Episode 35.1 - Le Temple

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Roxane

Je nage en plein cauchemar ! C'est une phrase que j'ai dû dire un million de fois dans ma vie, quand un garçon m'ignorait, ou quand une robe devenait trop petite, ou quand je perdais un objet auquel je tenais, ou encore quand je voyais se profiler les conséquences d'une bêtise que je n'étais pas prête à assumer. À l'heure qu'il est, si je le pouvais, je vendrais mes dents et mes cheveux pour retrouver les tracas qui me faisaient paniquer avant, ceux qui me faisaient dire « Je nage en plein cauchemar ! ». Parce que nager, dans un cauchemar, c'est déjà avoir une chance de s'en sortir. Parce que dans un cauchemar, généralement, on se noie. J'ai vomi trois fois avant d'arriver à cette conclusion.

Jeringa s'assied à côté de moi et commence à me brosser les cheveux.

— Tu t'en es bien sortie, murmure-t-elle.
— Je ne veux plus le faire. Je ne peux plus...

Ma voix tremble tellement qu'elle est à peine audible. Jeringa passe doucement sa main sur mon crâne pour essayer de m'apaiser.

— Tu t'habitueras.

— Comment est-ce qu'on peut s'habituer à ça ?

— On le fait, c'est tout. On finit par aimer, parfois.

Jeringa se lève, roule son arrière-train jusqu'à la coiffeuse et sort une bouteille du tiroir. Elle remplit un verre et me l'apporte.

— Tiens, bois ça.

— Qu'est-ce que c'est ?

— Tu ne veux pas savoir. Bois, ça te fera du bien.

Je prends le verre et inspecte le fond. Il contient un liquide rose et laiteux. L'aspect me rappelle vaguement celui d'un jus de goyave, mais ça n'en a pas l'odeur. De mémoire, je n'ai jamais rien bu de pareil.

Hier matin, la plus grosse de mes contrariétés était encore des plus anodines. Je m'ennuyais ferme, incapable de suivre le cours de sciences politiques. J'aimerais avoir pu me dire à ce moment-là qu'être assise sur une chaise devant le plan économique global de l'année précédente, ce n'était pas la pire chose qui puisse m'arriver. Après tout, le professeur a bien évoqué la condition des jeunes de notre âge qui travaillent déjà à l'usine, ou de ceux qui meurent de faim dans une région en guerre, et aussi ceux qu'on a vendus en esclavage. Mais j'étais trop distraite pour m'apitoyer, ou juste pour me rendre compte que je n'étais pas si mal lotie. J'étais trop occupée à ruminer dans mon coin, en pensant aux travaux d'intérêt général qui m'attendaient l'après-midi.

Hier après-midi, j'ai pesté en récurant les toilettes. Je me suis sentie humiliée quand un groupe de filles est passé devant moi en me prenant de haut pour aller faire pipi dans les cabines que je finissais de nettoyer. J'ai passé mes nerfs sur l'éponge en lavant les tableaux et les tables des salles de l'aile Sud. Je crois que je ne m'étais jamais sentie aussi peu à ma place. Alors, quand j'ai terminé mes corvées en sortant les poubelles et que, dans l'arrière-cour, par-delà la grille ouverte, j'ai vu au loin s'étendre les buildings de la ville, j'ai pris ma décision, celle d'arrêter de jouer à Cendrillon pour aller poursuivre mon rêve. Après tout, je n'ai pas d'odieuses belles-sœurs ni de cruelle belle-mère ; il était donc peu probable qu'une bonne fée me fasse évader dans une citrouille géante. J'ai voulu arrêter de croire que les choses s'arrangent d'elles-mêmes, comme dans les contes de fées, pour prendre mon destin en main. Je me suis dit que je n'avais plus le droit de me plaindre, si je me contentais de jouer les demoiselles en détresse, et qu'il fallait que je me sauve par mes propres moyens si je voulais que ça change. Mais je ne me suis pas dit qu'après tout, si je n'avais pas d'odieuses belles-sœurs ni de cruelle belle-mère, je n'avais peut-être pas besoin d'être sauvée, pas même par mes propres moyens.

Alors, une fois débarrassée de mes tâches ménagères, j'ai fait ma valise et je suis partie, en laissant une note à mes sœurs. Je savais qu'elles ne m'en voudraient pas. Seulement, c'est moi qui m'en veux maintenant.

Jeringa repose la brosse sur la coiffeuse.

— Allez, bois, insiste-t-elle.

Je n'ai qu'à imaginer que ce n'est que du jus de goyave.

— Crois-moi, tu te sentiras beaucoup mieux. Moi aussi, tu sais, je suis passée par-là, à mes débuts. Je suis la plus âgée ici, tu peux me faire confiance.

C'est facile à dire ! De la confiance, j'en ai déjà donné trop aujourd'hui. J'en ai perdu encore plus. Ici, dans cette maison, je n'ai pas confiance. Malgré les rideaux de soie, les fauteuils en satin, les lustres de cristal et les colonnes de marbre, derrière le contreplaqué, les murs sentent le moisi. Jeringa, elle non plus, n'inspire pas franchement confiance au premier abord. C'est une jeune femme de grande taille, avec les hanches généreuses et le teint hâlé. Ses fesses rondes et son opulente poitrine se serrent comme elles le peuvent dans une robe bustier en cuir teint, d'un lie-de-vin plutôt raffinée. Par-dessus, Jeringa porte une blouse blanche lâche, toute plastifiée, laquelle donne une impression de flou aux courbes autour desquelles elle flotte. Une parure de tubes cuivrés enferme son long cou. Les boucles de ses cheveux croulent en cascade jusque dans le bas de son dos, et une coiffe blanche, plastifiée elle aussi, couronne les épaisses mèches couleur ébène. Deux anneaux pendent au lobe de son oreille. Le fard à joues pas assez estompé renforce la rondeur de son visage, rempli par deux grands yeux aux iris roses bonbon. Très certainement des lentilles. Comment faire confiance à quelqu'un quand on ne connaît même pas la couleur de ses yeux ?

— Tu as quel âge ? je lui demande.

— Trente-cinq ans. Boss n'en a que vingt-huit.

— Et tu travailles ici depuis longtemps ?

— Longtemps ? Tu veux rire ! Je suis née ici, dans cette maison, dans la chambre juste-là !

Elle pointe le mur du doigt pour m'indiquer la chambre voisine.

Alors, Jeringa vit ici depuis toujours. Elle travaille ici, maintenant. Peut-être que ça va de soi. Elle a baigné dans le milieu depuis qu'elle est enfant, et maintenant elle exerce à son tour. Ça ne me serait jamais venue à l'idée, à moi, de faire le même métier que mon père. Les poissons visqueux et les drôles de plantes aquatiques, j'ai en quelque sorte connu ça toute mon enfance, et toute mon enfance j'ai été pressée de laisser tout ça derrière. Peut-être que ça ne m'aurait pas dégoûtée à ce point si je n'avais pas eu à supporter le même spectacle et les mêmes odeurs tous les jours. Mais si j'étais née dans cette maison, là, derrière le mur, dans la chambre voisine, peut-être bien que j'aurais rêvé de devenir vendeuse à la criée. C'est certain, j'aurais préféré puer le poisson toute la journée plutôt que passer vingt-cinq ans coincée entre ces murs !

J'ai quitté l'Académie par l'arrière-cour, ma valise à bout de bras, avant la fin de l'après-midi. Je ne me suis plus retournée. J'ai grimpé dans le tramway et je me suis laissé porter, bercée par le rêve d'une gloire à portée de main. Je me voyais déjà sur le haut du podium, défilant dans un ensemble haute couture sorti d'une maison prestigieuse. Ce qui me venait en tête, à ce moment-là, c'était une petite robe de chez Lolly Paupe ; un vêtement en soie couleur crème. La jupe moulante est doublée par un voile en batiste coupé asymétriquement, les épaules ourlées bouffent très légèrement et une bande de pierres fines traverse le buste comme une écharpe.

Évidemment, je n'ai jamais eu la prétention de défiler pour un créateur aussi renommé que Lolly Paupe. Une maison de couture locale, je me suis dit que ça ferait l'affaire, pour débuter. Avec mon sens inné de la mode et ma prestance naturelle, je savais qu'une agence de mannequins finirait par me recruter. Et si inexplicablement l'une d'elles me fermait ses portes, ses recruteurs auraient vite fait de s'en mordre les doigts. Moi, Roxane, j'allais devenir la nouvelle coqueluche d'Elthior...

Un seul problème contrariait ma glorieuse ascension : j'ignorais totalement où m'emmenait le tramway et je ne savais pas non plus où je devais me rendre pour rencontrer un recruteur de modèles.

Quelques pressions sur l'écran de mon téléphone pour lancer une recherche en ligne. J'ai essuyé une petite déception – le premier drame d'une longue série – en découvrant que depuis quelques années, toutes les agences de l'île ne recrutaient quasiment plus que des élèves issus des classes Spectrus.

J'aurais mieux fait de ravaler ma fierté, de rentrer à l'Académie, ma valise sous le bras, de déchirer la note que j'avais laissée à Adoria et de reprendre mon quotidien d'élève médiocre en guettant l'occasion d'impressionner le jury qui m'admettrait dans l'une de ces classes spéciales. Mais la fierté, en général, on préfère s'étouffer avec qu'en ravaler le moindre milligramme. Alors j'ai poursuivi ma fugue sans savoir où j'allais.

Je suis restée assise dans le tramway à moitié vide à regarder la pluie s'écraser sur les vitres, à regarder les rues se remplir d'eau de pluie ; les rues désertes d'une station balnéaire ; les rues pleines à craquer du Dos de la Baleine, les voies qui débordaient d'aéromobiles embouteillées, au sol, en l'air, les phares grand allumés ; les rues sales et suintantes d'un quartier en décrépitude, un quartier dans lequel chaque mur de béton et chaque façade de tôle transpirait la misère – je suis toujours effarée de savoir que dans l'une des plus grandes villes du monde, au vingt-deuxième siècle, des gens habitent dans de grosses boîtes de conserves ! – et j'ai fermé les yeux pour ne plus voir leur détresse ; les rues vertes aux façades encombrées de plantes touffues, des plantes qui pullulent et cachent les néons des enseignes lumineuses – ai-je manqué une bonne adresse, l'occasion de me faire un nom ? – des rues à n'en plus finir : des rues étroites et perpendiculaires, de longues avenues qui longent l'océan, des ruelles pavées qui enjambent les canaux, de vieilles rues aux bâtiments jaunis comme des dents entartrées ; d'immenses rues floues qui s'empilent sur plusieurs étages, à l'abri sous une coupole en verre ; à perte de vue, encore et encore des rues : de vastes boulevards où fusent les aéromobiles, des passages exigus aux parfums de mystère et des amas de ruelles sombres qui s'incrustent comme une mycose sur le flanc noir du Rocher ; des rues à vous en faire tourner la tête, vous égarer rien qu'en les regardant et vous noyer sur place.

Quelque part dans ces rues m'attendait mon destin. Mais plus la ville m'absorbait, plus cet avenir glorieux me paraissait incertain.

« Le Port des Veuves », a annoncé la voix monotone du tramway. C'est ici que nous avons débarqué, me suis-je rappelé : un endroit que je connais. Alors j'ai empoigné ma valise et je suis sortie du wagon. Il pleuvait à verse et, dans la précipitation, je n'avais pas pensé à emporter un parapluie. Je me suis maudite en imaginant l'état de mes cheveux et l'impression désastreuse que je ferais sur un recruteur si par le plus improbable des hasards l'un d'eux venait à traîner par ce temps sur cette digue miteuse.

Les marins et les matelots, sans doute trop habitués aux vagues pour se soucier de la pluie, allaient et venaient dans tous les sens, des caissons plein les bras et leurs vêtements poisseux collés contre leurs torses. L'air sentait le poisson, la peau moite et le rat mouillé. Je me suis demandé pourquoi j'avais quitté le tramway, pourquoi j'avais choisi de descendre là plutôt qu'à un autre arrêt, là où les gratte-ciels touchent les nuages ou encore dans l'un de ces vieux quartiers chics dans lesquels, si on a de la chance, on peut espérer croiser un quelconque faiseur de mode. Mais non, moi, Roxane, j'ai décidé sur un coup de tête d'entamer ma conquête d'Elthior dans les bas-fonds de la ville qui empestent la marée. À croire que l'odeur nauséabonde et poissonneuse qui émanait de mon père pendant ses heures de travail avait fini par me guider jusque là, et ce malgré le dégoût qu'elle m'inspirait encore.

Sancho, ai-je pensé en regardant les bateaux amarrés dans le port. Le vieux Sancho, lui qui a toujours répondu présent pour les livraisons, le remplacement de tel ou tel appareil soudainement tombé en panne, et même pour nous conduire jusqu'à Elthior il y a quelques semaines. Lui qui vit sur cette île, me suis-je dit, il doit connaître quelques adresses. Une agence de mannequins, qui sait. Au moins un endroit où passer la nuit.

Tirant derrière moi ma petite valise pleine à craquer ; pleine de vêtements, de produits de beauté, alourdie par le poids de l'ordinateur et de la caméra, remplie à ras bord avec toutes les petites affaires qui m'avaient paru indispensables : un nécessaire de coiffure, mes parures de lit toutes neuves de chez Oddy & Puck, ma boîte à bijoux, des biscuits coupe-faim et – je me demande moi-même pourquoi au juste – le sceptre et la couronne qui sont venus à moi la nuit où ma chambre a pris vie, la nuit durant laquelle, je le sais maintenant, mes « pouvoirs » ont commencé à se manifester ; c'est ainsi chargée que je me suis avancée vers les quais.

J'ai rapidement repéré le bateau de Sancho dont la coque rouge vif se démarquait de la grisaille environnante. D'un pas mal assuré, je me suis aventurée sur la passerelle rendue glissante par l'eau de pluie. Je peinais à soulever ma valise et, à contrecœur, je me suis retrouvée contrainte de retirer mes chaussures à talons afin d'atteindre, après bien des difficultés, pieds nus, épuisée et trempée tant par la pluie que par l'effort, le pont du bateau. Les planches abîmées étaient déjà recouvertes par dix centimètres d'eau. Mon embarquement laborieux a sans doute causé un peu de vacarme, car Sancho est sorti en trombe de sa cabine. Il avait l'air inquiet.

Il portait sa casquette de marin rabattue sur son crâne, la visière bien en avant qui écrasait sa touffe de cheveux frisés. Sa barbe n'avait pas été rasée depuis trois bonnes semaines. Son maillot délavé lui collait à la peau et moulait sa bedaine boudinée.

Comme une petite fille qui se confie à son grand-père, je lui ai raconté que ça n'allait pas à l'école, que j'avais décidé de tout laisser tomber pour me consacrer à ma passion : la mode. Tout en m'écoutant, il hochait la tête d'un air compréhensif. Quand je lui ai demandé s'il pouvait m'indiquer un hôtel abordable où passer la nuit, et même s'il savait où je pourrais espérer croiser un recruteur venu d'une agence de mannequinat, j'imaginais qu'il me répondrait simplement qu'il ne connaissait personne dans le milieu. Mais il a eu l'air d'entamer une profonde réflexion ; il a réfléchi à s'en plisser les yeux et le front, à s'en frotter la barbe et à en marmonner des paroles indéchiffrables. Je ne m'attendais pas vraiment à ce que Sancho m'aiguille dans la quête de la gloire et pourtant, quand il a eu fini de se triturer les poils du menton, il a lâché avec conviction :

Le Temple de Venus.

Au Temple, m'a-t-il dit, j'aurais sûrement du succès. Leur agence repère les filles les plus ravissantes de l'archipel, et même du monde entier. Parce que le Temple est un établissement qui tient à sa réputation, il ne lésine pas sur les moyens : s'il faut faire venir une fille du fin fond des pays du Nord ou d'une campagne exotique pour dégoter la crème de la crème, la maison aligne les frais du voyage. Ça ne coûtait rien, a soutenu Sancho, que je tente ma chance.

Il m'a donné une adresse située à Red Hill. Il m'a expliqué le trajet que je devrais faire en tramway et m'a dessiné un plan douteux de la vieille ville à main levée sur un vieux bout de carton pour m'indiquer le chemin à suivre depuis l'arrêt le plus proche du Rocher. Puis il m'a expliqué comment j'allais procéder.

Il suffisait que je me rende à l'adresse donnée. Là, je demanderais à parler à un certain Boss qui lui, s'il jugeait que ça en valait la peine, me ferait passer un casting. Je ferais bien de préciser que je venais de sa part à lui, Sancho Marquez. Il connaissait vaguement Boss, cela jouerait en ma faveur. On me poserait sans doute quelques questions : d'où je venais, si j'avais une famille, si j'avais fait des études, quelles étaient mes passions. Concernant les passions, mieux valait être honnête. Pour le reste, en revanche, je n'avais qu'à prétendre que j'étais orpheline – il faut savoir prendre les gens par les sentiments, n'a cessé de me répéter Sancho, et puis l'absence d'obligations familiales serait selon lui un atout – que j'avais grandi dans un foyer sur l'Île Doryan où j'avais reçu une éducation modeste. En bref, il suffisait de faire comprendre à ce fameux Boss que j'étais prête à me donner corps et âme dans mon travail et que, sans être un génie, je pouvais assurer un minimum de conversation face au public. Je me suis dit que c'était tout à fait dans mes cordes.

En ayant terminé avec les recommandations, Sancho m'a demandé comment se portait mon père. Sans réfléchir, j'ai répondu que je n'en savais rien, prétextant que nous ne nous donnions pas beaucoup de nouvelles. Il a hoché la tête d'un air compréhensif, une fois de plus, comme s'il devinait que Magnus n'était pas au courant de mes projets. Il ne pouvait évidemment pas se douter que même si je l'avais voulu, je n'aurais pas pu en avertir mon père de toute manière.

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("L'extase matérielle").
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"...il fallait se retirer dans une pièce pleine d'une pénombre sacrée, s'allonger sur un lit, et là, jouer, jouer à tout prix au jeu de l'être : avec une boîte d'allumettes, par exemple...".
Surgissement, à partir du simple, du menu, de l'insignifiant, d'une perspective ontologique dont l'homme ne saurait faire l'économie qu'en acceptant de vivre sur le mode du "on", de l'inauthentique.
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