41.2

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Faustine

Clair gare l'aéromobile à deux rues du domicile de la cible. Ginger nous demande d'attendre quelques minutes avant de sortir, juste le temps de pirater les caméras de surveillance du quartier. Elle fait ça rien qu'avec son cerveau bionique. Pour le coup, j'en serais presque jaloux. Mais j'ai mieux que ça : j'ai le Diable à ma botte.

La future victime habite dans une jolie petite maison de maître en bordure des faubourgs. Le genre de jolie petite maison à laquelle on voudrait mettre le feu, juste parce qu'elle tape trop à l'œil. Les parterres fleuris et les angelots qui vident des jarres d'eau inépuisables dans des fontaines marbrées, c'est tout juste bon à travestir un lopin de terre boueux en fraction de Paradis. Ça ne transforme pas miraculeusement les fumiers en chérubins.

L'autre ne se ferait pas prier pour défoncer la porte, mais Ginger insiste pour faire ça à sa façon. Elle dégaine une drôle de tige métallique de son doigt de cyborg et crochète la serrure.

— Clé multiforme, un véritable passe-partout. Je ne suis pas peu fière de ce travail d'orfèvre !

— C'est ça. Entrons.

Il ne faut pas qu'elle s'attende à ce que je la félicite. Je ne suis pas là pour les brosser dans le sens du poil, Clair et elle.

Nous franchissons la porte.

Le plan est déjà établi. Ginger nous a fait son topo en chemin. Elle s'occupe de vandaliser le bureau de la cible. Clair et moi, nous l'éliminons. Aucune contrainte, Lady Alecto n'a pas exigé qu'on fasse le boulot proprement. Tout ce qu'elle a demandé, c'est qu'on laisse en vie les deux enfants de la bonne femme et, si possible, son gigolo.

Cagoules rabattues, on monte l'escalier. Clair pénètre le premier dans la chambre. Une gigantesque suite qui donne sur le balcon, et les rideaux qui volent par la fenêtre ouverte. La lune bien ronde a noyé la pièce dans sa lueur jaune d'œuf. La bête grogne de faim.

Du bout des gants et sans un bruit, Clair ouvre son étui. Un étui pareil à celui d'une guitare, sauf qu'il en tire un fusil, comme un harpon. Sur le dessus, une boîte. Non, un objectif. Il me sourit pour la première fois, ses yeux plissés jusqu'à ses longues oreilles. Et puis il tire, d'un coup franc, dans la baie vitrée. Le verre se brise et, au même moment, un flash tout blanc engloutit la pièce. Deux silhouettes sautent du lit, en panique. La nuit revient, le noir total dans les pupilles de la cible terrorisée. Clair pointe son harpon sur elle et décoche un nouveau dard, en plein dans la poitrine. Un second flash étouffe un hurlement d'effroi dans un dernier soupir. Clair contemple son œuvre d'un air satisfait. Il désigne du menton l'homme nu qui se tortille de trouille dans le coin de la chambre.

— Il me gêne.

L'odeur du sang de la femme m'emplit les narines, et les poumons. L'autre s'acharne comme un bourrin, frappe et frappe mon estomac comme un punching-ball. Et je peux presque sentir sa langue fourchue glisser sur la mienne en me chatouillant la glotte, et ses coups de pieds qui actionnent mes genoux hors de contrôle. Va-y, maintenant, ton heure est venue.

Clair n'est plus un soucis. Déjà l'instinct prédateur fait couler la boue noire hors des orbites, et les cornes jaillissent des tempes avec l'habituel déchirement salvateur ; la délicieuse douleur source de mon extase. Mon rire explose. Je dégaine les crocs et les griffes. Clair ne prend pas le temps de jeter un coup d'œil au démon qui s'empare de ma chair, trop occupé à suspendre le cadavre à la tringle à rideaux. Les monstres, ça l'indiffère. Seule la mort le réjouit.

L'homme nu fait un pas de côté. Le mouvement de trop. Je fonds sur lui, tête première, et le renverse d'un coup de cornes. Sa figure déglinguée se tord, il gémit. Rain sait qu'il ne faut pas réveiller les enfants, alors j'enfonce la main dans le fond de sa gorge et les griffes lui arrache la langue. Un beau trophée de chasse !

Ma proie se traîne hors de la chambre dans le couloir, vers l'escalier. Sa face brisée vomit du sang sur la moquette. Je le regarde ramper, crisper ses doigts sur le tapis pour se tirer de la galère. Je me délecte, en le voyant grappiller quelques secondes d'existence. Moi, avec la sagesse de Rain et la fureur de l'autre, je sais qu'il est foutu.

Je l'attrape par une jambe et lui pète le genou. Un beuglement infâme sort de sa bouche béante, alors je lui ascèse un bon coup de pied sur le crâne pour réclamer le silence. Soudain, je me lasse de le regarder repeindre la moquette. Je balance mon talon sur son coude pour lui briser le bras. Et un rictus pointu vient me fendre le visage.

J'empoigne ses cheveux pour retourner le corps à demi mort. Les griffes jointes, j'ouvre le ventre. Et puis j'écarte les chairs pour voir la grande machine en œuvre, caresser les tissus et les organes frétillants. Le corps sursaute, lorsque les griffes tracent le contour de ses poumons. Il se cambre et sautille, comme un poisson hors de l'eau, quand mon poing acéré vient lui presser le cœur. Ses yeux exorbités se lèvent sur moi et supplient, pleins des morceaux de viande de sa tronche arrachée. Et je ris. J'éclate d'une joie folle en saisissant son bras rompu et en refermant ses doigts sur ses propres viscères. Comme une marionnette, il se tire l'intestin. Les spasmes le secouent comme un feu d'artifice. Et je me figure ce firmament charnu, sublimé par d'innombrables éruptions de souffrance. Une pétarade de tripes dans un ciel de sang.

La fête est finie. Tous les muscles se relâchent et l'homme tombe inerte. Dévoré par son supplice.

On m'applaudit, derrière. Et je tourne la tête.

Ginger.

Elle me fixe sans peur, comme Clair contemple la mort.

Je rentre les cornes, les yeux ravalent leur boue et la bête se retire.

Ses lèvres ne bougent pas, pourtant Ginger sourit.

— Répète ça.

Kunstmord, articule Clair.

Il tourne le volant et vire bien à droite.

— Le meurtre comme matière première de l'art. C'est le concept.

Je souffle un bruit de gorge, preuve que j'ai bien capté. Je me méfie des artistes, ils sont avares d'intérêt. Mais l'air de rien, l'idée me plaît. J'aime savoir que Clair agit comme moi, pour la beauté du geste. Les causes et les conséquences, ça ne compte pas dans une œuvre. L'art se suffit à lui-même. L'art transcende le réel. C'est comme ça que nous brisons le monde.

— Et toi Gin, l'interroge Clair, pourquoi tu es là ?

— D'abord, je pensais que c'était par vengeance. Maintenant, je sais que c'est juste par curiosité. Longe Red Hill, Clair. Direction le Vieux Port.

Encore les quais branlants et la flotte qui tremble. Clair nous dépose et file. Ginger remonte un ponton et m'appelle d'un mouvement d'œil. Je lui emboîte le pas, la bête sur les talons. Nous grimpons sur un bateau, une vraie maison à coque. Ginger m'ouvre la cabine ; un authentique petit intérieur avec le salon, la chambre, la salle d'eau et un mur tout entier en bazar informatique.

— C'est quoi cet endroit ?

— C'est là que je vis. C'est le QG.

— Lady Alecto a dit que nous n'avions pas de QG.

— Elle a menti. Ne lui en veux pas, Rain. Je devais d'abord m'assurer de ta loyauté. Mais tu peux me faire confiance, tu es des nôtres à présent.

Elle fourre un câble dans un port derrière son oreille. Un tout petit trou dissimulé sous ses cheveux.

— Je dois me recharger de temps en temps. J'évite d'utiliser ma batterie de secours. Et puis, j'ai pas mal d'infos à sauvegarder en lieu sûr.

Je fais les cent pas, comme un lion en cage, en attendant de savoir pourquoi je suis à bord. Ça me brûle les lèvres, et la langue tout entière jusqu'au creux de ma gorge. Je veux lui demander ce qui se passe ensuite. Je ne sais juste pas comment. Je ne sais pas ce que j'attends. Alors, je la regarde bidouiller un appareil qui ressemble à un téléphone, sans rien piger à ce qu'elle fait.

— Voilà. Ce sera ton émetteur. Garde-le en lieu sûr. Je te contacterai par-là.

— D'accord.

Je retourne le bidule dans tous les sens. Je crois que je saurai m'en servir, le moment venu. Ginger tombe dans le canapé. Elle sert deux verres d'un alcool qui pue le dissolvant.

— Ça te dirait de me tenir compagnie un moment, Smoothie ?

Mes yeux se froncent, et la glaise noire n'est pas loin de jaillir. D'un coup, l'autre s'est foutue en rage.

— Comment tu viens de m'appeler ?

— Smoothie. Juste un petit surnom affectueux. Tu sais, c'est une boisson. Un espèce de jus de fruits mal pressé. De la purée, des morceaux. Bref, un drôle de mélange grumeleux. Tu ne trouves pas que ça te ressemble un peu ?

— Franchement, pas tant que ça.

Ses yeux gris me scrutent. Son cyber-œil, comme si elle essayait de me décrypter. Comme si elle attendait une réaction particulière.

— Tu as raison, lâche-t-elle. Ça ne te va pas si bien que ça. Rain, ça te convient mieux.

Cul sec, elle vide son verre. Je trempe les lèvres dans le mien.

— Tu as fait forte impression, ce soir ! insiste Ginger. Mais tu ne cherches même pas à en mettre plein la vue, hein ? C'est naturel, chez toi.

— Tourne pas autour du pot, Gin.

— Comme tu voudras. Crois-le où non, je t'apprécie. Alors voilà, je veux que tu me le présentes, ce monstre que tu gardes en toi.

Ses yeux pétillent, même l'œil d'acier. J'ai du mal à comprendre ce qui l'excite à ce point.

— Si je laisse l'autre sortir, elle va te démolir.

— Je reviens d'entre les morts, chéri. Je n'ai plus peur de ça.

Et la bête de m'arracher encore la peau et de briser encore mes os dans un supplice total, pour libérer le petit moi féroce et pulsionnel prostré dans notre carcasse.

Je me réveille sans vêtement sur le lit de Ginger, avec de vagues souvenirs, des marques plein la peau. Des traces de griffes et de dents. Du sang qui afflue dans mon cou, et sur mes clavicules. De la sueur séchée sur les cuisses, de la salive collée sur le sein. Je n'ai pas de mot pour décrire ce qui s'est passé. Est-ce que j'ai aimé ça ? Je n'en sais rien. Je voulais entendre Ginger crier de toutes ses entrailles. Je l'y ai poussée. Est-ce que ça m'a plu, de patauger dans un corps tout vibrant de plaisir ? De lécher de la chair qui suinte la luxure ? Je n'en sais rien.

Pour la première fois, j'ai pu lâcher l'autre sans être destructrice. J'étais la bête, elle était ma proie. Une proie complice qui s'accrochait à moi en réclamant son supplice. Qui aurait cru que ça pouvait procurer du bonheur à quelqu'un, qu'on enfonce le bras dans son ventre et qu'on lui retourne l'abdomen !

— Action ou vérité ? relance Feng.

— Action.

Elle tend le bras et tire la porte de l'armoire.

— Mange un de ces trucs, dit-elle en montrant ma boîte.

Au bout d'un bon nombre de parties, ce jeu devient enfin intéressant. Bizarrement, je crois qu'une portion de moi se met à apprécier les passe-temps stupides de Feng.

J'attrape la boîte en plastique. Le tas de viscères remue comme si les boyaux étaient encore en vie, avec le sang qui coule et tout l'air qui circule. Mais les tubes sèchent et s'empâtent ; ils empestent la mort et la chair moisie.

Je pioche l'un des intestins et le porte à la bouche, sous le regard dégoûté de ma camarade de chambre. J'aspire, et le visqueux de l'organe rencontre mes papilles, un goût âpre de tripes pourries remonte jusqu'à la gorge. Alors c'est ça, finalement, le goût de la mort. Unique et inégalable. Il se pourrait que j'aime ça. J'avale.

— Chapeau, chóu ! J'ai cru que tu bluffais !

Je passe la langue sur mes dents pour déguster les résidus.

— Action ou vérité ?

C'est que je commence à me prendre au jeu. Je crève d'envie que Feng me réclame une action.

— Vérité .

— Combien de personnes tu as déjà tuées ?

J'ignore d'où elle sort, cette question. Peut-être que l'autre sait.

— Trois ou quatre, répond Feng. Pas plus de cinq.

Feng, je l'imaginais mal tuer quelqu'un, en la voyant comme ça, toute menue, avec ses airs de proie facile. Elle, tuer trois ou quatre personnes ? Comment elle aurait fait ?

— Comment tu as fait ?

— Ma vie t'intéresse, maintenant ?

— Non.

Je fais comme si je n'avais rien demandé.

— Tu portes du parfum, chóu ?

Des questions sans intérêt, Feng en pose tout le temps.

— Bien sûr que non.

— Quand tu es revenue, cette nuit, tu portais du parfum. Mais ce n'était pas le tien.

Aucune envie de répondre à ça. Je range ma boîte sous mes vêtements.

— Tu devrais me présenter ton amie un de ces quatre. J'aime beaucoup son parfum.

— Les amis, c'est pas mon truc.

Même si je lui parle mal, même si je dis tout le contraire de ce qu'une amie voudrait entendre, je sais que Feng ne me lâchera pas la grappe. Dans un sens, c'est fascinant.

Des amis, j'ai fini par me dire que même le pire des démons devait en avoir. Malgré lui peut-être. Des amis aux âmes aussi sales et tordues que la sienne ; qui mentent, qui tuent par pur plaisir ou qui rient du danger. Mais aussi des amis bienveillants, dont le seul vice est de croire qu'un résidu d'humain stagne quelque part dans les tréfonds de notre être.

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Le texte ; les choses.
Le surgissement de l'infime et de l'inaperçu est une des marques de la culture actuelle que l'on pourrait qualifier de "métamoderne", tant cette dimension sort radicalement des sentiers habituels de la création. Quelques références poseront le cadre nécessaire à leur juste perception. Si, dans la littérature dite classique, les choses ne jouaient guère qu'un rôle de décor "de surcroît" permettant de poser le contexte dans lequel se développait une narration, il en va bien autrement dans une perspective contemporaine.
Dans le domaine des arts plastiques, Arman, grâce à ses "Accumulations", mettait l'objet en situation afin de le désigner comme extension, prolongement de l'humain. Tàpies, quant à lui, en faisait l'inscription du temps à même la matière.
Dans "Le parti pris des choses", Francis Ponge, souhaitant "fonder (le mot) en réalité", ne cherchait qu'à révéler la puissance du langage dans ses rapports avec le monde concret. Philippe Jaccottet faisait un travail sur l'exactitude de la parole qui devait mettre en valeur perçu et ressenti face aux choses vues, tout en préservant l'émotion dont elles étaient investies. Le Nouveau Roman, grâce à de méticuleuses descriptions, détachait les objets de leur usage et en faisait la préoccupation même de l'écriture. Alain Robbe-Grillet souhaitait appréhenderles choses "comme elles sont". L'objet reprenait tout son pouvoir, simplement "celui d'être là" selon les termes de Roland Barthes.
Mais c'est sans doute dans l'œuvre de JMG Le Clézio que le statut de l'objet prend une dimension non seulement originale, mais aussi une profondeur singulière. Car Le Clézio (et ses personnages) observent le monde d'un regard de myope, au travers duquel tout devient démesuré, où les sensations sont démultipliées par une propension naturelle à l'hyperesthésie, à une extraordinaire déflagration de la conscience. Dès lors la page blanche apparaît comme la métaphore du vide qu'il convient de combler. Car il y a urgence à créer du langage, à saturer de mots un univers qui, autrement, deviendrait "concentrationnaire". Décrire avec fièvre le tout du monde, aussi bien les publicités de vieux journaux, que des noms inconnus, le contour d'une pièce, la spirale d'une peau d'orange. Car tout peut être convoqué pour élever des digues contre l'absurde, aussi bien "l'extase matérielle" qui, souvent, débouche sur une manière d'émerveillement, de vision du monde primitive, à la manière du sauvage ou bien d'une naïveté tout enfantine. Parvenir à une transcendance matérielle dont les racines puisent au profond de l'expérience sensible.
"Le doux paysage serein, propre et lumineux qui doit exister derrière les choses."
("L'extase matérielle").
Car le sens est à trouver partout, indéfiniment, les choses disposant tout contre nous leur langage secret. Celui, par exemple que Paoli, dans "La fièvre", fait tenir à un objet du quotidien, l'explorant sous toutes ses coutures :
"...il fallait se retirer dans une pièce pleine d'une pénombre sacrée, s'allonger sur un lit, et là, jouer, jouer à tout prix au jeu de l'être : avec une boîte d'allumettes, par exemple...".
Surgissement, à partir du simple, du menu, de l'insignifiant, d'une perspective ontologique dont l'homme ne saurait faire l'économie qu'en acceptant de vivre sur le mode du "on", de l'inauthentique.
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