Episode 44

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Eugénie

La liquéfaction. Ce terme désigne le passage de la matière d'un état gazeux à un état liquide. Aussi est-il à la fois bizarre et inexact de dire d'une personne qu'elle se liquéfie. « La fatigue l'avait totalement liquéfié. » « Elle croisa son regard et elle se liquéfia sur place. ». A-t-on jamais lu quoi que ce soit de plus idiot ? Même le plus illustre des incultes sait que l'humain n'est pas un corps gazeux. Et pourtant, moi-même, cette nuit-là, face au phénomène inexplicable qui s'emparait de moi, la première chose qui m'est venue à l'esprit était : « Je me liquéfie ! ».

Près de soixante pourcent du corps humain étant composé d'eau, on pourrait s'aventurer à dire que nous sommes déjà pour plus de moitié à l'état liquide. De surcroît, puisque la majeure partie d'entre nous admettra d'emblée que notre organisme perdure à l'état solide, nous ne devrions pas dire que nous nous liquéfions mais plutôt que nous fusionnons.

La fusion désigne le passage d'un état solide à un état liquide. Voilà ce qu'il advient, dans l'imaginaire collectif, des quarante pourcent restant de notre corps lorsque nous perdons nos moyens : notre structure cellulaire se trouve déstabilisée, nos molécules se désolidarisent et notre chair comme nos os se dissolvent en liquide. Imaginez seulement que cette expression imagée se réalise littéralement !

Cette nuit-là, en croisant mon reflet dans le miroir, j'ai fusionné sur place. Au sens strict.

Tout a commencé lorsque j'ai été réveillée par la cacophonie en provenance de la chambre de Roxane. Adoria et elle venaient de découvrir sans le savoir leurs métamorphoses respectives. Plus tôt dans la soirée, j'avais suivi l'impulsion générale et, moi non plus, je n'avais pas pris les gélules que Magnus nous faisait avaler quotidiennement, avant son décès. J'étais convaincue que quelque chose de terrible allait se produire si nous interrompions ce traitement. Cela dit, en même temps, j'étais curieuse de savoir quel genre de pathologie ces médicaments étaient supposés prévenir. J'étais loin d'imaginer quels mystères de la science cette petite transgression allait mettre en lumière. Nous, les huit filles adoptives de l'illustre scientifique, n'étions autres que des organismes mutants ; huit expériences de synthèse biologique dignes du génie le plus dérangé !

Cependant, quand le tapage causé par la métamorphose de Roxane m'a réveillée en sursaut et que, me levant, j'ai croisé mon reflet dans la glace suspendue à la porte de ma chambre, j'ignorais encore quel genre de cobayes nous étions. Aussi est-il tout à fait naturel que j'aie tressailli à la vue de mon propre visage. En assistant impuissante au spectacle de ma peau qui se dissolvait, comme rongée par l'acide, de ma mâchoire en train de se disloquer et de mes orbites qui, affectés par la perturbation cellulaire, se rejoignaient inéluctablement pour former un seul et énorme globe oculaire – tout aussi démesuré que repoussant – j'espérais que le soi-disant mal qui infectait l'air ambiant me causait de quelconques troubles hallucinatoires.

Voilà ce qui arrive quand on ne prend pas nos pilules ! Voilà qui explique les délires permanents des habitants de Puertoculto !

C'est ce que je me suis dit, une seconde avant de porter les mains à mes joues pour me convaincre que l'image dans le miroir n'était rien de plus que le fruit d'une divagation passagère.

Pourtant, en touchant mon visage, j'ai senti sous mes doigts l'incomparable contact de la chair décomposée, du sang coagulé, des os brisés, comme lorsqu'on ramasse le cadavre putréfié ou fracassé d'un animal. J'ai tendu mes mains à hauteur de mon regard et j'ai vu la dégradation de mon enveloppe charnelle : les tissus se mêlaient au squelette, l'épiderme au derme et le derme à la viande ; les muscles éclataient dans une éruption hémorragique, les globules rouges expulsaient le gaz dans une étonnante ébullition, à la manière de la lave en fusion.

Je me liquéfie !

Il en fallait davantage pour que je réfute la théorie rassurante de l'hallucination. Davantage s'est produit. Une barrière a cédé dans mon esprit scientifique. Un bref instant, j'ai admis la possibilité que ce que je croyais voir se dérouler puisse être la réalité. Il a suffi d'une fraction de seconde. Il a suffi que l'hypothèse germe dans mon cerveau en pleine effervescence pour que je ne puisse plus la rejeter.

Je suis devenue magma ; pur organisme plasmique.

Au moment même où la barrière a cédé, dès lors que j'ai admis que c'était moi dans le miroir en train de fondre, que c'était moi cette mare d'humeurs grumeleuse sur le parquet, j'ai ressenti la douleur de la désagrégation. La douleur était bien réelle, donc sa cause l'était également.

Mon corps liquéfié se répandait sur le sol de la chambre, sans que je puisse rien y faire. La douleur s'atténuait, parce que mon système nerveux était lui aussi en train d'être annihilé par ma métamorphose. Mes cordes vocales n'allaient pas tarder à se dissoudre de même sorte, alors j'ai poussé un cri. Je l'ai immédiatement regretté.

Avec ce qui me restait de main, j'ai verrouillé la porte. J'ignore comment dans un moment pareil un tel réflexe a pu se manifester. Évidemment, je ne voulais pas que mes sœurs me voient dans cet état. Mais tout de même, être capable de penser au regard des autres alors qu'on est en train de se désintégrer, avec le recul, ça me semble quelque peu aberrant. Avec le recul, je suppose que malgré tout, je devais savoir. Je devais savoir qu'un simple changement d'état de la matière qui me constitue ne m'anéantirait pas.

« Rien se perd, rien ne se crée, tout se transforme. »

De fait, quand j'ai finalement atteint l'état plasmique, quand je n'ai plus été qu'un conglomérat informe d'organes, de tissus et de fluides en mêlasse, qu'un tas d'os broyés et de muscles déchirés, qu'un amas de restes suintants rampant sur le parquet, je demeurais consciente et en pleine possession de mes moyens. J'étais toujours moi-même, sous une forme alternative. Rien n'a jamais été plus insoutenable que d'être un ramassis de mêlasse organique, et d'en avoir conscience.

Depuis ce jour fatidique, diverses considérations m'animent. Tantôt elles me semblent totalement paradoxales, tantôt j'entrevois leur recoupement en quelque point que je tente de déterminer au beau milieu du flou théorique qui conditionne mon existence.

D'une part, j'éprouve envers moi-même un intérêt scientifique qui frôle le malsain. Aussi discutable que cela puisse paraître, il me semble moins honteux d'éprouver cette curiosité-là quant aux génomes de mes sœurs. En me livrant à l'étude de leur patrimoine génétique, je peux me réfugier derrière de bonnes intentions : la tentative de les éclairer sur leur nature véritable, l'envie néanmoins sincère de les aider à gérer leur mutation au quotidien. Mais je ne peux le nier, l'examen prolongé de ces séquences d'ADN hybrides sont pour moi une occasion inespérée de m'approcher du génie de Magnus ; génie que j'aimerais dépasser, si ce n'est que dans mon propre intérêt. J'éprouve face à ces séquences d'acides nucléiques la même transe qui emporterait un croyant se voyant révéler les desseins de toute la création du Dieu qu'il vénère, sans cependant avoir l'esprit suffisamment élevé pour en saisir le sens profond. Il faut effectivement que j'élève mon esprit pour déchiffrer les mécanismes qui régissent mon être. Un certain élan empirique voudrait qu'à cet effet je fasse l'expérience de mon propre corps, et donc que je réitère autant de fois que nécessaire cette douloureuse métamorphose.

D'autre part, je ne peux raisonnablement me résoudre à affronter de manière répétée la dégénérescence de mon organisme en un métamorphe décharné. Mon génie n'accepte pas d'être réduit à une flaque de sang visqueuse, à une purée de chair, à des miettes d'ossements. Mon génie refuse de se reconnaître comme simple expérimentation, qui plus est s'il s'agit d'une expérience témoin peu prometteuse.

Je n'étais pas la première en date des expériences de Magnus. Ses notes m'ont fourni la certitude que Nolwenn était le premier sujet abouti de notre série. Aucun document ne laisse présager des tentatives antérieures, ni l'existence d'autres mutants en-dehors de nous huit. C'est peut-être même cela le plus intrigant.

Faute de me renseigner efficacement sur les protocoles qui ont abouti à notre création, les dossiers incomplets des tiroirs du laboratoire m'ont permis d'établir la chronologie des travaux de Magnus. Bien entendu, à en juger la sensibilité et la confidentialité du projet, les pages de croquis, de calculs et d'annotations diverses n'ont pas été datées. Néanmoins, si on porte une attention particulière à la formation des lettres griffonnées par Magnus, on peut dégager une évolution logique de son écriture.

Les papiers qui concernent Nolwenn sont rédigés dans un style académique caractéristique d'un jeune étudiant. Les caractères, droits, sont minutieusement formés. La boucle des O apparaît bien nettement.

Les documents relatifs à Emmanuelle et Roxane ont été rédigés avec moins d'application. On y décèle un relâchement évident, probablement dû à l'émancipation du système scolaire. Pourtant, les lignes demeurent parfaitement lisibles.

C'est avec moi que les choses changent : des notes plus brèves, une absence presque totale de phrase. La simplicité médiocre de mon hybridation a sans nul doute poussé Magnus à la concision.

Quasiment aucune note à propos de Cerise. Les pages sont tachées de terre et abîmée par la pluie. Pour une raison ou une autre, à cette époque, le scientifique a quitté le confort de son laboratoire pour s'aventurer à l'extérieur. Malgré le peu de matière de ces brouillons, la formation des O m'alerte. Encore relativement appliquée jusqu'alors, leur boucle, toujours discernable, commence à se fondre dans le contour de la lettre. Seule une petite queue distingue encore le O du A sur les feuilles dédiées à Luna. Les mots se courbent et se resserrent.

Lorsqu'il commence à travailler sur le génome d'Adoria, Magnus tient son crayon complètement de biais. Il me semble qu'Adoria a nécessité de longues années de travail, car au fil des pages, les mots de tassent pour n'être plus que des vagues tout juste déchiffrables. Le trait nerveux laisse penser que le scientifique s'arrache les cheveux sur ce génome impossible.

Faustine, l'ultime création, fait l'objet d'une pauvreté documentaire remarquable. Du peu d'annotations qui lui sont consacrées, je retiens la disparition totale des points sur les I et des barres sur les T. Logique : un homme de sciences au summum de sa création ne s'encombre plus de ce genre d'artifices.

Pour être tout à fait honnête, j'ai su dès le départ que Faustine n'échappait pas à la métamorphose. Puisque moi-même j'y était soumise et que quelque chose d'évident se tramait autour de Roxane, il était cohérent d'avancer que Faustine, comme moi, gardait secret le résultat de sa transformation. J'ai perpétué son secret dans mon propre intérêt, car il aurait été difficile de croire que je soit la seule à échapper aux effets de mon génome hybride. Nos sœurs, ignorant les transformations de l'une et de l'autre, pouvaient adhérer à la théorie selon laquelle Faustine et moi n'étions pas en mesure de nous transformer.

Qu'on me pardonne, je pensais encore à moi quand j'ai gardé l'essentiel du stock de pilules léguées par Magnus. Je n'ai délivré qu'une ration d'un mois qu'à chacune de mes sœurs. J'ai conservé trois mois de traitement en ma possession : des gélules dont je n'ai pas isolé le somnifère. De cette façon, je n'ai pas à supporter la vue et les sensations de mon corps réduit en gelée.

En analysant en profondeur l'ADN de Faustine, j'ai été prise de remords. J'ai brièvement regretté de ne pas lui avoir fourni le double de comprimés. Puis, en y réfléchissant, je suis parvenue à la conclusion indubitable qu'elle n'en avait même pas consommé un seul. Son caractère le lui interdit. La nouvelle forme de son corps l'a réjouie au point qu'elle n'a pas pu renoncer à l'exploiter. La férocité du crocodile, la force d'un bélier, la solidité des dents de bernique, la résistance sans pareil du tardigrade, tout cela couplé au savant mélange régénérateur qui coule de l'œil d'Adoria : Faustine a tout de l'être idéal, ou du moins de la conception qu'en aurait un savant fou. Mais il y a plus déroutant encore. Un élément de son patrimoine génétique échappe tout simplement à ma compréhension. Après avoir retourné le problème dans tous les sens, une seule solution logique apparaît y répondre : celle que j'appelle ma sœur fait partie d'une race d'humains totalement différente de la mienne, dont les propriétés n'ont jamais été consignées par aucun généticien. Une étude poussée des gènes en question me porte à croire que ce que j'attribuais jusqu'à présent à l'albinisme – la peau pâle, les cheveux clairs, les iris rouges – relève des caractéristiques physiques propres à cette race d'humains. Contrairement à un individu albinos, il apparaît que Faustine ne souffre aucunement d'un manque de mélanine. Au contraire, son organisme en produit une quantité conséquente, néanmoins le pigment est absorbé par son métabolisme à des fins qui n'ont rien à voir avec la coloration de la peau ou des cheveux. Rien ne me permet présentement de déterminer en quoi la structure organique de Faustine convertit ladite mélanine.

Son génome ainsi que les notes griffonnées par Magnus me portent à croire que Faustine est l'aboutissement final de l'entreprise de notre créateur. Il s'agit d'une arme vivante, incontestablement. Est-ce donc ce que chacune d'entre nous était destinée à devenir ? Ou certaines parmi nous ne sont-elles que de ridicules essais de manipulation génétique ?

Le décodage de mon propre ADN m'a conduite à penser que je n'étais rien de plus qu'une expérience témoin. Une expérience témoin tardive, si on admet que je suis la quatrième des expérimentations anthropotomiques de Magnus.

Pour une curieuse raison, après trois hybridations d'une complexité moindre mais cependant réussies, notre créateur a ressenti le besoin de me donner vie à moi : le banal croisement d'un homo sapiens et du principe métamorphe brut.

A priori, l'extrême simplicité d'un tel croisement devrait conférer à ma métamorphose une parfaite stabilité. Cependant, alors que chez Nolwenn le principe métamorphe maintient l'équilibre entre les gènes dominants de l'humain et du chat, chez moi, ce même principe déstabilise l'ADN humain non hybridé. N'ayons pas peur de le dire : je suis déséquilibrée, génétiquement parlant.

L'inconstance intrinsèque du principe métamorphe pose question. Cette substance paraît trop précaire pour appartenir à un organisme viable, existant à l'état naturel. A-t-elle été créée en laboratoire ? Si oui, comment ? À ma connaissance, aucun métamorphe d'une telle flexibilité n'a jamais été mis au point synthétiquement. Les rares expériences sur le sujet n'ont abouti qu'à la production de cellules souches en mutation constante, incompatibles avec un la structure biologique d'un quelconque animal. Des chercheurs ont également donné vie à de pseudo-métamorphes qui changent de forme au cours de leur vie, à la manière du têtard qui se transforme en grenouille. Cela dit, ces êtres de synthèse sont incapables de revenir à leur forme antérieure.

Rien dans les notes de Magnus n'indique l'origine du principe métamorphe. Les protocoles ne le mentionnent que sous la dénomination ν*. Le dernier endroit où je peux espérer récolter des informations sur la substance qui détraque mon anatomie, c'est...

— Eugénie, je peux descendre ?

Les pas de Cerise résonnent dans l'escalier. Comme à chaque fois qu'elle descend dans le laboratoire, ma sœur s'avance vers moi et dépose un plateau repas sur le bureau. Je ne prête pas d'attention particulière à ce qu'il y a dans l'assiette qu'elle m'a préparée. La nourriture n'a plus de goût. Tout est fade désormais, à l'exception de la viande qui à chaque bouchée me rappelle la note ferreuse du sang et le relent fétide de la chair graisseuse. À chaque morceau de viande mâché, j'ai l'impression de devoir me déglutir moi-même.

— Du nouveau dans tes recherches ? m'interroge ma sœur en s'asseyant au bord d'une paillasse.

— Pas vraiment. Il me reste à déterminer l'origine du principe métamorphe, la substance qui rend votre transformation possible. Sans elle, vous n'existeriez même pas.

Cerise hausse les sourcils :

— Est-ce que c'est vraiment important ? Je veux dire, nous existons, c'est un fait. Aller savoir le pourquoi du comment, qu'est-ce que ça y changera ? Qu'est-ce que ça changera à ma vie de comprendre quelle molécule me fait verdir au soleil ?

— Tu ne comprends pas, Risette. Votre ADN est instable. Le principe métamorphe permet de conserver l'équilibre génétique. Le paradoxe, c'est que cette substance, c'est l'instabilité par excellence ! Qui nous dit que vos organismes ne vont pas finir par dégénérer ? Je ne prendrai pas le risque de voir mes sœurs se décomposer au bout de quelques semaines, quelques mois, ou même quelques années. C'est pourquoi il faut que je comprenne de quoi vous êtes constituées.

— Hmmm. Je vois.

Les yeux de Cerise vont et viennent entre l'assiette et moi. Je comprends qu'elle ne bougera pas du laboratoire tant que je n'aurai pas fait honneur à son plat. Alors je trempe la fourchette dans la volaille en sauce. Finalement, je ne mange que les racines poêlées et les fruits confits.

— Tu sais, Cerise, j'y ai pas mal réfléchi. Je crois que je vais devenir végétarienne.

— Tu aurais dû me prévenir...

— Ne t'en fais pas, je suis sûre que les chats de Nolwenn vont finir mon assiette.

Cerise débarrasse mon assiette en se mordant le coin de la lèvre. Je la connais suffisamment pour savoir que mon attitude l'a vexée ; suffisamment aussi pour être certaine qu'elle n'en laissera rien paraître.

— Alors, insiste ma sœur, tu as une piste ?

— Une piste ?

— Pour identifier le principe.

— Non.

Cerise baisse les yeux sur la viande à laquelle je n'ai pas touchée et pousse un bref soupir. Alors qu'elle se dirige vers les escaliers pour quitter le laboratoire, elle s'arrête, à deux pas des marches. Sans se retourner, elle lâche :

— La pluie s'atténue. Jeudi, il devrait faire beau.

— Et alors ?

— Alors, je retrouverai Nolwenn à l'endroit convenu. Tu m'accompagneras ?

— Je ne sais pas. Je n'aurai sûrement pas le temps.

— Tu agis comme lui, Eugén'. Mais du temps, toi, tu en as encore.

Ma sœur remonte à la villa et me laisse seule dans le laboratoire silencieux ; seule à porter le fardeau de l'héritage de Magnus. Elle a raison, je le sais. Je néglige les gens que j'aime, comme lui. Mais elle ignore l'urgence de ma situation. Elle ignore quel échec cuisant est ma transformation et combien je serais prête à payer pour ne plus jamais en faire les frais. C'est pourquoi je dois trouver la substance qui me permettra d'élaborer mes propres gélules. Quantité de déclencheurs métamorphiques ensomniférés, pour éviter à tout jamais de croiser dans le miroir le reflet d'un blob ensanglanté !

Mon dernier espoir se trouve ici, au sous-sol : l'ordinateur de Magnus. J'y ai décelé un tas de banalités, dont nos photos de famille – si on peut vraiment qualifier de famille le drôle de groupuscule que forment un savant et ses huit petits cobayes. Les jours ensoleillés où nous jouions sur la plage, nos expéditions marines dans les baies de l'île, les après-midis pluvieux où nous nous asseyions en cercle autour du fauteuil de Magnus pour qu'il nous conte des histoires ; tous ces souvenirs appartiennent à une époque révolue. La réalité a dépassé les souvenirs au point que ce passé a maintenant l'air complètement irréel. Ce n'était pas la réalité, car nous vivions dans l'ignorance et le mensonge. Aujourd'hui, nous savons. C'est pourquoi les souvenirs heureux ne le seront plus jamais.

Dans le disque dur de l'ordinateur, j'ai fini par dénicher un fichier crypté. Il porte le nom à la fois énigmatique et tout à fait parlant de Projet SMOOTHIE.

Ce genre de nom de code ridicule, c'est du Magnus tout craché !

Je sais que les réponses que je cherche se trouvent dans ledit fichier. Je le sais, pour la raison même que je suis incapable d'en forcer l'accès. Les données sont protégées par un mot de passe que je prendrais des années à déplomber. Et pour cause, ce n'est pas le code à quatre chiffres qui protégeait la porte du laboratoire. J'ignore carrément combien de caractères sécurisent le fichier, ni même s'il s'agit de chiffres, de lettres ou de caractères spéciaux.

Dans le doute, et sans trop y croire, j'ai tenté d'entrer nos prénoms, chronologiquement :

NolwennEmmanuelleRoxaneEugénieCeriseLunaAdoriaFaustine.

Évidemment, nous ne sommes pas la clé d'entrée du passé nébuleux de Magnus.

Un logiciel sophistiqué tourne jour et nuit, essayant un à un tous les mots de passe possibles. Mais les possibilités sont si nombreuses qu'il faudrait des mois ou une chance inouïe pour venir à bout du fichier crypté. La chance, je n'y ai jamais cru, et je ne dispose plus que de cinquante-quatre pilules, soit cinquante-quatre jours avant de revivre l'intolérable expérience de ma propre désintégration.

J'entends bien sauver mon intégrité. J'entends bien mener une existence normale et réaliser de grandes choses. Et pour cela, le temps presse.

Pour être le génie créateur, et non un simple cobaye.

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*Lettre grecque ν (« nu »)

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"Le doux paysage serein, propre et lumineux qui doit exister derrière les choses."
("L'extase matérielle").
Car le sens est à trouver partout, indéfiniment, les choses disposant tout contre nous leur langage secret. Celui, par exemple que Paoli, dans "La fièvre", fait tenir à un objet du quotidien, l'explorant sous toutes ses coutures :
"...il fallait se retirer dans une pièce pleine d'une pénombre sacrée, s'allonger sur un lit, et là, jouer, jouer à tout prix au jeu de l'être : avec une boîte d'allumettes, par exemple...".
Surgissement, à partir du simple, du menu, de l'insignifiant, d'une perspective ontologique dont l'homme ne saurait faire l'économie qu'en acceptant de vivre sur le mode du "on", de l'inauthentique.
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