30.2

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C'est comme ça que commence notre périple. Le lendemain matin, dès l'aube, avant que les nuages n'apportent la pluie jusqu'à nous, Dolorès et moi quittons la cabane, nos sacs sur le dos. Côte à côte, nous traversons la jungle en suivant le sentier qui relie la grande plage au village des pêcheurs. Je n'ai jamais été jusqu'au bout du chemin. Papa nous l'avait formellement interdit.

Je n'ai jamais été aussi loin dans la jungle, aussi loin que je me souvienne. Puertoculto est à presque quatre heures de marche. Chemin faisant, je remarque à quel point le nom de « voisins » colle mal à ces gens qu'une immense forêt vierge a toujours séparé de moi. Après une demi-heure de marche, les nuages s'amènent et commencent à vider leurs poches au-dessus de l'île. Nous continuons d'avancer sous la bruine.

— Fais attention, ça glisse, dit Dolorès en me prenant la main.

Elle a déjà dû remarquer à quel point je peux être maladroite. Quand je ne suis pas un chat, je tiens mal sur mes jambes. Je ne manque jamais l'occasion de tomber. Quand j'étais petite, les gens pensaient que je faisais le pitre pour attirer l'attention. La vérité, comme le dit si bien Eugénie, c'est que je suis un désastre ambulant. Mais aujourd'hui, je ne trébuche pas. Si je tombe, me dis-je, Dolorès tombera avec moi. Alors je tiens debout, même quand la boue se coagule aux creux de mes semelles et rend les pentes glissantes. Main dans la main, nous traçons notre chemin.

Tout en marchant, je demande à Dolorès à quoi ressemble la vie au village. Elle l'a oublié, me dit-elle. De toute manière, elle a toujours été exclue, tenue à l'écart de la communauté. La vie au village, elle n'y a participé que de loin, dans l'ombre de Gechina. J'essaye d'imaginer ce que ça fait d'être rejetée de cette façon. D'un côté, je pense n'avoir jamais été volontairement exclue par mon père ou par mes sœurs. D'un autre côté, j'ai toujours eu l'impression d'être écartée de certaines activités, de certaines conversations, comme si j'étais trop maladroite pour assister Papa dans ses travaux, comme si je n'étais pas capable de comprendre ce qui n'allait pas chez Faustine, comme si mon avis sur l'autopsie n'avait aucune importance. Peut-être que c'était leur manière à eux de me protéger. Même ça, je peux le comprendre. Mais le résultat, même si les intentions étaient bonnes, c'est que moi aussi, au final, j'ai toujours vécu dans l'ombre des miens : l'ombre d'un père protecteur, l'ombre de sœurs plus intelligentes, plus belles, plus fortes, plus adultes ou même plus inquiétantes que moi. J'ai toujours eu la sensation de ne rien avoir à mettre en avant, d'être faite pour vivre en retrait, à l'arrière plan, à l'abri, là où je n'aurais aucune responsabilité, là où je ne connaîtrais ni le risque de faire de graves erreurs ni aucune chance de faire de grandes choses. Je parle sans réfléchir :

— On vit sûrement tous dans l'ombre les uns des autres. Et quand on n'arrive pas à être aussi spéciale et douée que les autres, on ne sort jamais de l'ombre, c'est ça ?

Dolorès resserre ses doigts sur les miens. Elle secoue la tête.

— Tu crois que tu n'as rien de spécial, Wennie ? Il y a de drôles d'idées, parfois, dans ta petite tête. Je t'assure que tu es douée pour un tas de choses. Pour la musique, par exemple, mais pas seulement. Tu vois Nolwenn, j'ai passé ma vie à penser que pour sortir de l'ombre je devais me surpasser, que je devais écraser les autres pour être la meilleure, que je devais les éclipser si je voulais briller. Mais je me rends compte depuis peu qu'on ne fait pas que vivre dans l'ombre les uns des autres. Parfois, tu rencontres une personne qui vaut beaucoup mieux que toi, mais sa présence près de toi ne te pousse pas dans l'ombre. Au contraire, cette personne déteint sur toi, te rend meilleure et projette sur toi un peu de son éclat. C'est vrai qu'on a tendance à vivre dans l'ombre les uns des autres. Mais si on s'accepte, et si on s'épaule, je commence à croire qu'on peut aussi vivre à la lumière les uns des autres, qu'on peut être plus belles, plus fortes, plus humaines, justement parce qu'on est ensemble.

Je bois ses paroles, parce que je crois en ce qu'elle dit. C'est vrai que Dolorès a changé, depuis qu'on se connaît. Même si elle traîne ce mal partout où elle va, même si je ne peux rien faire pour illuminer son regard, elle est devenue plus belle, plus rayonnante, plus douce, depuis que je la connais. Depuis qu'elle me connaît.

— Attends, tu parles de moi ?

Un rire secoue ses lèvres.

— Bien sûr, Wennie. De qui d'autre veux-tu que je parle ?

Elle me prend toujours au dépourvu, avec toute sa gentillesse. Je ne peux rien lui répondre, rien qui serait à la hauteur. Alors je me tais. Volontairement, je reste dans l'ombre et je l'observe, elle, briller de mille feux. Ses cheveux, sa peau, sa veste imperméable, tout brille sous la bruine. Les gouttes créent des miroirs partout où elles s'écrasent. La pluie redouble, les gouttes se gonflent, forment des flaques miroitantes sur le chemin boueux, et la jungle se transforme progressivement en forêt argentée. Les feuilles gorgées d'eau de la canopée construisent au-dessus de nos tête une voûte de cristal. Dolorès et moi, sans nous lâcher la main, nous poursuivons notre chemin dans un monde dans lequel chaque caillou, chaque brin d'herbe, chaque branchage transpire la magie. Je me demande à quoi nous ressemblerions, toutes les deux, dans un conte de fées. Dans un conte, je pourrais lui révéler ma véritable nature. Je pourrais être un chat, comme la sorcière du désert de Métamutants. Ça n'aurait rien d'étrange. Dans un conte, Dolorès serait une nymphe, un personnage gracieux qui se cache dans les sous-bois, se baigne à la rivière et tresse des fleurs sauvages dans ses longs cheveux.

— Dis, Dolly, tu t'es déjà baignée dans une rivière ?

— Non, je ne crois pas. Tu as de ces questions parfois !

Dolorès lâche ma main pour m'ébouriffer les cheveux. Je la repousse gentiment, elle me tire vers elle et, dans une joyeuse confusion, nous continuons de nous chamailler en longeant le sentier. Et puis soudain, des voix retentissent au loin, des rires stridents, des bougonnements graves. Devant nous, la canopée touffue s'ouvre sur la lumière, sur la plage, sur l'horizon infini de l'océan derrière les toits des cabanes. Alors que nous approchons du village, Dolorès ralentit et s'écarte du chemin. Je la suis dans un fourré, derrière de grosses fougères. Elle tire une corde accrochée à son sac à dos.

— Montre-moi tes poignets, Wennie.

J'obéis. Je laisse Dolorès m'attacher les avant-bras. Elle sert le nœud bien fort, pour que je ne puisse pas me libérer de mes liens ; pas assez fort pourtant pour m'écorcher la peau. Elle s'assure que je n'ai pas mal, me demande si je suis prête, me demande si je suis sûre. On dirait que c'est elle, en fait, qui hésite à aller jusqu'au bout. Mais nous en avons déjà parlé et je sais que c'est ce qu'elle veut, alors je lui promets que j'ai bien réfléchi, que j'ai fait mon choix. Je fais un pas sur le sentier pour l'inviter à me suivre :

— On va le faire, Dolly.

Au moment-même où nous sortons de la jungle, pourtant, toute ma détermination s'envole. Les regards froids de tous les villageois se tournent vers nous. Je me sens dévisagée, jugée, puis honteuse, comme si j'avais oublié de mettre ma culotte. Un homme s'avance vers nous, rouge de colère, une veine gonflée sur la tempe qui menace d'exploser. Je ravale ma salive, incapable de bouger, quand le villageois brandit vers nous une tige métallique qu'il vient de tirer des braises.

— Retourne d'où tu viens, démon ! grogne-t-il en espagnol.

— C'est chez moi, ici, affirme Dolorès.

Le temps s'est comme arrêté, au village. Les cabanes sont bien là, avec les rideaux secoués par le vent et les carillons qui tintent, les marmites qui fument sur les terrasses en bois, mais les cuisinières se sont figées, le couteau à mi-chemin dans la racine ou la mangue qu'elles sont en train de découper. Les bateaux sont amarrés contre le quai branlant, la mer secoue les coques rouillées et les barques de fortune, les filets grouillent de poissons qui pour certains gigotent encore et le crochet de la grue se balance dans le poing d'un marin, mais les pêcheurs sont cloués sur place comme des répliques en cire, des cageots plein les bras, leurs harpons à la main, à attendre qu'on leur dise s'il faut nous prendre en chasse. Le vent balaye le sable, un ballon roule sur la plage et les braises rouges fument sous les grilles où on cuit le poisson. Mais les enfants ne jouent plus, plus aucun d'eux ne rit, et l'homme en charge du barbecue, avec la cendre collée entre les poils de ses bras et de son torse, nous barre résolument le passage.

Tout d'un coup, une porte claque à l'autre bout de la plage. Une femme sort d'une cabane : la plus grosse du village, montée sur pilotis, talonnée par une fillette qui n'a pas plus de douze ans. Comme tous les habitants de Puertoculto, elles ont la peau bronzée. La femme est grande, très élégante. Ses cheveux d'un brun flamboyant ont été tirés dans un chignon, le reste tressé dans sa nuque, de la même façon que Dolorès se tresse parfois les cheveux. Alors qu'elle s'approche d'un pas vif, balançant les poings le long de ses hanches, j'aperçois son visage. Il est tiré, lui aussi, par les rides, la sévérité, et la fatigue peut-être, je ne saurais pas le dire. Ses yeux restent plissés et ses lèvres inexpressives. Derrière elle, la petite qui fait la moitié de sa taille doit courir à grandes enjambées pour suivre la cadence. À l'inverse de la femme, ses cheveux en bataille bondissent sur son crâne et volent dans sa nuque au rythme de sa course. Il n'y a que la frange sur son front qui tient à peu près en place. Entre deux foulées, ses yeux tendent des regards curieux dans notre direction, sa bouche expire l'effort, puis la surprise.

— Écartez-vous, ordonne la femme, toujours en espagnol.

Miraculeusement, tout le monde obéit. Dolorès fait un pas vers elle, sans lâcher la corde qui me noue les poignets. Je n'ai d'autre choix que de lui emboîter le pas.

— Je suis rentrée, Gechina, annonce-t-elle calmement.

Les yeux de la femme fixent Dolorès. Je la vois de près, maintenant. Je peux voir le vide inhumain dans ses pupilles grises et les marques sous ses yeux. Ce ne sont pas des cernes, non, mais deux lignes épaisses, régulières, le long desquelles sa peau est gonflée, plus rigide, comme si elle avait été brûlée. Alors que je la dévisage, la fameuse Gechina baisse le regard sur moi. À cet instant, je crois que je préférerais mille fois lire de la haine ou de la peur dans son regard, comme dans le regard de tous ceux qui nous entourent, plutôt que cette indifférence totale. Elle me désigne du menton et s'adresse à Dolorès, cette fois dans la langue commune :

— Pourquoi as-tu ramené ça ? Tu es devenue folle ? C'est notre perte à tous que tu veux ?

— Tu fais erreur, Gechina, répond Dolorès. Nolwenn est ma prisonnière. Le scientifique et cinq de ses filles ont quitté la villa depuis plusieurs semaines. J'ai capturé celle-là. J'ai cru bon de vous la ramener. Mais si mon cadeau ne vous fait pas plaisir, dites-le tout de suite, et je la relâche sur-le-champ.

Quand Dolorès menace de me libérer, une vague de crainte secoue la foule. Chacun l'implore de ne pas me détacher. Moi, je me demande ce qu'ils redoutent à ce point. Aussi loin que je me rappelle, je n'ai jamais mangé personne.

— Bien, reprend Dolorès dans sa langue maternelle. Je vais rester ici quelques temps, avec ma prisonnière. J'ai mes conditions, tout de même. Premièrement, j'ai droit de vie ou de mort sur elle. Si quelqu'un tente quoi que ce soit, je n'hésiterai pas à recourir à la force. Même avec toi, Gechina, s'il le faut. Vous ne savez pas de quoi Nolwenn est capable. Et vous ne savez pas non plus de quoi sont capables les siens, si vous la blessez. Deuxièmement, je veux être traitée comme l'une des vôtres : je mangerai à la même table que vous et j'irai et viendrai comme je voudrai dans le village. Troisièmement, j'aurai toujours ma prisonnière sous les yeux : c'est-à-dire qu'elle partagera ma chambre et mangera à ma table. Aucune de ces conditions n'est négociable.

Toutes les voix ou presque s'élèvent pour protester, mais Gechina les fait taire d'un signe de la main.

— Tu nous mets tous dans une situation délicate, Dolorès. Mais je conçois l'intérêt de cette capture. Je m'engage donc à ce que tes conditions soient respectées. Si quelqu'un souhaite me faire des réclamations, qu'il vienne me trouver au sanctuaire. Le débat est clos. Tout le monde retourne à ses occupations. Vous deux, suivez-moi.

La dernière phrase a été prononcée dans la langue commune. Je crois que seules Dolorès et sa mère adoptive la maîtrisent, au village.

Gechina tourne le dos et nous conduit vers la cabane dont elle est sortie. La petite qui l'accompagne marche à côté de nous, elle n'arrête pas de m'observer. J'ai de plus en plus l'impression d'être une curiosité ambulante, une sorte de bête de foire. Je me demande qui a le plus peur : tous ces villageois que je terrorise, ou bien moi qui ne suis rien de plus qu'un otage en terre inconnue. J'ignore ce qui trahit mes émotions, mais Dolorès glisse discrètement sa main sur la mienne, comme pour me rassurer. Avant que j'aie le temps de remettre de l'ordre dans ma tête, nous atteignons la cabane de Gechina, encore plus anormalement énorme vue de près.

Il faut gravir quelques marches en bois pour monter à l'intérieur. Malgré sa taille impressionnante, la cabane est modeste. On entre dans une grande pièce de vie, avec une table au centre, un semblant de cuisine dans le fond et deux sofas adossés au mur dans le coin gauche. Dolorès me tire vers la droite, vers deux battants fermés. Elle m'indique le premier comme étant celui de la salle de bain et pousse le second. Il s'ouvre sur une chambre, une petite pièce rectangle en travers de laquelle pendent deux hamacs. Le seul meuble, c'est une commode à tiroirs. La fillette, qui ne me lâche pas des yeux, bondit dans le hamac à côté de la porte. Dolorès s'agenouille au fond de la pièce, près de la fenêtre, et déplie son futon.

— Tu devrais laisser la prisonnière dormir par terre, lance la petite. C'est elle que les serpents mangeront, comme ça.

— Je dors toujours par terre, répond Dolorès. Et Nolwenn dormira avec moi. Il ne faudrait pas qu'elle décide de s'échapper pendant la nuit.

Encore un peu et j'aurais l'impression d'être vraiment son otage.

— Tu veux dire que tu ne vas pas la lâcher ? insiste la petite. Tu vas même prendre ta douche avec elle ?

— S'il le faut, oui. Tu ne craindras rien, Leahonia, alors mêle-toi de tes affaires s'il te plaît.

— Comme si j'avais peur d'elle, se moque la petite en me montrant des yeux.

Je devrais faire quelque chose d'effrayant. Mais sans mes griffes, je ne vois pas quoi. Dolorès reprend sur son ton menaçant :

— Je t'aurais prévenue.

Leahonia sort de la chambre en traînant les pieds. Dolorès continue de défaire les bagages. Elle range nos vêtements dans les tiroirs de la commode.

— Ne fais pas attention à elle, me dit-elle. Leahonia a perdu ses parents il y a quelques mois. Elle vit ici depuis mais j'ai cru comprendre qu'elle donnait du fil à retordre à Gechina. Il faut dire que cette gamine a un sacré caractère.

— Par perdu, tu veux dire...

— Oui, ses parents sont morts en mer. Leur bateau a été emporté dans une tempête et ils se sont noyés. Leahonia n'a pas grandi ici. Elle vivait à Anakar avec ses parents. Sa mère était la cousine de Gechina. Elle n'a pas d'autre famille.

— Tu es un peu dure avec elle, non ?

— C'est mon rôle d'être dure, Nolwenn. Je suis entourée de gens qui détestent ce que je suis.

Mes yeux font le tour de la pièce. L'épaisse moustiquaire laisse à peine pénétrer la lumière du soleil, mais avec ma vue de chat aucun détail ne m'échappe. Ni le sang sur les boiseries sous le rebord de la fenêtre, ni les encoches sur le mur près de la porte qui marquent les étapes de la croissance d'un enfant, ni les crocs d'animaux suspendus à une poutre par des fils de pêche, les yeux du chat ne ratent rien.

— Alors il n'y a que vous trois dans cette grande cabane ? je demande.

— Ce n'est pas une simple cabane, m'explique Dolorès. Gechina est la prêtresse du village. Ici, c'est sa maison, mais c'est aussi le sanctuaire de Puertoculto. Le sanctuaire est aménagé sur la terrasse, au fond de la cuisine. C'est plus grand que notre pièce de vie, là derrière. Parfois, tout le village se réunit là pour prier. Comme tu ne partages pas nos dieux, tu n'as pas le droit d'y aller. C'est d'accord ?

Je fais oui de la tête. Dehors, les rires des enfants ont repris, les pêcheurs donnent à nouveau de la voix, les cageots de poisson cognent sur les pontons en bois et les bavardages des cuisinières éclatent ça et là comme des gazouillements d'oiseaux, portés par la vapeur des marmites. Les odeurs de fruits, d'épices et de viande marinée me mettent l'eau à la bouche. Des pas claquent contre le plancher de la cabane. Apparemment, des villageois sont venus voir Gechina au sanctuaire. J'entends l'écho de leurs voix mais, sans mes oreilles de chat, je ne peux pas comprendre ce qu'ils disent. Malgré tout, je sais qu'ils parlent de moi, qu'ils demandent mon départ et celui de Dolorès. Ce n'est pas bien difficile à deviner. La voix de Gechina leur répond. Même si ses paroles sont indéchiffrables, je ressens la sécheresse avec laquelle elle les remet à leur place. Le son indistinct de sa voix rauque me rappelle ce visage tiré, ces cheveux tirés et ces marques sous les yeux. Ces marques, je demande à Dolorès de quoi il s'agit. C'est le sceau des dieux, m'explique-t-elle, le résultat d'une coutume locale. En devenant prêtresse, comme sa mère avant elle, Gechina a passé un rituel lors duquel elle a dû accepter de recevoir le sceau. On lui a appliqué sous les yeux un rectangle de fer chauffé dans les braises pour sceller son union avec Ásgard, le domaine des dieux. Aux yeux des villageois, ce sont ces marques qui lui donnent légitimement le droit de transmettre la parole des Ases.

— Tu ne crois pas que tout le monde se cramerait la peau si ça suffisait pour téléphoner à je-ne-sais-pas-quel dieu ? je demande.

— Je suppose qu'il faut un certain cran pour oser faire ça. Et une foi à toute épreuve. Remarque, si c'est pour entendre les Ases débattre de notre sort à longueur de journée, je ne préfère pas savoir si ce truc fonctionne vraiment.

Même si elle y croit à moitié, Dolorès a l'air d'admirer Gechina. Je comprends mal pourquoi. Accepter de se faire brûler vive et de garder des cicatrices à vie pour entrer en contact avec des personnages imaginaires, ça relève clairement plus de la folie que du courage.

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"...il fallait se retirer dans une pièce pleine d'une pénombre sacrée, s'allonger sur un lit, et là, jouer, jouer à tout prix au jeu de l'être : avec une boîte d'allumettes, par exemple...".
Surgissement, à partir du simple, du menu, de l'insignifiant, d'une perspective ontologique dont l'homme ne saurait faire l'économie qu'en acceptant de vivre sur le mode du "on", de l'inauthentique.
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