laissant émerger un orchestre d'automates. Les poupées mécaniques grattent leurs mandolines, agitent leurs tambourins, autour d'un orgue de barbarie. Les attractions s'alignent, réveillant l'une après l'autre les inventions fascinantes d'époques immémorables, qui pourtant aujourd'hui continuent d'exercer sur celui qui les admire leur mystère intemporel. Des wagons sculptés aux allures de drakkars qui ondulent autour de leur axe pour offrir là leur équipage d'un tour le semblant d'une croisière, aux bateaux suspendus dont la coque n'évoque guère qu'une boîte à sardines balancée d'avant en arrière dans la cacophonie des cris et des rires de la foule qui s'y trouve entassée, en passant par les vertigineuses chaises volantes, défi lancé à la gravité, je ne puis m'empêcher d'être impressionnée, à la seule idée qu'un génie excentrique ait un jour imaginé chacun de ces manèges.

Des cris aigus m'interpellèrent, et je tournai la tête, immédiatement confrontée à la façade victorienne, ornée de sculptures baroques dont de farouches gargouilles, derrière laquelle s'étendent les rails du train-fantôme. Emportée par la cohue en quête d'effroi qui se bousculait devant le manoir des horreurs, je fus bien malgré moi charriée jusqu'à la maison des miroirs, dans laquelle je n'eus d'autre choix que de pénétrer, faute de pouvoir remonter le courant de plus en plus dense de la foule qui m'encerclait.

La peur, celle qui nous glace les veines et nous fige sur place, relève généralement de l'irrationnel. Impossible d'expliquer ce qu'une araignée qui mesure moins d'un centième de notre propre corps peut représenter comme menace. Pourtant, par une étrange analogie, à la simple vue de ses huit pattes et de ses quatre paires d'yeux, certains reconnaissent en cette minuscule créature le prédateur et se sentent, face à elle, comme une proie offensée. Les araignées n'ont jamais évoqué chez moi l'ombre d'une menace, sans doute parce que j'ai conscience de me trouver à cents pieds au-dessus en terme de prédation. En revanche, de façon tout aussi absurde que certains prennent peur devant une tarentule, je suis saisie d'épouvante chaque fois que je dois soutenir la vue de mon reflet dans une glace. Tant que s'offre à moi la possibilité de fuir le double qui me fait face, je demeure en mesure d'éviter l'affolement. D'ailleurs, depuis le jour où j'ai résolu de me maquiller, je n'utilise à cet effet qu'un miroir de petite taille, afin de n'avoir à y supporter le reflet que d'une zone précise : un œil, ou la bouche. Considérés indépendamment, il m'est plus facile de faire fi des simulacres de mon propre visage. Néanmoins, il est impossible d'éviter son reflet, ou même de le réduire, lorsque l'on se retrouve soudainement prise au piège dans un labyrinthe qui réfléchit les silhouettes non au double mais au centuple.

L'angoisse s'empara de moi et je commençai à me hâter, d'une glace à l'autre, cognant trop souvent mon double de l'autre côté du miroir, essayant désespérément de trouver la sortie du dédale des reflets. Plusieurs fois, je trébuchai sur la chaussure d'un inconnu dans la foule. La foule grondait autour de moi, agacée sans doute par mon agitation, et il me sembla que plusieurs mains se posaient sur moi pour me retenir. Pour m'apaiser, peut-être, mais je n'aurais pu le comprendre, tant l'effroi me rendait le monde alentour lointain et nébuleux. J'entendais le bourdonnement incessant d'un essaim de semblables, sans pouvoir distinguer aucune voix, aucun mot qui eût été intelligible. Seules les vibrations incessantes du sol m'atteignaient, et me donnaient l'illusion continue que l'espace autour de moi se mouvait, refermant sur mon petit être les murs de la maison des miroirs, une armée de mes doubles sur le point de m'étouffer. Mon cœur bondissait dans ma poitrine, si bien que tout ce temps je crus qu'il allait m'échapper par la gorge, s'extirper de mon thorax pour rejoindre l'abdomen reflété d'une de ces cruelles imitatrices. Soudain, toute déboussolée que j'étais, je heurtai de plein front un corps étranger. Épuisée par la lutte qui m'avait opposée à cent répliques menaçantes, je renversai mon sac et m'effondrai en arrière.

C'est alors qu'en chutant, je rencontrai le visage de l'inconnue qui tentait maladroitement de me retenir. Je fus immédiatement foudroyée par son regard hypnotique qui, d'un battement de paupières, me transperça comme un éclair. L'éclat de ces iris verts, pareils à deux grenats taillés à la perfection, provoqua en moi un tel ébranlement que, pendant une fraction de seconde, l'univers tout entier et le visage même dans lequel ils étaient enfoncés furent aspirés par les deux yeux.

Mon bassin cogna le sol et l'inconnue se pencha à mon secours. Son visage était coupé, en diagonale, par une étrange cicatrice, dissimulé en partie par d'épais cheveux blonds coupés dans le bas de la nuque.

— Rien de cassé ? demanda-t-elle machinalement.

Jamais jusqu'alors je n'avais entendu voix plus monocorde. Trop abasourdie pour parler, je hochai faiblement la tête. Tandis que je reprenais mes esprits, l'inconnue entreprit de ramasser mon sac et les quelques objets qui s'en étaient échappés. Sans attendre qu'elle eût tout rassemblé, je la priai de me conduire hors de ce maudit labyrinthe. Elle me passa mon sac à l'épaule et, gardant à la main le livre qu'elle venait de cueillir sur le sol, elle m'entraîna par le bras jusqu'à la lumière du jour.

Mon émotion enfin dissipée, je pris le temps de l'admirer en pied, son corps de femme drapé dans des vêtements d'homme désuets : un pantalon de toile tenu par des bretelles qui sanglaient les épaules de sa chemise blanche. Et Pandore ainsi déguisée de me tendre mon exemplaire de Shakespeare en citant de mémoire :

Ô ma douce Juliette, ta beauté

m'a efféminé ; elle a amolli la trempe d'acier de ma valeur.²

— Connaisseuse, à ce que je vois !

Alors que je rangeais le livre dans mon sac, je commençai à songer que cette malheureuse aventure pourrait bien s'agrémenter de quelques consolations. Enjouée, et ce presque malgré moi, je renchéris sur un ton provocant :

— C'est donc Juliette que tu crois reconnaître ? Sais-tu seulement si cette Juliette habite la maison au balcon ou les murs de Panthemont ?

— Laquelle des deux es-tu ?

— La plus sage, j'imagine.

Et elle de citer, de mémoire à nouveau :

La véritable sagesse, ma chère Juliette, ne consiste pas à réprimer ses vices, parce que les vices constituant presque l'unique bonheur de notre vie, ce serait devenir soi-même son bourreau que de les vouloir réprimer

À cet instant précis, je sus que cette rencontre connaîtrait un dénouement extraordinaire.

L'inconnue se présenta à moi sous le nom d'Awashima, nom dont la consonance nipponne ne convenait guère à ses traits. Elle me confia avoir été adoptée. Si cela est vrai, nous avons sans doute encore bien des choses en commun, dont certaines que je ne soupçonne pas encore.

Je fis un bout de chemin en compagnie d'Awashima ce jour-là, le temps que l'éclaircie dura. Je me m'introduisis à elle sous l'identité de Luna, me gardant bien d'avancer un patronyme. Nous discutâmes littérature, ainsi que des aspects de Little England qui nous enchantent mutuellement. Aussi incroyable que cela me parut, je trouvai en elle une oreille attentive et je me plus à lui faire la conversation. Bien décidée à conduire cette relation à son terme – terme dont, à vrai dire, je n'ai encore que de vagues desseins – je la conviai finalement à me rejoindre un jour prochain pour prendre le thé.

Ce jour fatidique est arrivé.

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1 Arthur Rimbaud, Les Illuminations, « Barbare »

2 William Shakespeare, Roméo et Juliette

3 Le marquis de Sade, Histoire de Juliette ou les Prospérités du vice

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Le texte ; les choses.
Le surgissement de l'infime et de l'inaperçu est une des marques de la culture actuelle que l'on pourrait qualifier de "métamoderne", tant cette dimension sort radicalement des sentiers habituels de la création. Quelques références poseront le cadre nécessaire à leur juste perception. Si, dans la littérature dite classique, les choses ne jouaient guère qu'un rôle de décor "de surcroît" permettant de poser le contexte dans lequel se développait une narration, il en va bien autrement dans une perspective contemporaine.
Dans le domaine des arts plastiques, Arman, grâce à ses "Accumulations", mettait l'objet en situation afin de le désigner comme extension, prolongement de l'humain. Tàpies, quant à lui, en faisait l'inscription du temps à même la matière.
Dans "Le parti pris des choses", Francis Ponge, souhaitant "fonder (le mot) en réalité", ne cherchait qu'à révéler la puissance du langage dans ses rapports avec le monde concret. Philippe Jaccottet faisait un travail sur l'exactitude de la parole qui devait mettre en valeur perçu et ressenti face aux choses vues, tout en préservant l'émotion dont elles étaient investies. Le Nouveau Roman, grâce à de méticuleuses descriptions, détachait les objets de leur usage et en faisait la préoccupation même de l'écriture. Alain Robbe-Grillet souhaitait appréhenderles choses "comme elles sont". L'objet reprenait tout son pouvoir, simplement "celui d'être là" selon les termes de Roland Barthes.
Mais c'est sans doute dans l'œuvre de JMG Le Clézio que le statut de l'objet prend une dimension non seulement originale, mais aussi une profondeur singulière. Car Le Clézio (et ses personnages) observent le monde d'un regard de myope, au travers duquel tout devient démesuré, où les sensations sont démultipliées par une propension naturelle à l'hyperesthésie, à une extraordinaire déflagration de la conscience. Dès lors la page blanche apparaît comme la métaphore du vide qu'il convient de combler. Car il y a urgence à créer du langage, à saturer de mots un univers qui, autrement, deviendrait "concentrationnaire". Décrire avec fièvre le tout du monde, aussi bien les publicités de vieux journaux, que des noms inconnus, le contour d'une pièce, la spirale d'une peau d'orange. Car tout peut être convoqué pour élever des digues contre l'absurde, aussi bien "l'extase matérielle" qui, souvent, débouche sur une manière d'émerveillement, de vision du monde primitive, à la manière du sauvage ou bien d'une naïveté tout enfantine. Parvenir à une transcendance matérielle dont les racines puisent au profond de l'expérience sensible.
"Le doux paysage serein, propre et lumineux qui doit exister derrière les choses."
("L'extase matérielle").
Car le sens est à trouver partout, indéfiniment, les choses disposant tout contre nous leur langage secret. Celui, par exemple que Paoli, dans "La fièvre", fait tenir à un objet du quotidien, l'explorant sous toutes ses coutures :
"...il fallait se retirer dans une pièce pleine d'une pénombre sacrée, s'allonger sur un lit, et là, jouer, jouer à tout prix au jeu de l'être : avec une boîte d'allumettes, par exemple...".
Surgissement, à partir du simple, du menu, de l'insignifiant, d'une perspective ontologique dont l'homme ne saurait faire l'économie qu'en acceptant de vivre sur le mode du "on", de l'inauthentique.
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