Episode 17.1

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Emmanuelle

Cela fait maintenant une semaine que la première métamorphose a eu lieu. Pas la première à proprement parler, si on en croit Luna, mais la première à laquelle nous assistions. Cette nuit-là, j'ai été réveillée par une douleur inexplicable : mes ailes écrasées contre le matelas. Mes sentiments ensuite ont été, je pense, des plus normaux : la peur d'abord, et l'incompréhension, puis une sorte de dégoût – qui voudrait être un insecte ? J'ai dû gémir, sans doute, parce que Cerise a accouru. Alors, c'est elle que j'ai eu peur d'effrayer. Pourtant, cette métamorphose ne touchait pas que moi, contrairement à ce que j'ai pu croire dans un moment d'affolement. En découvrant Nolwenn, Adoria, puis Luna, elles aussi transformées, j'ai su que le phénomène nous affectait toutes, mes sœurs et moi. Il n'y avait aucune raison que l'une ou l'autre en réchappe. Mon intuition s'est avérée au cours des six derniers jours.

Au lendemain de cette étrange nuit, Eugénie s'est mis en tête de trouver une explication rationnelle aux événements. Elle a investi le laboratoire et a entrepris de nous ausculter, les unes après les autres. Elle a commencé par Adoria, parce que son œil l'inquiétait particulièrement. Elle a pu prélever un peu du mucus ; de ce qu'il en restait. En effet, nos métamorphoses ne sont que temporaires. Vient toujours un moment où le phénomène se résorbe. Le retour à la normale peut être volontaire : Nolwenn est capable de changer d'apparence comme bon lui semble, comme si elle avait décrypté une sorte de mécanisme qui nous échappe, à nous autres. De façon générale, nos nouveaux attributs nous donnent du fil à retordre. Comment peut-on soudainement se mouvoir avec des ailes quand on a toujours été habituée à marcher sur ses pieds ? Comment se sert-on de ses branchies alors qu'on a toujours respiré avec les poumons ? Pendant qu'Eugénie demeure terrée au sous-sol, nous essayons avec plus ou moins de succès d'apprivoiser nos corps.

Après avoir effectué les prélèvements nécessaires au niveau de l'œil d'Adoria, le mucus ayant cessé de couler, Eugénie nous a demandé à toutes de nous frotter l'intérieur de la joue avec un coton-tige. C'est ainsi qu'on collecte les échantillons qui permettent de réaliser des analyses d'ADN. Eugénie pense être capable de décoder les séquences. Et alors, peut-être sera-t-elle en mesure de nous dire quels genres de monstres nous sommes. À l'exception de Faustine, personne n'a rechigné à offrir à Eugénie quelques-unes de ses bactéries. D'une certaine façon, nous espérons toutes trouver des réponses, même si la génétique est ce qu'elle est, et savoir ce que nous sommes ne nous indiquera jamais quel chemin suivre à présent. Je me demande ce qui est le plus difficile à gérer : nos corps en constante mutation ou la disparition de Papa.

Cela fait maintenant six jours qu'Eugénie travaille d'arrache-pied pour déchiffrer nos génomes. Dans la maison, c'est Cerise qui a pris les choses en main. Elle a toujours eu une attitude un peu maternelle. Mais la disparition de Papa l'a poussée à prendre sur elle davantage encore afin que notre foyer se maintienne, plus ou moins tel qu'il était.

C'est étrange, en une semaine, comme elle semble avoir mûri. Avant, Cerise se réfugiait aussi souvent que possible dans la quiétude de sa serre. J'ai toujours pensé que toutes ces plantes représentaient beaucoup plus qu'un simple passe-temps. À bien des égards, ce jardin est un genre de secret qu'elle cultive : son espace, ses sentiments. Toutes ces choses qu'elle garde enfouies en elle peuvent sortir de terre dans la serre, sans que personne n'y prête attention. Elle continue à s'en occuper avec la même passion qu'auparavant, mais désormais Cerise ne s'y rend plus que dans l'après-midi.

Au lever, elle range tout ce qui serait susceptible de traîner dans la villa : du linge sale, une couverture, de la vaisselle, un trognon de pomme ou un pion tombé de l'échiquier. Elle nous rappelle à l'ordre quand nous mettons trop de pagaille à son goût. Mis à part cela, elle n'exige rien de nous. Elle tire les rideaux, en silence, alors que nous sommes encore engourdies par le sommeil. Elle, elle est vive et fraîche, tout le temps, comme une herbe sauvage chargée de rosée. Je la rejoins sur la terrasse pour le petit-déjeuner. La brise du matin est souvent douce et froide, mais le ciel est encore clair ; il ne pleut pas à l'aube. Du haut de la colline, on voit le soleil qui se lève sur la mer. Devant ce spectacle, on ne ressent pas toujours la nécessité de parler. Le temps se gâte, au fil de la journée, et tout le monde s'active. Cerise passe la matinée dans la cuisine. Elle a repris le carnet de provisions que tenait Papa et gère avec minutie nos ressources au sous-sol. Elle nous prépare nos repas tous les jours. Parfois, Luna et moi lui prêtons main forte. Mais Cerise aime que tout soit fait à sa manière et, quand on lui propose de l'aide, elle insiste en souriant sur le fait qu'elle s'en sort très bien.

Nous continuons à nous réunir autour de la grande table de la salle à manger, à l'approche de treize heures, pour partager le déjeuner. Cerise fait son possible pour que la vie soit encore rythmée par les petites habitudes qui faisaient notre quotidien autrefois. Je pense que c'est la raison pour laquelle elle se donne autant de mal. Cerise est une personne étonnamment courageuse et, depuis quelques jours, mon admiration pour elle a redoublé. Je suis fière de l'avoir pour sœur.

Cependant, plus rien n'est comme avant, depuis la mort de Papa. Malgré les efforts de Cerise, Eugénie refuse de quitter le laboratoire pour se joindre à nous. Tous les jours, Cerise finit par lui porter son plateau-repas au sous-sol. Faustine n'y met pas non plus beaucoup de bonne volonté. Elle mange comme quatre, comme autrefois, voire plus encore. Elle engloutit son assiette sans nous adresser un mot et s'éclipse on ne sait trop où. Elle ne répond jamais, quand on lui pose des questions. Que ce soit en ce qui concerne ses occupations journalières ou bien les effets de sa métamorphose, Faustine demeure muette. Parfois, je suis persuadée qu'elle nous cache quelque chose. Cerise ne cesse pourtant de prendre sa défense. Elle est comme ça, dit-elle, c'est son caractère. Et puis, sa transformation, elle n'a peut-être pas envie d'en parler. Peut-être, m'a-t-elle dit, qu'elle ne s'est même pas métamorphosée.

Dans un premier temps, j'ai accordé un certain crédit à cette hypothèse. Du peu qu'on a vu Eugénie, ces derniers jours, rien n'a changé chez elle. Elle dit qu'elle ne s'est pas transformée. Malgré les phénomènes inexplicables qui ont eu lieu dans sa chambre l'autre soir, Roxane non plus n'a subi aucune métamorphose, bien qu'elle soit encore saisie par de violentes migraines chaque début de soirée. Cerise elle-même, pendant des jours, est restée exactement celle qu'elle était avant que nous cessions de prendre nos cachets. Je me suis dit que peut-être nous n'étions pas toutes des monstres, après tout, jusqu'à il y a trois jours.

C'est arrivé il y a trois jours. Nous étions dans la serre, à l'écart, Cerise et moi. Pour une fois, il y avait une éclaircie ; la première en pleine journée depuis le début de la saison des pluies. Il pleuvait encore un peu. On entendait le clapotis des gouttes sur la verrière, mais le soleil lui aussi passait à travers les vitres au-dessus de nos têtes. Comme souvent depuis cette fameuse nuit, mes ailes se sont déployées sans que j'aie rien pu contrôler. Les antennes commençaient à percer la peau de mon crâne. Je savais que tout le reste allait bientôt suivre. J'ai demandé à Cerise si vraiment rien n'avait changé chez elle. Elle m'a dit qu'elle se sentait différente, en effet, sans être capable de dire pourquoi. Comme Eugénie, comme Faustine, comme Roxane, je me suis dit qu'elle avait sans doute la chance d'être restée normale, d'être humaine. J'ai souhaité si fort que ce soit le cas. Personne ne mérite d'être un monstre. Personne d'aussi généreux et dévoué que Cerise ne mérite d'être enfermé dans le corps d'un mutant. Et pourtant, alors même que je me donnais le droit d'espérer que certaines d'entre nous aient échappé à la métamorphose, la peau de Cerise a commencé à changer, dans la lumière du soleil. Elle est devenue verdâtre, puis carrément verte, de plus en plus verte. À mesure que sa teinte changeait, son épiderme, lui, semblait s'épaissir. Il devenait plus rigide; lisse et luisant comme une pellicule de plastique. D'étranges vaisseaux sont remontés à sa surface, une multitude de petites veines pareilles aux nervures d'une feuille. Là, juste sous mes yeux, ma sœur était en train de se changer en plante.

Je lui ai dit :

— Cerise, tes bras... Tes bras deviennent verts !

Elle le savait bien. Elle regardait sa peau verdir depuis le début avec une sérénité incroyable. Elle avait l'air plus fascinée qu'autre chose par sa transformation. Aucun signe d'affolement. À part sa peau, rien ne changeait.

— Regarde, a-t-elle murmuré, avec une drôle de joie aux lèvres. Tu vois ? C'est de la photosynthèse. Tu te rends compte, Emma ? Je fais de la photosynthèse !

Elle avait l'air tellement heureuse. J'ai fait semblant de me réjouir pour elle. Alors qu'au fond de moi, je ne pouvais pas me sentir autrement qu'horrifiée. Cerise se transformait en plante verte. À ce moment-là, j'ai su que Roxane, Faustine et Eugénie, elles aussi, allaient finir par se métamorphoser tôt ou tard. Si ce n'était pas déjà fait.

Aujourd'hui, Eugénie nous a fait venir dans le labo. Apparemment, elle a avancé dans ses recherches. Cerise et moi avons immédiatement répondu présentes. Par respect pour son travail, je suppose. Adoria nous a rejointes en bas. Sa métamorphose a été la plus surprenante. Cela fait plusieurs jours qu'elle fait face à cette peur nouvelle que provoque l'eau chez elle : la peur de voir les écailles recouvrir sa peau. Prendre une simple douche est devenu une véritable épreuve à ses yeux. Il lui tarde de savoir ce qu'elle est réellement, peut-être plus encore que nous autres.

Adoria a pris place sur une paillasse qu'Eugénie a débarrassée spécialement pour nous. Son œil ne suinte plus. Sa métamorphose à elle dure toujours un certain temps, mais elle survient beaucoup moins souvent que la mienne. L'espèce de boue gluante reste collée, par endroits, à sa paupière. Elle a du mal à cligner.

Cerise et moi sommes adossées au mur, près de l'escalier. Nous n'osons pas vraiment avancer dans le laboratoire, de peur de déranger quelque chose. Nolwenn a fini par descendre et s'est assise sur les marches de la cave. Un bruit de verrerie au fond de la pièce. Eugénie sort de l'ombre derrière un alambic. Les tubes sont couverts de poussière. Ils n'ont probablement pas servi depuis un bon moment.

— T'as trouvé le truc ? lance Nolwenn.

— Il n'y a pas de truc, Nolwenn, lui répond Eugénie. C'est de la génétique.

— P't-être bien, mais tu n'peux pas faire ça, toi, hein !

Nolwenn tend le cou. Ses oreilles pointues, couvertes de poils, se dressent en haut de son crâne. Elle les agite fièrement, comme un chat aux aguets. Cerise la considère avec bienveillance. Pour ma part, je l'admire. Le jour où je contrôlerai mes ailes de la sorte est encore loin. Eugénie pousse un soupir.

— Non, je ne sais pas faire ça. À quoi ça me servirait, d'abord ?

Elle s'approche de la paillasse sur laquelle Adoria est assise sagement depuis tout à l'heure.

— Comment tu te sens, Ad' ?

Cette dernière hausse les épaules.

— Je n'ai pas encore réussi à décoder la totalité de ta séquence ADN, avoue Eugénie. Tes gènes sont croisés avec ceux de plusieurs espèces de poissons. Ça va prendre un certain temps pour les identifier. Tes branchies ont l'air suffisamment bien développées. Tu devrais essayer de respirer sous l'eau, juste pour voir.

— Pas moyen que je foute la tête sous l'eau... Je ne veux pas me changer en...

— Tes cheveux. Ils verdissent grâce au même mécanisme que la peau de Cerise.

— C'est de la photosynthèse ! clame Cerise.

— Oui, acquiesce Eugénie. Certains animaux réalisent de la photosynthèse. Il existe une limace de mer qui produit sa propre énergie à partir des cellules des algues dont elle se nourrit. Ta séquence capillaire à toi a été croisée avec des cellules algueuses, d'où l'aspect visqueux. Ces cellules ont une très forte sensibilité à la lumière ; c'est la raison pour laquelle tes mèches deviennent vertes.

— La peau de Cerise a mis des jours à verdir, je remarque.

Eugénie se tourne vers la principale intéressée, debout à côté de moi.

— En effet. Ton ADN a été mélangé avec celui de plantes vertes, Cerise. Principalement des filicopsida. Ta peau est beaucoup moins sensible aux photons que les cheveux d'Adoria. Il faut un ensoleillement important pour que ta photosynthèse soit efficace. Si tu as un moment, après, j'aimerais bien te faire un prélèvement de peau pour évaluer ton potentiel énergétique. Juste un petit morceau, bien sûr, tu ne sentiras rien.

Cerise accepte d'un hochement de tête.

— Bien sûr, quand tu veux.

Eugénie se mord la lèvre.

— Il y a autre chose, dit-elle sur un ton hésitant. Et ça ne va pas te plaire, Risette.

— Vas-y, soupire cette dernière. Plus tôt je saurais, plus j'aurais de temps pour l'accepter.

— Il y a des traces d'alcaloïde dans tes cellules. Je veux dire, en quantité conséquente. Tu sais ce que ça signifie.

Cerise baisse les yeux et ferme ses paupières. Elle inspire profondément. Instinctivement, mon petit doigt agrippe le sien. C'est notre petit truc à nous depuis que nous sommes toutes petites. Cerise murmure :

— Du datura...

— On ne peut pas en être sûres, se rétracte Eugénie, mais c'est une éventualité qu'on ne peut pas écarter. Il va falloir que tu m'apportes une branche de la plante qui se trouve dans la serre. Comme ça, je pourrai comparer les séquences avec plus de précision.

— Très bien.

Eugénie fait un quart de tour sur elle-même et, du bout des doigts, elle tire une éprouvette du portoir qui trône sur le plan de travail. Puis, elle fait le tour de la paillasse et se stoppe devant Adoria. Elle brandit l'éprouvette. Le bas du tube est tapissé d'un précipité brun. Eugénie décoche un sourire. Il fait sombre mais, derrière ses lunettes, je crois voir ses yeux pétiller.

— Le mucus ! claironne-t-elle.

Adoria hausse les sourcils d'un air inquiet.

— Cette chose immonde, déclare Eugénie, c'est un dérivé d'allantoïne enrichi en nutriments. En bref, c'est ce que sécrètent les escargots, mais en mieux.

— On dirait plutôt d'la boue, remarque Nolwenn.

— Attends, t'es en train de me dire que mon œil pisse de la bave d'escargot ? Pourquoi tu souris comme si c'était génial ?

Eugénie repose délicatement le tube dans le portoir.

— Eh bien, dit-elle, normalement, ça ne devrait pas être aussi compact que ça. Mais le fait est que ce mucus, c'est une véritable pommade. Je suis sûre qu'une plaie cicatrise trois fois plus vite si tu en appliques dessus !

Nolwenn bondit de l'escalier en sortant ses griffes.

— Genre, avec ça, Ad' peut guérir comme Wolverine ?

— Qui ça ? grimace Eugénie.

— Un vieux type, dans une bande dessinée, je lui explique.

Eugénie lève les yeux au ciel en soupirant.

— Merveilleux, s'exclame Adoria, je suis un mutant guérisseur ! On n'a plus qu'à récolter ma bave oculaire et à ouvrir une pharmacie. Qui sait, on finirait peut-être riches en vendant des remèdes miracles à ces demeurés de pêcheurs !

— Ils sont pas tous demeurés ! proteste Nolwenn.

— Eh, du calme p'tite tête. Je t'ai pas insultée personnellement, qu'je sache.

Nolwenn enfonce les mains dans les poches de son sweat-shirt. Elle fronce les sourcils et fait la moue. Cerise et moi, nous nous lançons un regard amusé. Nolwenn ne manque jamais une occasion de se comporter comme une petite fille capricieuse. Mais, aussi agaçante qu'elle puisse être, cette attitude la rend mignonne. Son apparence de chaton n'aide pas à se fâcher contre elle.

Eugénie s'éclipse au fond de la pièce pour aller chercher une nouvelle éprouvette au milieu de la verrerie qui s'étale sur les paillasses. Il doit y avoir une logique, dans ces enchevêtrements de tubes mais, de notre point de vue, c'est l'anarchie la plus totale. Adoria descend de la table et rabat sur son œil un bandeau de pirate qu'elle a dégoté dans notre vieille malle à déguisements.

— Tu as bel air, avec ça ! je me moque. Encore un peu et tu serais prête pour rejoindre l'équipage d'Edward Teach !

— Désolée, s'excuse Adoria, je ne connais pas ce brave homme. Tout c'que je sais, c'est qu'avec ça, au moins, personne n'est obligé de voir mon Œil de la Terreur. D'ailleurs, c'est pas tout ça, mais Roxie m'attend pour essayer des teintures, histoire que mes cheveux ne ressemblent plus à des épinards pas frais. Vous voyez ?

Ceci étant dit, Adoria emprunte l'escalier et quitte le laboratoire. Eugénie refait surface.

— Qu'est-ce qu'elle espère, au juste ? Qu'une teinture, ça va tout changer ? Elle ferait mieux de s'y faire...

— Elle peut toujours prendre les pilules, non ? je demande.

Pas de réponse. De la part d'Eugénie, c'est mauvais signe. Mais elle ne me laisse pas l'occasion de la questionner davantage. Elle s'avance vers moi et brandit une petite boîte ronde, bien transparente, qui contient un drôle de liquide.

— Emma, clame-t-elle, c'était un vrai plaisir de lire ton ADN !

Machinalement, je passe la main dans mes cheveux.

— Mais... Tout le plaisir est pour moi...

— Libellule. Araignée. J'avais eu le temps de lire les recherches de Magnus, la semaine dernière. Le croisement semblait un peu improbable et je n'aurais jamais cru que quelqu'un penserait à combiner ça, en plus, avec un être humain ! Mais Emma, tu imagines : une bestiole qui peut à la fois voler et produire un filet ultra solide ? Tu imagines un peu, la taille du fil que pourrait produire une araignée de ton gabarit ! Et puis qui sait, je n'en ai pas fini avec ta séquence. Je pourrais encore découvrir des tas de choses sur ton génome...

— Eugénie, tu sais que tu fais peur, à l'instant ? J'ai absolument aucune envie de tisser une toile géante ou de m'envoler butiner des fleurs. Tu saisis ? J'aimerais juste être une fille normale.

— Ça butine pas, les libellules, intervient Nolwenn.

Je fais mine de ne pas l'avoir entendue. C'est inutile de se prendre la tête. Il faut que je garde mon calme. Du calme, c'est essentiel, pour prendre de bonnes décisions. Mais Eugénie s'emporte à ma place.

— Mêle-toi de ce qui te regarde, Nolwenn !

Et Nolwenn, qui ne sait pas encore ce qu'est la modération, ne peut pas s'empêcher de répondre, avec un orgueil innocent.

— Ça me regarde, d'abord ! Tu m'as fait venir aussi, et tu me laisses poireauter ! T'as lu mon ADN, Eugén' ? Dis ! Qu'est-ce que je peux faire, moi ? J'suis croisée avec quoi ? Dis !

— Rien de spécial, Nolwenn. T'es juste un petit chat. Tu as la séquence la plus basique du lot : ridiculement basique et facile à déchiffrer. Tu as sans aucun doute une très bonne vue, surtout dans le noir. Une bonne mâchoire, des petites griffes, et puis des moustaches pour t'orienter. Et c'est tout. Il n'y a rien de bien formidable chez toi.

Nolwenn lève sur Eugénie un regard plein de colère. Il faut dire que cette dernière ne met pas toujours les formes pour annoncer les choses. Avec Nolwenn, en particulier, elle a une fâcheuse tendance à se montrer méprisante. Avant que la situation s'envenime, Cerise intervient.

— Souris, Nono, c'est super d'être un chat. Tu adores les chats, toi, en plus. Et puis moi, tu sais, je te trouve très mignonne comme ça.

Nolwenn a l'air de se détendre un peu. Un petit sourire prend place aux coins de ses lèvres.

— Eh, insiste Cerise, je parie que tu grimpes aux arbres comme personne, avec tes griffes ! Pas vrai ?

— Si, reconnaît Nolwenn. Hier je suis montée tout en haut du gros arbre, derrière la maison.

— Tu vois, t'as autant de talent que nous toutes. Peut-être même plus.

Voilà, ma petite sœur sourit franchement. En vérité, aucune de nous ne sait qui est réellement la plus âgée. Papa n'a jamais voulu nous le dire. Mais, de façon générale, nous considérons toutes Nolwenn comme notre petite sœur. Elle-même prend ce rôle très à cœur. Parfois, je me dis que si elle se comporte de façon si immature, c'est très probablement parce qu'inconsciemment nous l'y avons encouragée.

— Emma, demande Eugénie, tu pourrais te transformer, un instant, que je voie ça de plus près ?

À vrai dire, l'idée ne m'enchante pas. Et même si je le voulais, je ne sais pas comment je ferais.

— Je ne suis pas comme Nolwenn, moi. Je ne me transforme pas comme ça, sur commande.

Eugénie se retire au fond du laboratoire, une fois de plus.

— C'est facile pourtant, soutient Nolwenn. Il suffit que tu penses très fort à ce qui doit sortir. Tu te concentres sur la bonne partie de ton corps. Et hop ! La tête...

Ses oreilles émergent de sa chevelure.

— Le nez...

Sa peau brunit et progressivement son museau se dessine.

— Les joues...

Les fibrilles percent son visage. Simultanément, ses iris turquoises emplissent le blanc de ses yeux.

— Et le plus dur...

Nolwenn serre la mâchoire, elle plisse les yeux. Sa queue touffue se déroule le long de sa cuisse et surgit de son short par l'ouverture de la jambe. Elle serre les poings, puis sort les griffes.

— Tu vois : facile !

— Mais quelle frimeuse ! se moque Cerise.

Eugénie écarte Nolwenn en la poussant doucement par l'épaule et vient se placer entre nous. Elle me tend une gélule.

— Prends ça, dit-elle.

— C'est quoi ?

— Comme d'habitude. Le somnifère en moins.

Je fais confiance à Eugénie. Quand il s'agit de génétique, généralement, elle sait ce qu'elle fait. Enfin, jusqu'ici, Eugénie n'avait pas encore eu à expérimenter quoi que ce soit sur un corps humain. Dans un sens, je suis sûre que cette situation la satisfait. Nous, ses sœurs, nous sommes des sujets d'étude formidables, des cobayes taillés pour un génie comme le sien. Je suis un cobaye humain.

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"Le doux paysage serein, propre et lumineux qui doit exister derrière les choses."
("L'extase matérielle").
Car le sens est à trouver partout, indéfiniment, les choses disposant tout contre nous leur langage secret. Celui, par exemple que Paoli, dans "La fièvre", fait tenir à un objet du quotidien, l'explorant sous toutes ses coutures :
"...il fallait se retirer dans une pièce pleine d'une pénombre sacrée, s'allonger sur un lit, et là, jouer, jouer à tout prix au jeu de l'être : avec une boîte d'allumettes, par exemple...".
Surgissement, à partir du simple, du menu, de l'insignifiant, d'une perspective ontologique dont l'homme ne saurait faire l'économie qu'en acceptant de vivre sur le mode du "on", de l'inauthentique.
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