46.2

7 minutes de lecture

— Dolly !

On m’enlace. Mes joues sont trempées, et je pleure de plus belle. J'ignore si je suis triste ou si c'est le bonheur qui inonde mon visage.

— Dolly !

Mon rêve m'expulse d'une traite dans la réalité. Je me redresse en suffocant et atterris tout droit dans les bras de Nolwenn. Elle soupire, de soulagement je crois, et passe sa main dans ma nuque.

— Tout va bien, murmure-t-elle. C'est fini. Peu importe ce que c'était... C'est fini.

J'inspire profondément, ravale mes larmes et je me laisse aller contre elle. Elle m'attire vers le futon. Je me rallonge avec elle, resserre mon poing sur ma dague et la prends dans mes bras. Elle se rendort immédiatement. Dès qu'elle s'endort, la respiration de Nolwenn s'accompagne d'un petit ronronnement. Auprès d'elle, il me semble entrevoir la raison pour laquelle personne n'était en mesure de s'en prendre à Seiichi, à l'époque. Je me demande ce qui se serait passé, si Nolwenn s'était retrouvée avec moi à l'école de la violence. J'ai envie de croire que je l'aurais épargnée, que je l'aurais protégée de toutes mes forces. En vérité, j'ignore si la guerrière que j'étais alors aurait levé le petit doigt pour prendre la défense d'autrui, même de Wennie. Je ne comprenais pas ce que c'était, alors, d'être le bouclier. Mais je le sais, à présent, je serai le sien.

Je ferme les yeux. Je me serre contre son corps, recroquevillé près de moi, pour profiter de sa chaleur. Alors qu'elle dort profondément, le naturel de Nolwenn refait surface. Le pelage de sa queue, sans cesse balancée, balaye mes cuisses. Ses oreilles pointent sur le sommet de son crâne et les extrémités de ses moustaches viennent chatouiller ma joue.

Wennie, toujours aussi naïve ! Elle est convaincue que j'ignore tout de son petit secret. Même si je n'avais pas été au courant bien avant notre rencontre, elle aurait été incapable de me le cacher. Le sommeil suffit à lui faire baisser sa garde. Nolwenn ne dort pas comme un chat, aux aguets, mais comme une petite fille bercée par tous ses rêves.

Je suis naïve, moi aussi, à vouloir croire coûte que coûte que j'ai ma place à ses côtés. Qu'est-ce que le Berserker pourrait bien faire d'un chaton ? Voilà pourtant, j'ai comme l'impression que j'en mourrais si je devais la perdre ; je mourrais comme Seiichi une fois son lapin tué.

J'ouvre les yeux. Je n'ai même pas eu l'impression de me rendormir. Cette fois, Nolwenn est assise sur le futon près de moi et attend sagement que j'émerge à mon tour. Voyant que je m'étire, elle baisse les yeux et me sourit. Mes lèvres lui répondent spontanément.

— Dolly, dit-elle doucement, tu as encore pleuré cette nuit. Tes rêves... De quoi tu rêves ?

— Ça fait longtemps que je ne rêve plus. Je ne fais que me souvenir, ressasser le passé sans pouvoir le changer. Je me souviens de tout, avec trop de précision. C'est comme si je n'avais pas le droit d'oublier. Se souvenir, pour moi, c'est une malédiction.

Mes rêves ne sont plus que des fantômes du passé, des ombres auxquelles j'essaye à tout prix d'échapper. Comment lui expliquer quel genre de personne j'étais ?

— Ça va aller, Wennie. Grâce à toi, je vais déjà beaucoup mieux.

Nolwenn se lève et tend les poignets pour que j'attache ses liens. Je soupire :

— Ça a assez duré, cette comédie. Je crois qu'il est temps que tu te promènes librement. Si ça dérange quelqu'un, alors nous partirons.

— D'acc ! acquiesce-t-elle d'un hochement de tête.

Lorsque nous sortons de la chambre main dans la main, Gechina, qui revient tout juste de sa prière, nous fusille du regard. Elle me sermonne en espagnol.

— Les Ases se languissent de toi, Dolorès. Où est-ce que tu te crois, jeune fille ?

Je lui souris, et un air malicieux envahit mes lèvres sèches tandis que mes yeux glissent sur ma camarade.

— Chez moi. J'ai tort ?

— Où est la laisse de ce monstre ?

— Je suis bien dressée, vous savez, rétorque Nolwenn dans notre langue. Et je ne mords pas.

Elle a beau prendre sur elle pour conserver son calme, je devine que ma mère adoptive a perdu son sang-froid en comprenant que, depuis le début, notre prisonnière maîtrisait le dialecte de Puertoculto. Profitant qu'elle se trouve prise de court, j'entraîne Nolwenn vers la sortie et tire mon briquet de ma poche pour allumer une cigarette. Avant de quitter le sanctuaire, je lance un dernier pic à l'attention de Gechina :

— Si vous pensez vraiment que je suis votre bouclier, vous devriez commencer par me faire confiance, non ?

Elle ne me répond pas. Chaque fois que je tente de lui tenir tête, je ne parviens pas à savoir si Gechina s'inquiète au point de songer à me museler ou bien si au contraire elle se moque royalement de mes insignifiantes rebellions. Le saurai-je jamais ?

— Il fait beau, aujourd'hui, lâche Wennie en levant le nez en l'air.

L'éclat du soleil inonde son visage et sème dans ses cheveux quelques reflets dorés. À quel point serait-ce étrange de lui dire qu'elle est belle ? Peut-être l'ai-je pensé trop fort, car elle se tourne vers moi et m'offre le plus pur des sourires.

— Je peux te demander une faveur, Dolly ?

— Tout ce que tu voudras.

— J'ai besoin d'un bateau.

Un rire me fend les lèvres. Elle manque vraiment pas d'air ! Me réclamer un bateau... Comme si une paria dans mon genre avait un navire à portée de main !

— Moi j'ai un bateau, répond une petite voix.

Leahonia a surgi de nulle part.

— Tu nous espionnes, Lea ?

— Pfff. Comme si j'avais que ça à faire ! J'passais par-là, c'est tout. Mais si mon bateau vous intéresse pas, tant pis. Moi qui pensais rendre service...

— Il est à qui, ce bateau ?

— À moi. Enfin, c'était à mes parents, mais je sais pas le conduire. Alors, vous vous décidez ?

— Ça m'arrangerait bien, opine Nolwenn.

Je la retiens.

— Dis-moi, Leahonia, pourquoi tu lui rendrais ce service ? Qu'est-ce que toi tu y gagnes ?

Son visage d'enfant nous jauge tour à tour, avec son sourire fixe plein de cachotteries.

— Tu sais conduire un bateau Nolwenn, hein ?

— Bien sûr. T'inquiète pas, je ne te l'abîmerai pas !

— Alors c'est d'accord ! Je te le prête aujourd'hui. Et demain, tu m'emmèneras à Anakar !

Elles concluent leur marché d'une ferme poignée de main, sans même prendre la peine de me demander mon avis. Agacée, j'expulse un long nuage de tabac.

— Sérieusement...

Je resserre l'élastique qui attache mes cheveux, pour éviter que le vent ne jette les mèches sur mon visage. Accoudée à l'avant du bateau, je fais dos à la mer pour admirer Nolwenn tenir la barre

— Où est-ce qu'on va, Wennie ?

Elle m'ignore d'un simple haussement d'épaules. Il me semble ne jamais l'avoir vue aussi concentrée, le regard rivé sur l'horizon alors qu'elle manœuvre notre petite embarcation. La brise des vagues fouette sa queue de cheval et plaque son t-shirt trop ample tout contre son buste, dévoilant le peu de poitrine qu'elle dissimule d'ordinaire. Le soleil m'échauffe les joues, alors je baisse la tête.

— C'est ton père qui t'a appris à naviguer ?

— Oui. On l'accompagnait souvent en mer, Eugèn', Emma et moi.

— Parle-moi encore des poissons que vous avez découverts.

À vrai dire, je m'en fous. Je n'entends que sa voix, pas le bruit de ses mots. Nolwenn parle pour elle-même et moi je me délecte des notes de ses cordes vocales aux rythmes de la marée. Sans y prendre garde, je me rapproche. Comme si mon instinct de chasseur me commandait de prendre ma proie à revers, je contourne le pont et me faufile derrière elle.

— Approche, dit-elle.

Évidemment, si elle me m'a pas vue, elle m'a forcément senti approcher. Je serre les dents et m'exécute en m'avançant à ses côtés. Alors, Nolwenn lâche la barre et m'invite à prendre place aux commandes.

— Je ne sais pas...

Avant que j'ai pu protester, elle s'est glissée derrière moi et a passé ses bras autour des miens pour me saisir les mains. Elle place mes poings sur le volant en bois de synthèse et l'oriente doucement par-dessus mes phalanges.

— Tu vois, c'est pas bien compliqué !

— Wennie...

Sa tête surgit par-dessus mon épaule, sa joue effleure la mienne. Mes doigts en sueur se crispent pour rester accrochés au gouvernail. Mes boyaux sont en vrac, tordus dans tous les sens.

— Je crois que j'ai le mal de mer.

Bizarre, c'est bien la première fois.

— Mais non, murmure son souffle dans ma nuque. Regarde bien l'horizon, droit devant. Ça va passer tout seul.

Tout finit toujours par passer, n'est-ce pas ? Le mépris, la solitude, la violence, je les ai tous digérés. Mes cauchemars aussi finiront par passer, c'est ce que je continue de me dire, juste pour me rassurer. Mais ça, ce fouillis intestin, j'ai comme l'impression que ça ne passera pas. Pas de sitôt, en tout cas. Pas sans que je trouve le cran, sans que je trouve les mots. On ne m'a pas préparée à ce genre de croisade !

Annotations

Recommandations

Défi
docno
Une vie de rêve... Oui c'est possible quand on a un boulot de rêve. Et c'est mon cas !
204
132
28
106
Défi
Bérangère Löffler
Un défi poétique
3
2
0
0
jean-paul vialard


Le texte ; les choses.
Le surgissement de l'infime et de l'inaperçu est une des marques de la culture actuelle que l'on pourrait qualifier de "métamoderne", tant cette dimension sort radicalement des sentiers habituels de la création. Quelques références poseront le cadre nécessaire à leur juste perception. Si, dans la littérature dite classique, les choses ne jouaient guère qu'un rôle de décor "de surcroît" permettant de poser le contexte dans lequel se développait une narration, il en va bien autrement dans une perspective contemporaine.
Dans le domaine des arts plastiques, Arman, grâce à ses "Accumulations", mettait l'objet en situation afin de le désigner comme extension, prolongement de l'humain. Tàpies, quant à lui, en faisait l'inscription du temps à même la matière.
Dans "Le parti pris des choses", Francis Ponge, souhaitant "fonder (le mot) en réalité", ne cherchait qu'à révéler la puissance du langage dans ses rapports avec le monde concret. Philippe Jaccottet faisait un travail sur l'exactitude de la parole qui devait mettre en valeur perçu et ressenti face aux choses vues, tout en préservant l'émotion dont elles étaient investies. Le Nouveau Roman, grâce à de méticuleuses descriptions, détachait les objets de leur usage et en faisait la préoccupation même de l'écriture. Alain Robbe-Grillet souhaitait appréhenderles choses "comme elles sont". L'objet reprenait tout son pouvoir, simplement "celui d'être là" selon les termes de Roland Barthes.
Mais c'est sans doute dans l'œuvre de JMG Le Clézio que le statut de l'objet prend une dimension non seulement originale, mais aussi une profondeur singulière. Car Le Clézio (et ses personnages) observent le monde d'un regard de myope, au travers duquel tout devient démesuré, où les sensations sont démultipliées par une propension naturelle à l'hyperesthésie, à une extraordinaire déflagration de la conscience. Dès lors la page blanche apparaît comme la métaphore du vide qu'il convient de combler. Car il y a urgence à créer du langage, à saturer de mots un univers qui, autrement, deviendrait "concentrationnaire". Décrire avec fièvre le tout du monde, aussi bien les publicités de vieux journaux, que des noms inconnus, le contour d'une pièce, la spirale d'une peau d'orange. Car tout peut être convoqué pour élever des digues contre l'absurde, aussi bien "l'extase matérielle" qui, souvent, débouche sur une manière d'émerveillement, de vision du monde primitive, à la manière du sauvage ou bien d'une naïveté tout enfantine. Parvenir à une transcendance matérielle dont les racines puisent au profond de l'expérience sensible.
"Le doux paysage serein, propre et lumineux qui doit exister derrière les choses."
("L'extase matérielle").
Car le sens est à trouver partout, indéfiniment, les choses disposant tout contre nous leur langage secret. Celui, par exemple que Paoli, dans "La fièvre", fait tenir à un objet du quotidien, l'explorant sous toutes ses coutures :
"...il fallait se retirer dans une pièce pleine d'une pénombre sacrée, s'allonger sur un lit, et là, jouer, jouer à tout prix au jeu de l'être : avec une boîte d'allumettes, par exemple...".
Surgissement, à partir du simple, du menu, de l'insignifiant, d'une perspective ontologique dont l'homme ne saurait faire l'économie qu'en acceptant de vivre sur le mode du "on", de l'inauthentique.
0
0
0
2

Vous aimez lire Opale Encaust ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0