Episode 15.1

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Roxane

Quand Nolwenn est rentrée, j'ai bien vu que quelque chose avait changé. Je n'ai pas osé poser de question. J'ai eu peur qu'elle se remette à pleurer. Je ne supporte pas de voir pleurer les personnes que j'aime. Mais consoler les autres, ce n'est pas trop mon fort ; surtout quand moi-même j'ai envie d'exploser.

Des bruits de pas résonnent dans l'escalier du labo. La porte s'ouvre. Emmanuelle apparaît. Elle a le regard vide, inexpressif, et le teint maladif. Il y a quatre ou cinq ans, alors qu'on se chamaillait sur la plage, j'ai égaré une bague à laquelle je tenais beaucoup. Quand je m'en suis rendue compte, quelques heures plus tard, je me suis emportée et j'ai remis la faute sur mes sœurs. C'était à cause d'elles et de leurs jeux stupides que j'avais perdu un bijou de valeur. J'en ai trop fait, ce jour-là ; j'en suis consciente à présent. Mais c'est ancré en moi : je pars au quart de tour. Emmanuelle s'est sentie responsable. Elle a convaincu les autres de retourner la plage à la recherche de ma bague. Mais, moins d'une heure plus tard, une grosse tempête s'est déclarée. Tout le monde est rentré se réfugier dans la villa, à l'exception d'Emma. Elle a continué à arpenter la plage à quatre pattes, à creuser le sable à mains nues, malgré le vent, malgré la pluie, obstinée à retrouver ce bijou pour moi. Elle est revenue, en fin de journée, trempée jusqu'aux os. Elle tenait à peine sur ses jambes. Elle avait la bague avec elle, mais elle a dû garder le lit plus d'une semaine. Papa a fait venir une caisse entière de médicaments. Il était très inquiet. Il ne voulait pas le dire, mais nous avions toutes compris qu'Emma était dans un état critique. Je me suis toujours sentie coupable. Devant son teint blême, aujourd'hui, je la revois alitée, entre la vie et la mort. Et je devine que cette journée passée enfermée dans le laboratoire, face au cadavre de notre père, même si elle n'a pas mis en jeu sa santé, a été une épreuve bien plus rude que de fouiller la plage. Pourquoi j'ai été incapable de leur prêter main forte ? Pourquoi suis-je aussi faible ? ...

Emmanuelle s'avance vers nous.

— Où est Eugénie ? demande Adoria.

— Elle arrive. Appelle les autres, Ad', s'il te plaît.

Alors Adoria se lève péniblement du canapé. Nolwenn, assise à ses pieds, ne bouge pas d'un iota. Elle est calme, étrangement calme. En même temps, il y a quelque chose de singulier dans son regard ; une sorte de gravité que je n'y ai jamais vue jusque là.

— Comment tu te sens ? je m'inquiète.

— J'sais pas trop...

Adoria revient vers nous. Elle nous fait signe de nous lever. Quelques minutes plus tard, nous sommes toutes rassemblées autour de la table de la salle à manger, à nos places habituelles. Eugénie entre dans la pièce et s'installe en bout de table, là où s'asseyait d'ordinaire notre père. Emmanuelle se lève et, à pas lents, elle vient se poster derrière elle. Elle porte son masque. C'est ce qu'on a l'habitude de dire, avec Cerise, quand Emma cherche à cacher ses émotions. Elle a un don pour garder son calme, mais quelque chose la trahit à tous les coups : une pointe de tristesse au fond des yeux ou le coin de la lèvre pincée. On sent qu'elle se force.

— Bon, déclare Emmanuelle, tout le monde doit rester calme.

Sur les derniers mots, sa voix devient chevrotante. Emma peine déjà à appliquer ce qu'elle nous demande. Moi, j'essaye de ne pas paniquer.

— C'était pas une mince affaire, enchaîne Eugénie, mais on sait ce qui a tué Magnus.

Alors, mes deux sœurs se lancent dans le récit de l'autopsie. Elles ont la délicatesse de nous épargner certains détails. Il arrive qu'Emmanuelle coupe Eugénie, lorsqu'elle sent que cette dernière devient trop formelle et commence à oublier qu'elle parle de Papa. Eugénie ne se prive pas non plus pour interrompre Emma, quand elle estime que certaines précisions sont à ajouter. J'ai vite du mal à suivre ce qu'elles essayent de nous expliquer. Ce qui a tué Papa, c'est ce qu'il y avait dans son verre, retrouvé brisé à côté de lui. À première vue, c'était un verre d'eau, tout ce qu'il y a de plus normal. L'eau provenait de la bouteille qu'il gardait dans un petit frigo, à proximité de son bureau. À en juger par ce qu'il restait dans la bouteille, elle était probablement déjà bien entamée avant qu'il se serve son verre d'eau.

Je lève timidement la main.

— Mais elle avait quoi cette eau ? je demande. Elle était périmée ?

Eugénie hausse les sourcils. Visiblement, ma question est idiote.

— Elle était empoisonnée, affirme Emma.

J'ouvre tout grand les yeux sous l'effet de la surprise. Papa aurait été empoisonné ? Mais par quoi ?

— On a analysé le contenu de la bouteille, poursuit Eugénie. C'était ça le plus dur, mais on a fini par trouver ce qu'il y avait dedans. C'était du datura.

— Du data quoi ? répète maladroitement Nolwenn.

Datura, la corrige Cerise. C'est une plante toxique. Mais ça ne pousse pas dans les parages. Et puis il faut en ingérer une sacrée dose pour que ce soit mortel !

— C'est vrai, confirme Eugénie. Vu la quantité d'alcaloïde contenue dans cette bouteille, il semble qu'une infusion de feuilles de datura ait été versée dedans. Pas mal de feuilles ; quelque chose comme une branche complète.

Cerise est toute pâle, soudainement. Elle a la peau claire, au naturel. Mais là ça saute aux yeux : il y a quelque chose qui ne tourne pas rond. Je m'apprête à lui demander si elle se sent bien lorsqu'elle repousse sa chaise et se précipite en-dehors de la pièce.

— Qu'est-ce qui lui prend ?

— La serre, lâche Emmanuelle. C'est le seul endroit où on peut trouver du datura sur cette île. Cerise en a planté l'année dernière.

— D'accord...

Tout se mélange dans ma tête. Je comprends les grandes lignes, mais le tout ne fait pas vraiment sens pour moi.

— Cerise n'aurait jamais empoisonné l'eau de Papa ? demande Nolwenn.

— Bien sûr que non, la rassure Emmanuelle. Mais quelqu'un l'a fait. On n'a pas les moyens de prélever des empreintes digitales. Alors, savoir si Papa s'est administré ça tout seul ou bien si quelqu'un d'autre lui voulait du mal...

— C'était quelqu'un d'autre.

Luna a dit ça d'un ton catégorique. Nous tournons toutes la tête vers elle.

— Tu es bien sûre de toi, remarque Eugénie. Sur quelles preuves tu te bases ?

Luna s'enfonce sur sa chaise, prend une grande bouffée d'air et explique :

— Si Papa s'était suicidé, il aurait laissé une lettre, quelque chose. Il n'aurait pas choisi ce poison-là non plus. Le datura, c'est ce que les sorcières utilisaient au Moyen-Âge pour provoquer des délires hallucinatoires. Ça a dû être une mort plutôt lente et douloureuse. S'il avait voulu s'empoisonner, Papa aurait fabriqué quelque chose lui-même : il y a sûrement bien assez de produits dans son labo pour mettre fin à ses jours d'une manière commode. Et puis, surtout, il n'aurait pas utilisé une plante que sa propre fille cultivait. Vous comprenez ?

Un drôle de sourire a pris place sur les lèvres d'Emmanuelle. Moi, je n'y comprends rien.

— Donc quelqu'un a assassiné Papa ? je demande.

— Mais pas Cerise, affirme Nolwenn.

Emmanuelle hoche la tête. Seulement, remarque-t-elle, quelque chose n'est pas clair. Je l'interroge du regard. Le laboratoire est protégé par un code de sécurité, me rappelle-t-elle. Il est assez peu probable que quelqu'un l'ait trouvé du premier coup. L'une d'entre nous aurait probablement vu le meurtrier le taper, de toute manière. Et, quand bien même quelqu'un aurait réussi à forcer la porte du laboratoire, il aurait fallu un certain temps pour faire infuser le datura.

— Je ne sais pas pour vous, achève Emma, mais j'ai rarement entendu parler de serial killers qui se baladent avec leur bouilloire !

Je ne peux pas m'empêcher de lâcher un petit rire. C'est drôle, ce qu'elle vient de dire ! Cela dit, pour ma part, je n'y comprends toujours rien. Mais je ne demande pas, de peur de passer encore pour une idiote. De toute façon, Luna ne me laisse pas le temps de réfléchir à une question. Elle se lève, avec lenteur, l'air particulièrement mystérieuse. Elle fait face à Eugénie.

— Toi, lâche-t-elle sèchement.

Eugénie se braque. Je n'ai jamais vu Luna dans un tel état. Son regard est si sombre et sa voix si froide... Si je ne la savais pas aussi douce au quotidien, elle me glacerait le sang.

— Eugénie est entrée dans le laboratoire. Elle connaît le code.

— Quoi ? s'exclame Emma, à peine surprise.

— Eh bien oui. Comment tu penses qu'on est entrées dans le labo ce matin ?

— C'est vrai, dit Nolwenn. Eugénie était dans le laboratoire hier après-midi. C'est pour ça qu'elle m'a fait sortir.

Nolwenn fronce les sourcils. Elle secoue la tête.

— Mais Eugénie n'aurait pas fait de mal à Papa, dit-elle. N'est-ce pas, Eugén' ?

— Bien sûr que non ! clame Eugénie. Comment pouvez-vous seulement penser que...

Elle est interrompue par le claquement de la porte. Cerise est revenue. Elle reprend place à table et garde la tête baissée. Je devine quelques larmes qui coulent le long de ses joues.

— Eh, mais qu'est-ce qui t'arrive ? s'inquiète Adoria.

— Quelqu'un a coupé une branche...

Cerise se relève d'un bond et claque des poings sur la table.

— Je vous jure que ce n'est pas moi ! Ce n'est pas moi ! Je n'aurais jamais fait un truc pareil ! Je...

— On le sait bien, Risette ; tu ne ferais pas de mal à une mouche.

Sur ces mots, Emmanuelle s'empresse de la prendre dans ses bras. Moi, je reste complètement perdue. Je ne comprends rien. Alors, je réalise qu'Eugénie ne s'est toujours pas justifiée. Je lui demande ce qu'elle fichait dans le laboratoire. Elle avoue. Elle raconte qu'elle a cherché le code depuis des mois. Elle le connaît, maintenant. Mais elle n'a pas tué Magnus, soutient-elle. Elle s'est faufilé dans le laboratoire, elle a lu ses travaux, elle n'a pas vu le temps passer et c'est Nolwenn qui l'a surprise, juste avant que les livraisons n'arrivent.

— D'ailleurs, Nolwenn, balbutie Cerise, tu... tu as vu quelqu'un... dans la serre, hier... Pas vrai ?

Nolwenn acquiesce.

— Faustine ?

Cerise se tourne vers notre sœur, restée silencieuse depuis le début.

— Non, ce n'est pas elle, soutient Luna.

— Ça n'étonnerait personne, pourtant ! lance Eugénie. T'as profité que j'avais le dos tourné à cause des livreurs pour mettre cette saloperie dans la bouteille de Magnus ? C'est ça, Faustine ?

Emmanuelle hausse le ton :

— Je vous ai demandé de rester calmes.

— Ça peut pas être Faustine, assure Nolwenn. Elle était occupée à essayer de m'égorger. Vous vous rappelez ?

— Pas très glorieux comme alibi, remarque Emma. Mais c'est vrai qu'elle ne pouvait pas être à deux endroits à la fois. Cependant, Eugénie n'a pas tout à fait tort : c'est très probablement quand elle a eu le dos tourné que l'empoisonneur s'est faufilé dans le labo. Mais ça aurait pu être n'importe qui. Un livreur. Un vacancier. Même l'une d'entre nous...

— C'était pas moi dans la serre, se défend Faustine.

Soudain, Luna éclate de rire. Je ne vois pas ce qu'il y a de drôle. Personne n'a l'air de comprendre.

— Désolée, dit-elle en s'essuyant les yeux. C'est quand même un sacré sadique, cet empoisonneur, vous ne trouvez pas ?

— En effet, reconnaît Emmanuelle.

Cette fois, je ne tiens plus :

— Pourquoi est-ce que je ne comprends rien ?

Je me ressaisis tout aussitôt. Il faut rester calme. Mais personne n'a l'air de m'en vouloir. Emmanuelle sourit.

— Ne t'inquiète pas, me dit-elle. Tout ça ressemble juste à une grande farce. Mais les masques tomberont bientôt, j'en fais le serment.

— On devrait appeler la police, non ?

— Certainement pas, déclare Emma. Eugénie a ouvert la porte du laboratoire, Cerise a cultivé cette plante toxique et Faustine a de la chance d'avoir croisé Nolwenn, sans quoi elle ferait la parfaite coupable. Vous ne voyez pas qu'on essaye de nous faire porter le chapeau ?

— Moi, je ne vois que ça ! s'exclame Luna.

— Pas question de tomber dans le panneau et de nous livrer à la police, décrète Emmanuelle. C'est fini pour ce soir. N'hésitez pas manger un truc si vous avez faim. Moi, tout ce que j'ai vu aujourd'hui m'a coupé l'appétit. Je vais me coucher.

Emmanuelle sort de la pièce. Je la rattrape juste avant qu'elle n'atteigne l'escalier.

— Dis, pour Papa... Vous avez pu... Enfin, est-ce que ça se voit ?

— Sa cicatrice d'appendicite nous a pas mal facilité la tâche, en fait. Je peux pas dire que c'est comme si on n'avait rien fait, mais au moins ça se voit pas trop.

— Et pour le corps ?

— Faudrait le mettre à la cave, dans la chambre froide. Mais... Désolée, je l'ai vu toute la journée, tu comprends. Je ne peux plus... Je ne veux plus le voir dans cet état-là. Nolwenn avait raison, tu sais, c'est pas comme disséquer un poisson. Quand tu connais la personne...

Elle serre les dents.

— Je vais me coucher.

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("L'extase matérielle").
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