42.3

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Luna

Je franchis à bout de souffle le rideau qui ouvre sur le cabinet de Lust. La voyante me considère longuement, incapable de résister à l'envie de sonder les indices qui témoignent de mes états d'âme.

— Tu es en retard, Luna. J'ai bien failli croire que tu m'avais fait faux bond.

Elle aspire bruyamment une gorgée de café et m'invite, d'un geste du bras, à prendre place à ses côtés. Elle me sert une tasse et je plonge mes lèvres dans le breuvage noir pour éviter son regard.

— Je vois. Tu étais... occupée.

— Je déteste quand tu fais ça, Lust, et tu le sais.

Elle m'interroge, sans chercher à dissimuler son amusement.

— Je déteste quand tu utilises tes dons pour espionner ma vie privée.

— Espionner, c'est un grand mot. Luna, tu as l'air niais et tu pues la sueur.

— J'ai couru pour venir.

— Pas ce genre de sueur.

Impossible de garder un semblant de jardin secret lorsqu'on est l'élève-prodige d'une voyante talentueuse. Toutefois, ma gêne mise à part, je n'ai cure que Lust puisse découvrir mes penchants. Depuis que nous connaissons, elle m'a enseigné sa science comme elle me l'avait promis et jamais en devinant mes vices elle n'a porté sur moi un quelconque jugement.

Je retourne comme il convient ma tasse sur la soucoupe pour lire le marc de café. Trois lignes tortueuses s'entremêlent à la surface de l'assiette. Trois destinées liées, sans aucun doute, dont la ligne centrale représente pour sûr la mienne.

— D'une part, la rose de l'amour, pleine de promesses. De l'autre, un félin trompeur. Une mise en garde.

Lust pose sa main potelée sur la mienne et la presse en signe de soutien.

— Ne va pas croire que je t'espionne, bambina. Mais les rêves me mènent à toi. Je connais l'ardeur des sentiments qui t'animent. J'ignore pourtant s'il s'agit d'amour ou de haine. Des deux sentiments, il en est un qu'une jeune fille de ton âge ne devrait pas cultiver avec une telle passion.

— Une jeune fille de mon âge ne devrait pas non plus avoir la prémonition de la mort de son père, et rester impuissante parce que ce même père l'a droguée.

La voyante me presse la main de plus belle, comme si cela pouvait suffire à retenir quelque émotion négative de croître en mon âme.

— Tu n'es pas coupable, Luna.

— Ce n'est pas ce que mon cœur me dit.

Et Lust d'amener ma main contre ma poitrine, là où précisément se trouve l'organe en question.

— L'écoutes-tu seulement, ton cœur ? J'ai croisé ton esprit dans le plan astral. Il gravitait entre deux autres. Je les ai vues, elles aussi. Celle que tu rejettes a un esprit si puissant que je n'ai pu le pénétrer. Si seulement tu pouvais croire en elle, tu trouverais une alliée de taille. L'autre, je sais qu'au fond de toi tu penses pouvoir la sauver. Mais tu te méprends, Luna.

Je la repousse. La main de ma professeur vient heurter la boule de cristal et l'un de ses longs ongles se fend, ruinant sa précieuse manucure. Toutefois, Lust ne semble en rien m'en tenir rigueur et, au lieu de me gronder, elle se rassied, drapée dans son étoffe de ciel nocturne, et me laisse l'opportunité de rétorquer :

— C'est toi qui te trompes, Lust. Tout ce que je veux, c'est venger mon père.

La voyante m'écoute, sans chercher à me raisonner. Pourtant, je lis dans ses yeux l'inquiétude. Je sais qu'elle n'a pour moi qu'une infinie bienveillance et que me voir ainsi rongée par la rancœur la blesse. Je ne peux néanmoins pas renoncer à châtier ceux qui ont brisé ma famille, pour qu'au moins mes sœurs mènent une vie sereine.

— Il faut que je lui parle... Aide-moi à le trouver !

— Doucement, bambina. Magnus a toujours eu le chic pour disparaître. Ce n'est pas un homme qu'on repère facilement, pas même dans le plan astral.

Je me reprends et réprime l'emportement que j'ai laissé échapper.

— Je te demande pardon, Lust. J'ai vraiment été incorrecte. Est-ce que tu as une lime ? Je vais arranger ça.

Alors que j'entreprends de rattraper le carnage ongulaire dont j'ai gratifié ma protectrice, elle pose sur moi un regard plein de tendresse et me sourit doucement. D'un simple froncement de sourcils, je lui demande de s'expliquer. Son sourire continue de s'élargir.

— Les proches se disputent tout le temps, Luna. Cette petite altercation témoigne de la solidité de notre lien astral. Je suis heureuse de te connaître, jeune fille. Et j'espère sincèrement que tu emprunteras une voie qui te mènera au bonheur. C'est tout ce qu'on peut souhaiter à une jeune fille de ton âge.

— Je suis contente de te connaître, Lust.

La voyante passe ses longs ongles dans mes cheveux en gage d'affection.

— Tu as fait d'énormes progrès en matière de divination, Luna. Ton corps astral dégage une présence presqu'égale à la mienne, et je sais que tôt ou tard tu me surpasseras. Je le souhaite, en tout cas. Tu décryptes les signes d'instinct, dans le café ou ailleurs. Mais il te faut encore apprendre à les recevoir. Les perceptions astrales sont riches de conseils, et tu dois y être attentive. Ne rejettes pas ce qui se donne à ta vue et à tes sens. Suis les mises en garde et les promesses heureuses.

— Crois-moi, Lust, je les reçois.

— Tiens, prends ceci.

Elle se penche pour saisir un objet sous la table et le glisse entre mes mains. Je baisse les yeux sur le présent : un petit sac de toile que je m'empresse d'ouvrir. Il contient les douze pierres divinatoires.

— Tu sais t'en servir, Nona. Effectue donc le tirage.

À l'instar de mon mentor, il m'a fallu choisir un nom de devin. Nona, aucun autre pseudonyme ne pouvait mieux convenir. Je plonge ma main dans le sac et en tire trois pierres, que je dispose sur la table.

— Pierre de Lune. Calcite. Ambre... La lucidité. Il y a peu, je faisais encore pleinement confiance à mes intuitions et je décelais clairement la nature des gens. La passion, ou la colère. Cette haine qui aujourd'hui menace de m'aveugler. L'ennemi auquel je désire me confronter. Un renouveau à venir...

Je tire deux autres pierres.

— Quartz fumé. Sodalite. Quelque chose menace de me faire obstacle. Mon propre manque de discernement. Mais quelqu'un veille sur moi...

Je lève les yeux sur la diseuse de bonne aventure. Même si je ne doute pas de ses bonnes intentions, depuis notre première rencontre, il me semble qu'elle me cache quelque mystère. Un secret que peut-être il vaudrait mieux que j'ignore pour mon propre bien, mais qu'il me brûle toutefois de percer. Alors qu'elle rabat son foulard, les bagues qui couvrent ses doigts s'entrechoquent et, furtivement, un fragment de rêve jaillit dans mon esprit : les voiles qui flottent au gré d'un vent qui ne souffle pas, et le tintement des grelots autour de la maisonnette. C'est une évidence à présent : le bruit véritable qui résonnait de toute part en ce songe n'était pas celui des clochettes, mais bien le cahot des bagues qui se cognent.

— Je m'appelle Livia Flaminio, se dévoile Lust. Personne ici-bas ne me connaît plus sous ce nom. Mais toi, Luna, je souhaite que tu t'en souviennes.

J'ignore ce qui la rend soudain si grave. Un moment durant, je la crois sur le point de me révéler le secret qu'elle garde jalousement. Pourtant, fidèle à sa nature, Lust me tient des propos qui ne manquent pas de me surprendre.

— Puisque nous en sommes aux présentations, tu peux me révéler ton être véritable.

Se pourrait-il qu'elle sache ce qui se terre en moi ?

— Comment pourrais-je l'ignorer ? Tu es plus qu'une humaine, bambina. Tu es un être exceptionnel, aux frontières du divin. Une créature comme seule la mythologie pouvait en imaginer. Aux yeux de la vieille sorcière que je suis, rien en ce monde ne pourrait être plus beau que toi. Allons, ne te cache plus.

Je ne puis me tromper sur ce qui luit dans ses pupilles et bondit de ses lèvres : une fierté aveugle. La fierté absurde d'avoir contribué à mon instruction, et ainsi participé à faire de moi celle que je suis. Une fierté que jusqu'alors le seul à m'avoir témoigné était Magnus, mon père.

Forte d'une confiance égale à l'estime qu'elle me voue, je déploie mes ailes pour Livia Flaminio. Je lui expose mes oreilles de velours et mes canines acérées. Et elle de me contempler avec une admiration débonnaire. Non pas l'ébahissement cérémonieux que le commun des mortels éprouverait devant une entité surnaturelle, mais de l'amour véritable.

— Luna, jeune fille, tâche de vivre une vie à la hauteur de ton éclat. Ne crains jamais d'être toi-même. Et ne renonce jamais au bonheur. Promets-le moi.

— Livia... Si jamais je commettais l'irréparable...

— Allons, arrête de te tourmenter. Tu resteras toujours ma disciple préférée.

En quittant Lust ce soir-là, mon cœur est assailli par des sensations contradictoires : un réconfort apaisant en même temps qu'un pincement déchirant. Je sais dorénavant qu'il existe en ce monde un lieu où je serai toujours chez moi.

Dieu dans sa malédiction, créa mauvais, bon pour le mal seulement ; univers où toute Vie meurt, où toute Mort vit, où la nature perverse engendre des choses monstrueuses, des choses prodigieuses, abominables, inexprimables [...] ¹

De retour à la villa, je me joins à Hazel pour le repas du soir. Mon employeuse a eu tôt fait d'appréhender la limite au-delà de laquelle je refuse à me livrer, aussi ne me pose-t-elle aucune question sur la journée écoulée. Je n'en demande guère plus sur les conclusions du Docteur Dobble qui, je le sais déjà, lui a encore préconisé le repos et l'isolement. Parfois, l'idée étrange me vient que le bon docteur puisse faire partie d'un complot visant à garder Hazel cloîtrée dans ses appartements de Whistlestorm, ce en vue de quoi il lui recommanderait perpétuellement davantage de réclusion. Mais l'unique raison que j'entrevois de garder la belle enfant ainsi captive serait tout au plus la peur qu'elle tourne en ridicule, comme elle sait si bien le faire, les grandes familles qui l'entourent.

Tandis qu'elle porte à sa bouche une cuillère de soupe pour souffler sur le potage trop chaud, Hazel se pince les lèvres pour contenir un petit rire. Je connais cette grimace et, immédiatement, je m'enquis en un sourire interrogateur de sa dernière lubie.

— Serait-ce faire preuve de mauvais goût de te surnommer Loony², Luna ?

— Je serais bien impétueuse de prétendre que ma maîtresse a mauvais goût.

Les joues d'Hazel s'empourprent.

— En voilà, une drôle de manière de m'appeler...

— Un autre terme vous conviendrait mieux, peut-être, Mademoiselle ?

— Mademoiselle, c'est acceptable. Hazel, c'est beaucoup mieux. Mais ce qui serait parfait, si tu veux mon avis, ce serait quelque chose d'un peu plus... personnel. Comme ça, j'aurais franchement le sentiment d'être en présence d'une amie.

— Ainsi mon amitié seule ne te suffit pas ? Il faudrait en plus que je me démène à te trouver un surnom !

— Disons que j'ai une mauvaise expérience des surnoms. Si quelqu'un de bienveillant me donnait un surnom affectueux, je crois que ça me ferait plaisir.

— Ah ! Parce qu'il faut aussi que je sois bienveillante ! C'est sûr que Loony, c'est tout ce qu'il y a de plus affectueux comme surnom !

Mon employeuse baisse les yeux, le regard froid alors embué d'un genre d'inquiétude insensée.

— Si je t'ai blessée...

— Je te taquine, Hazel. Je ne sais pas quel surnom on t'a déjà donné, mais ça devait être sacrément dégradant pour que tu t'inquiètes à ce point !

Je sais pourtant qu'elle ne me dira rien d'une honte passée, qu'elle persistera à se montrer sous son meilleur jour afin que je la trouve charmante. Il faudrait que je sois aveugle pour ignorer quels yeux ma jeune employeuse – et amie – pose sur moi. Je le sais cela dit ; je serais le plus vil des monstres en répondant à ses sentiments.

À la nuit tombée, des hordes de fantômes investissent les couloirs déserts et les suites désolées de Whistlestorm. Si la présence du surnaturel a toujours été une évidence pour moi, je n'ai jamais vraiment cru aux histoires de maisons hantées et d'esprits vengeurs. Au fond, je nourris l'espoir ridicule que ce que j'apparente au souffle aigu du vent soit en réalité la plainte douloureuse de Lydia l'Incendiaire, condamnée à revivre éternellement le supplice des flammes qui consument ses chairs. Rien ne me ravirait davantage que de savoir que les grincements stridents que j'attribue aux vieilles boiseries sont le fruit de l'errance de Georgie-sans-dent, en quête de la descendance maudite du frère qui lui a ôté la vie. Et si seulement les coups sourds qui résonnent les nuits de grand vent et que l'on croirait n'être autre que le claquement des volets sur la façade de pierres pouvaient être en fait l'écho de la jambe de bois d'Harriet-pisse-le-sang, traînant dans ses pas le fœtus déformé pendu entre ses jambes par un tube sanglant, tandis que l'ogre qu'elle va mettre au monde lui dévore les entrailles. À bien y réfléchir, je ne pourrais rêver meilleure compagnie durant mes longues insomnies que ces fantômes torturés ; ces spectres merveilleusement abjectes à côté desquels je passerais aisément pour une enfant de chœur.

Vers quatre heures du matin, après avoir changé la mèche de la lampe d'Hazel, je regagne mon lit. Elle dormait paisiblement. La paix, mon âme ne peut la trouver. Je demeure éveillée, égarée dans la cacophonie de la pluie battante contre le carreau. Une terrible nausée s'est accrochée à mon crâne, telle la bête tentaculaire qui enserre sa proie. Si je ne me trouvais pas si fatalement alerte, je jurerais reconnaître quelque effet des pilules que nous administrait Magnus autrefois. Or j'ai légué à Emmanuelle les quelques comprimés offerts par Eugénie en quittant l'Académie, et nul au manoir ne soupçonne ma véritable nature.

Voilà que je commence à me faire des idées ; mes obsessions vengeresses menaçant de tourner à la paranoïa. Mue par la nécessité de détendre mes nerfs, je quitte le lit pour me faire couler un bain. Je laisse à l'eau chaude le soin de dissoudre mes angoisses, et ce qu'il reste de mes péchés. Immergeant la tête dans l'eau tiède, je cherche vainement à retrouver la sensation de la glaise collante qui inonde mes rêveries. Mais l'eau du bain n'a rien du cocon protecteur et étouffant qui me happe en pleins songes.

Son sang n'est que poison !

Ce murmure inhumain me tire brusquement de mes pensées et, dans un sursaut affolé, je me redresse et émerge la tête. L'eau du bain a pris la texture poisseuse, non pas de la crasse, mais des chairs putréfiées. J'inspire profondément avant d'oser baisser les yeux. Horreur ! La surface ondulante du bassin dans lequel je patauge a viré au rouge ; des flots de sang qui lèchent suavement ma peau moite.

Alors qu'effarée j'entreprends de m'extirper du liquide de vie qui, venu déverser autour de moi le trépas, a souillé la quiétude que je croyais retrouvée, une main cadavérique s'abat sur mes cheveux et repousse mon visage dans le bassin putride. Je peine à distinguer mon agresseur au travers des vaguelettes qui devant mes yeux charrient des lambeaux adipeux.

J'ai beau chercher à me débattre, à m'accrocher au rebord glissant du bassin, la seule main du cadavre qui m'a prise pour cible exerce sur moi une telle emprise que je ne peux me dégager. Alors que l'air commence à me manquer, je me vois contrainte d'en venir à mon l'ultime recours : je hurle à pleins poumons, ingérant malgré moi la bouillie grumeleuse des chairs fermentées.

En même temps que mon cri, dernière brise en mon sein, se heurte à la masse d'humeurs rougeâtres qui tentent tant bien que mal de m'obstruer la gorge, le temps semble se figer dessous les flots d'hémoglobine et, sous la voûte carrelée, m'apparaît enfin nettement le visage blême de la femme aux cheveux noirs, dont les lèvres secouées par l'éternelle agonie n'ont de cesse de reproduire les syllabes de son nom : Ophelia.

Un abîme infini m'enveloppe – morne linceul – et malgré moi je sombre dans d'abyssaux tréfonds. Soudain, deux douces paumes se glissent sous mes aisselles et me hissent afin de me soustraire au Phlégéton ardent ; mon corps nu et tremblant étendu sur le froid des dalles, la douleur ravivée sur mes tétons écorchés par leurs bordures saillantes.

— Luna ? ... Loony ! ... Sweetheart !

Je lève les yeux sur la silhouette frêle d'Hazel. Ma jeune employeuse laisse échapper un soupir de soulagement et, m'enveloppant dans la première serviette qu'elle trouve à portée de main, elle me serre contre elle pour dissiper la frayeur – moi craignant de succomber, elle ayant cru me perdre.

Lady Orsbalt sèche mes cheveux trempés, tandis que l'eau qui ruisselle de mes mèches imbibe sa chemise de nuit. Je laisse aller ma tête contre son sein, trop chamboulée pour ressentir quelque gêne à me trouver ainsi dévêtue.

Loony, demande Hazel, que s'est-il passé ?

Je reprends mon souffle. Mes doigts contre mon gré s'agrippent au tissus de sa robe.

— Une femme morte a surgi dans mon bain. La mort, partout... Et ma propre agonie...

Hazel passe une main rassurante dans mes cheveux humides. Elle me soutient, de sorte que je puisse me remettre debout, et me guide jusqu'à mon lit pour m'éviter de chanceler. Bientôt, elle me couvre de couvertures, comme si je venais de réchapper d'une terrible catastrophe. Enfin, elle s'assied au bord du lit et colle son front contre le mien.

— Il y a un fantôme dont j'ai omis de te parler, Luna.

Il n'y a plus que ses yeux ; deux lacs de glaces qui irradient tout ce sur quoi ils se posent.

— Celle qui occupait ces appartements autrefois... Veronica, ma nourrice... Elle s'est donné la mort dans cette baignoire.

L'aile de son nez, délicate mais pelée, frôle le bout du mien. Je secoue vivement la tête, la repoussant du même geste hors de portée de ma bouche.

— Non. C'est Ophelia que j'ai vue.

— Veronica... Ofelia... Une femme cache plusieurs identités.

Compte tenu de l'heure tardive, de ma précédente noyade et du trouble que sème en moi la fragile jeune femme, mon sens de la persuasion ne parvient que difficilement à extorquer à la belle de maigre anecdotes sur feu Veronica, la nourrice qui a élevé Hazel, la seule, me dit-elle, a l'avoir jamais aimée. Ce qui apparaît limpide, sans qu'elle ait besoin de rien dire, c'est que cette nourrice lui manque cruellement.

Hazel soulève mon bras et caresse en silence les marques que les sangles ont laissées sur mon poignet. Alors elle me dévisage, sans détour, me signifiant à sa manière qu'elle a vu les autres stigmates parsemés sur mon corps.

— Qu'est-ce que c'est, Luna ?

— C'est la raison pour laquelle tu ne dois pas me désirer. Pas comme ça.

Loony...

À nouveau, son front vient effleurer le mien, mais Hazel cette fois ne cherche pas à me forcer la main et ne se montre guère plus entreprenante. C'est en cherchant à fuir le gel hypnotique de ses iris que mon regard rencontre le pendentif qui décore son cou.

— Crois-tu en Dieu, Hazel ?

— Pas en celui-ci. Ni en nul autre d'ailleurs.

— Alors pourquoi portes-tu la croix ?

— Parce que Dieu est nécessaire. Si l'être parfait n'existe pas par défaut, la perfection est un mythe et l'idée même que chacun puisse travailler à se parfaire devient une pure aberration. Si nul ne tente de se parfaire, de donner le meilleur de soi-même, alors chacun se complaît dans ses vices. On trace nos routes de manière anarchique en nous heurtant les uns aux autres, en nous piquant de tous côtés comme des ronces qui s'entortillent à défaut d'être taillées. Ce dont le genre humain a besoin, c'est d'un Grand Jardinier. Peu importe qu'il s'agisse d'un Créateur Tout Puissant ou d'un Panthéon au grand complet qui peuplerait le cosmos. Les hommes sont des primates, des animaux, des ânes qu'il convient de mener par la carotte et le bâton. Ils ont besoin d'être adoucis par l'octroi de récompenses, mais aussi d'être domptés à grands coups de punitions. Pour bien saisir la nécessité de l'existence du divin, il faut se figurer ces temps lointains où les dieux étaient craints et respectés. Lorsque la récolte était bonne, on savourait la joie d'avoir été gracié par la déesse. Quand on bafouait l'ordre établi, on redoutait les foudres de Zeus. Les dieux uniques, eux aussi, on su se montrer cléments, accorder le pardon, le salut des âmes et promettre le Paradis contre la repentance. Autrefois, les hommes savaient que leurs vices les enverraient tôt ou tard brûler en Enfer. Même tardivement, ils essayaient tant bien que mal de développer quelques vertus pour échapper au bûcher éternel. Ils n'avaient pas le choix, puisque Dieu, l'omnipotent, avait un œil sur toute vie et qu'aucun crime ne lui échappait. On ne peut pas en dire autant de la Justice des hommes, celle-là qui harponne les pécheurs dans un filet si lâche que les trois quarts d'entre eux passent aisément entre les mailles. Ce n'est pas parce que je crois en Dieu que je porte la croix, mais parce que je souhaite ardemment son retour. Je souhaite qu'il revienne entraver le chaos dans lequel plonge notre race, rongée par le vice et la soif de domination.

La fatigue a raison de moi, de même que le lointain arrière-goût de la nausée, et j'ai conscience sans pouvoir y remédier que je commence à parler comme une ivrogne.

— Tu l'as répété, ce discours ?

Il en faudrait peu pour que je me mette à hoqueter.

— Le jour où tu gouverneras, Hazel, tu seras la plus grande bienfaitrice et la plus grande oratrice qu'Elthior ait jamais eu à sa tête...

— Je ne gouvernerai pas, Loony. Je n'en ai pas la carrure.

Tandis que je m'abandonne à l'onctuosité d'un sommeil sans rêve, Hazel dépose un baiser sur ma joue et regagne sa chambre, de l'autre côté de la cloison, là où mes fantasmes interdits demeurent inaccessibles. Une énième promesse que je savoure : la voir soumettre l'île à sa sagesse ingénue.

_______________________________________________

1 John Milton, Le Paradis Perdu, Livre II

2 Cinglée en anglais

ANNEXE / Arbre généalogique de la lignée des Gouverneurs d'Elthior :

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Le texte ; les choses.
Le surgissement de l'infime et de l'inaperçu est une des marques de la culture actuelle que l'on pourrait qualifier de "métamoderne", tant cette dimension sort radicalement des sentiers habituels de la création. Quelques références poseront le cadre nécessaire à leur juste perception. Si, dans la littérature dite classique, les choses ne jouaient guère qu'un rôle de décor "de surcroît" permettant de poser le contexte dans lequel se développait une narration, il en va bien autrement dans une perspective contemporaine.
Dans le domaine des arts plastiques, Arman, grâce à ses "Accumulations", mettait l'objet en situation afin de le désigner comme extension, prolongement de l'humain. Tàpies, quant à lui, en faisait l'inscription du temps à même la matière.
Dans "Le parti pris des choses", Francis Ponge, souhaitant "fonder (le mot) en réalité", ne cherchait qu'à révéler la puissance du langage dans ses rapports avec le monde concret. Philippe Jaccottet faisait un travail sur l'exactitude de la parole qui devait mettre en valeur perçu et ressenti face aux choses vues, tout en préservant l'émotion dont elles étaient investies. Le Nouveau Roman, grâce à de méticuleuses descriptions, détachait les objets de leur usage et en faisait la préoccupation même de l'écriture. Alain Robbe-Grillet souhaitait appréhenderles choses "comme elles sont". L'objet reprenait tout son pouvoir, simplement "celui d'être là" selon les termes de Roland Barthes.
Mais c'est sans doute dans l'œuvre de JMG Le Clézio que le statut de l'objet prend une dimension non seulement originale, mais aussi une profondeur singulière. Car Le Clézio (et ses personnages) observent le monde d'un regard de myope, au travers duquel tout devient démesuré, où les sensations sont démultipliées par une propension naturelle à l'hyperesthésie, à une extraordinaire déflagration de la conscience. Dès lors la page blanche apparaît comme la métaphore du vide qu'il convient de combler. Car il y a urgence à créer du langage, à saturer de mots un univers qui, autrement, deviendrait "concentrationnaire". Décrire avec fièvre le tout du monde, aussi bien les publicités de vieux journaux, que des noms inconnus, le contour d'une pièce, la spirale d'une peau d'orange. Car tout peut être convoqué pour élever des digues contre l'absurde, aussi bien "l'extase matérielle" qui, souvent, débouche sur une manière d'émerveillement, de vision du monde primitive, à la manière du sauvage ou bien d'une naïveté tout enfantine. Parvenir à une transcendance matérielle dont les racines puisent au profond de l'expérience sensible.
"Le doux paysage serein, propre et lumineux qui doit exister derrière les choses."
("L'extase matérielle").
Car le sens est à trouver partout, indéfiniment, les choses disposant tout contre nous leur langage secret. Celui, par exemple que Paoli, dans "La fièvre", fait tenir à un objet du quotidien, l'explorant sous toutes ses coutures :
"...il fallait se retirer dans une pièce pleine d'une pénombre sacrée, s'allonger sur un lit, et là, jouer, jouer à tout prix au jeu de l'être : avec une boîte d'allumettes, par exemple...".
Surgissement, à partir du simple, du menu, de l'insignifiant, d'une perspective ontologique dont l'homme ne saurait faire l'économie qu'en acceptant de vivre sur le mode du "on", de l'inauthentique.
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