Episode 45 - Souvenirs d'Ystad

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Magnus

Quand j'étais plus jeune, le monde était très différent. Je vivais dans la banlieue d'Ystad. Les enfants du coin avaient coutume de m'appeler le conteur, parce que tous mes amis appréciaient mes histoires. Durant de longues années, mon auditoire s'était limité à Dagmor et Ilia. Elles étaient le portrait craché l'une de l'autre et rien ne les rendait plus fières que leur similitude. Un jour, Ilia avait renversé un pot de peinture sur les pointes de ses cheveux et notre mère avait été obligée de les lui couper. Le soir-même, Dagmor avait attrapé une paire de ciseaux et avait taillé sa chevelure elle aussi. Mes deux sœurs avaient de beaux yeux verts, très larges, et des joues rondes de fillettes. Leur nez se retroussait comme un petit museau et, bien souvent, lorsque nous jouions à cache-cache et que je les voyais se faufiler sans bruit derrière les meubles du salon ou entre les étagères du débarras, j'avais l'impression d'observer deux félins, sauvages et gracieux. Elles avaient les cheveux couleur châtaigne. On avait beau les coiffer comme de petites poupées, elle trouvaient toujours le moyen de les emmêler. J'adorais les voir jouer dans le jardin. Quand la lumière du soleil se glissait entre leurs mèches, celles-ci brillaient comme du caramel, celui dont les éclats décorait les barres de Mr. Tricks que nous achetions au distributeur.

On avait peine à les distinguer l'une de l'autre, principalement parce qu'elles ne le voulaient pas. Laquelle était Ilia ? Laquelle était Dagmor ? Nos parents eux-mêmes avaient du mal à le deviner, la plupart du temps. La seule solution que notre mère avait imaginée était de leur faire porter des vêtements de couleurs différentes. Néanmoins, Dagmor et Ilia faisaient la même taille et leur jeu favori consistait à les intervertir. Elles passaient le plus clair de leur temps à se travestir l'une en l'autre et tout le monde s'embrouillait les pinceaux. Ils auraient dû s'en rendre compte, pourtant : il y avait une différence frappante. Mes sœurs ressemblaient à la plupart des autres enfants. Elles étaient vives, curieuses et aimaient provoquer, constamment à la recherche des limites qu'on leur fixerait. Dagmor était la meneuse, toujours la première pour faire une bêtise. Ilia, quant à elle, avait tendance à se placer en retrait du monde. Ce n'était pas seulement par timidité et c'est à force de l'observer que je m'en suis aperçu, du regard intense qu'elle posait sur le monde, alors même qu'elle courait autour du toboggan avec Dagmor. Subitement, son expression changeait et elle semblait oublier complètement le jeu qu'elles avaient entamé. Toute son attention était comme absorbée par un détail qui n'apparaissait qu'à elle. Alors, elle annonçait de façon énigmatique : « Cette fleur est bleue. » ou bien : « Il y a un trou dans la palissade. » Ce n'était pas les simples remarques d'une enfant. Il était clair que les phrases les plus basiques, quand elle les prononçait, n'avaient pas le même sens que pour le reste du monde. On eût dit qu'elle essayait en un regard de saisir le sens profond des choses.

Dagmor et Ilia étaient plus jeunes que moi de trois ans. À leur naissance, je n'étais pas vraiment emballé par l'idée d'être un grand frère. Mais très vite, elles ont fait de mon existence une aventure perpétuelle. J'avais toujours joué seul, parce que j'étais d'un naturel craintif et peu bavard. Dès que j'ai vu les jumelles, j'ai été pris d'une sorte de fascination. Mes parents m'ont encouragé à me comporter en frère exemplaire. J'ai pris ce rôle très à cœur. Je jouais souvent avec Dagmor et Ilia, mais ce que je préférais c'était leur faire la lecture. Bientôt, tous les livres de la maison ont été épuisés, lus et relus, et tous trois nous les connaissions sur le bout des doigts.

Quand j'ai eu neuf ans, je me suis inscrit à la bibliothèque municipale et, à dater de ce jour, notre collection d'histoires à raconter s'est considérablement élargie. Pour mes douze ans, mon père m'a offert une liseuse connectée. Cet écran est vite devenu une sorte de prolongement de moi-même, pour le plus grand plaisir de mes sœurs.

À l'école, j'avais pour réputation d'être un petit génie. Mes instituteurs ravis m'en félicitaient. Mes camarades, eux, me regardaient d'un mauvais œil. J'aurais été très seul sans Dagmor et Ilia. Elles avaient pris l'habitude de me tirer hors de ma chambre, de m'arracher aux livres et aux écrans qui peuplaient mes journées pour m'entraîner avec elles dans les rues d'Ystad. Nos promenades prenaient toujours des tournants inattendus et avaient tôt fait de devenir de véritables périples. En présence de mes sœurs, le monde entier se métamorphosait. Un chien errant devenait un loup sauvage, une broyeuse à ordures un monstre qui grondait et un hangar abandonné se transformait en château dont nous étions les princes. Dagmor et Ilia me voyaient comme un héros. Réciproquement, elles étaient tout pour moi et je cédais toujours au moindre de leurs caprices.

Un jour, Dagmor a décrété que nous devions nous rendre dans la vieille maison, depuis longtemps inhabitée, qui jouxtait l'étable de la ferme des Aspelund. Les enfants du coin prétendaient qu'elle était hantée et Vensel Odhner, du haut de ses onze ans, avait promis un paquet de Mr. Tricks à celui ou celle qui serait assez courageux pour s'y introduire. Selon Dagmor, c'était un défi devant lequel nous ne pouvions pas reculer. Alors, j'ai cédé et notre joyeuse équipe d'aventuriers a pris le chemin de la ferme, à quelques rues de chez nous, en bordure de la ville. On a décroché les planches qui condamnaient l'entrée de la maison hantée et on y a pénétré tous les trois, munis de nos lampes-torches et d'une poignée de gousses d'ail. L'expédition s'est avérée décevante : aucun fantôme, aucune sorcière, pas même le squelette démembré d'un vieux viking. Rien que des meubles poussiéreux, une bougie consumée sur la table de la cuisine, les chaises renversées et des toiles d'araignées. L'étage était désert. Et même si les grincements des marches branlantes de l'escalier ou des vieilles poutres s'apparentaient vaguement à des murmures venus d'outre-tombe, les seuls hôtes de la maison étaient les oiseaux qui avaient fait leurs nids dans les combles et une famille de chauve-souris. Ilia a brandi une gousse d'ail en les voyant. J'ai posé ma main sur son poignet pour lui faire baisser le bras. Je lui ai dit que celles-là n'étaient pas des vampires. Elle n'a pas eu l'air rassurée pour autant.

Le lendemain, nous sommes revenus sur les lieux avec un tout autre attirail. Armés de balais et de seaux d'eau, nous avons entrepris de chasser la saleté de ces lieux. Bientôt, la maison abandonnée est devenue notre nouveau terrain de jeu. Vensel a donné à mes sœurs les friandises qu'elles avaient amplement méritées et, à partir de ce moment-là, les curieux se sont mis à roder autour de notre repaire. Certains revendiquaient la maison, jaloux de devoir se construire eux-même une cabane dans les arbres. Et puis Dagmor et Ilia ont eu une idée géniale.

Nous étions installés dans le salon, assis sur un vieux tapis qu'on avait dégoté dans un vide grenier, quand on a entendu du tapage dehors. J'étais en train de raconter le conte de La Princesse des Sources. Vensel Odhner et Tommy Sparre cognaient contre la porte. Faute de pouvoir la fermer à clé, on l'avait barricadée avec un gros buffet. Ils insistaient pour rentrer. Au bout d'une dizaine de minutes, Dagmor s'est levée, rouge de colère, et leur a hurlé de ficher le camp. Loin de les impressionner, cette intervention a provoqué chez les deux garçons de violents éclats de rire. Ilia a rejoint calmement notre sœur dans la cuisine et lui a soufflé quelque chose à l'oreille. Et puis Dagmor a haussé le ton à nouveau. Elle a dit aux garçons que je racontais une histoire et que, s'ils voulaient rentrer et l'écouter eux-aussi, il leur faudrait payer. Une fois encore, il se sont mis à rire. Cette fois, pourtant, les rires ont été brefs – sans doute parce les jumelles ne se sont pas démontées et ont ainsi affirmé tout le sérieux du marché qu'elles proposaient. Les garçons sont partis en se moquant de nous. Nous avons pensé que nous allions enfin être tranquilles. Mais ils sont revenus trente minutes plus tard avec une demi-douzaine d'autres enfants. Poussé par la curiosité, chacun avait apporté quelque chose en guise de paiement. Tommy a donné à Dagmor un sac de billes, les frères Mörner nous ont offert une vieille mallette de jeux, Simon Löfgren avait fabriqué un collier pour Ilia avec des perles en bois et la petite Inger proposait de me léguer son ours en peluche. Même Vensel nous a remis le lance-pierres qu'il s'était confectionné. Nous avons tout accepté, mis à part l'ours en peluche que j'ai discrètement rendu à Inger plus tard dans la journée.

À dater de ce jour, chaque après-midi vacante a été l'occasion d'une réunion de lecture et mon public, désormais élargi aux enfants du quartier, n'a jamais manqué pour aucune raison l'un de nos rendez-vous. Pour la première fois de ma vie, j'ai fait partie d'un groupe d'amis. J'ai découvert la joie de partager nos aventures quotidiennes avec cette poignée de camarades. Tommy, Vensel, les frères Mörner, Inger, mes sœurs et moi, nous sommes devenus au fil des ans une bande d'amis inséparables. À l'école, Vensel m'a défendu dès que quelqu'un s'en est pris à moi. Tommy m'a demandé de l'aider à chaque fois qu'un devoir lui posait des difficultés. Lennart et Joel, malgré les difficultés financières de leurs parents, n'ont jamais manqué une occasion de partager avec nous ce qu'ils avaient à offrir : un gâteau cuisiné par leur mère, un film pornographique dérobé à leur père ou des jetons trouvés par terre pour un tour d'autos-tamponneuses. Simon a joué de la guitare à chacun de nos anniversaires. Et Inger est restée la plus fidèle de mes amis jusqu'à ce que la Grande Guerre fasse voler en éclat les liens qui nous unissaient tous.

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