40.4

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Adoria

Cette nuit, impossible de fermer l'œil. Impossible de refréner l'envie de prendre le large et d'oublier les tracas qui me submergent dans l'ivresse d'un bain de minuit. Je me glisserais bien par la fenêtre, comme à mon habitude, pour longer le toit jusqu'à la gouttière le long de laquelle je pourrais descendre sans m'esquinter. Seulement, pour une fois, j'ai envie de croire que je vaux plus que ça, que je ne suis pas une adolescente lambda qui fait le mur, mais bien un être d'un genre nouveau aux aptitudes extraordinaires. Alors, voilà, je grimpe sur le rebord de la fenêtre et je fais face aux vide qui me sépare de la pelouse.

— Une coquille blindée, c'est bien ça ?

J'inspire un grand coup. Je mobilise toutes mes forces, afin de me convaincre que j'ai en moi le potentiel suffisant pour survivre à la chute. Et je plonge dans le vide. La sensation de l'air humide qui glisse sur mon corps me rappelle celle des flots qui caressent ma peau lorsque je nage. D'instinct, je brasse le vide comme pour fendre une vague. Alors même que je suis sur le point de m'écraser contre le sol et de me briser les os, je souris calmement car, pour la première fois depuis longtemps, j'ai pleinement confiance en moi.

La chute est rude. Une douleur sans précédent s'empare de chaque partie de mon corps. D'abord mon bassin, qui vient le premier cogner le sol. Et aussitôt le mal mordant irradie ma colonne vertébrale pour se diffuser dans mes bras, mes jambes, et jusqu'à ma nuque. À l'instant où mon corps rencontre la pelouse du parc, la seule sensation qui existe au monde n'est plus qu'une interminable inflammation. Et malgré tout, dans la seconde, je me redresse. Chacun de mes membres me lance et me pique, et pourtant je me relève presque sans difficulté. Je ressens bien comme un drôle d'engourdissement, mais rien qui me paraisse intolérable. Cet engourdissement, soudain, je le comprends : ma peau est devenue dure comme du fer, les squames solidement coagulés les uns aux autres. Ma douleur ne provient en rien de la chute que je viens de faire, mais simplement de la contraction extrême de ma peau écailleuse.

J'ose à peine croire ce qu'il m'arrive. J'éclate de rire :

— Une maîtrise surhumaine, tu disais, Eugèn' ? Laisse-moi rire ! Je suis blindée, assez blindée pour résister à ça ! Quand j'aurais blindé mon esprit au même stade, tu peux me croire, je serai carrément indestructible !

Je m'élance à travers le parc. Je file à toute allure jusqu'à l'océan, j'ôte mes vêtements en pleine course et je me jette tête première dans l'eau salée. En un rien de temps, les écailles gluantes me recouvrent intégralement, mes branchies s'ouvrent tout grand et je fuse, pareille à une torpille, brisant les vagues que je rencontre en chemin.

Sans trop savoir comment, je me retrouve à nager parmi un banc de poissons colorés. L'éclat de la lune se reflète sur leurs écailles. Quand mes mains tendues écartent les flots, je vois que moi aussi je brille dans la lumière de la nuit. Les poissons zigzaguent autour de moi, me frôle sans la moindre méfiance, comme si je faisais dorénavant partie des leurs. Pour être franche, l'idée n'est pas pour me déplaire. Avec leurs minuscules cervelles et leurs yeux globuleux, sans doute ne voient-ils pas clairement les différences qu'il y a entre nous.

Au bout de plus d'un quart d'heure de nage à pleine puissance, je m'arrête net devant un spectacle qui me couperait le souffle si je n'avais pas déjà cessé de respirer. Devant moi se découpe une sorte de petite crevasse au fond de laquelle repose une vieille épave, toute recouverte d'algues et de coraux colorés. Des nuées de poiscailles vont et viennent de part et d'autre des balcons et des fenêtres brisées.

Je m'approche prudemment. Le trois-mâts me rappelle curieusement ce bateau pirate avec lequel nous jouions Nolwenn et moi quand nous étions petites.

Là, un épais tentacule se replie sous la trappe de la cale. Le pont du navire, lui, n'est plus qu'un étrange champ d'anémones. La figure de proue, un homme coiffé d'un chapeau qui pointe l'horizon de sa lorgnette, a été rhabillé d'un duvet d'algues grisâtres. Un crabe a fait son nid dans son orbite creux.

Je contourne tranquillement le navire, hypnotisée par le spectacle de la faune vivace qui a envahi l'épave.

Du tube d'un canon, je vois surgir la tête d'une murène. Elle montre les dents sans attaquer, comme si elle m'adressait un sourire courtois. Je le lui rends sans réfléchir. Bientôt, me voilà devant la barre rouillée par les siècles. Je reste là un instant, plantée au milieu du récif à coque, à jouer au capitaine perchée sur le pont supérieur. Quand j'en ai assez, je poursuis mon exploration à l'intérieur du bâtiment coulé. N'osant pas soulever la trappe de la cale par peur de déranger la pieuvre qui dort dessous, je me contente de pousser la porte de la cabine du capitaine. Les étagères sont en désordre, tous les objets charriés par les courants, pour la plupart tombés sur le plancher. Les carreaux des fenêtres sont encrassés, carrément obstrués. Quant au seul coffre présent dans la pièce, il ne contient que des boulets de canon. Le matelas et l'oreiller du lit, encastré dans un coin, finissent de se décomposer. Deux squelettes décharnés – j'ignore lequel est le capitaine – achèvent eux aussi de se dégrader. Étrangement, quelques siècles de décrassage à l'eau de mer ont rendu leurs cadavres plutôt présentables. Ils sont, pour sûr, nettement moins impressionnants que les macchabées ultragores dont regorgent les derniers films de pirates !

- Bien le bonjour, camarades ! je lance dans un jet de bulles à l'intention de ces messieurs.

Évidemment, aucun d'eux ne me répond. À croire que les murènes sont les seuls êtres cordiaux à peupler les profondeurs sous-marines !

Sans ménagement, je prends place dans le fauteuil du capitaine noyé. Je laisse aller ma tête en arrière et m'abandonne à mes pensées.

Une arme biologique hautement sophistiquée, c'était ce que tu voulais que je sois, Maman ? Avoir une fille, ce n'était pas assez original. Ou bien c'est précisément parce que je suis un arsenal sur pattes que tu n'as jamais voulu me voir ? Un monstre comme moi ne pouvait décemment être la fille chérie de personne, excepté d'un scientifique barré comme Magnus. Qui aurais-tu aimé avoir pour progéniture, Maman ? Une enfant ordinaire ou une contrefaçon de super-héros ? J'ai toujours cru qu'un jour je pourrais te rendre fière de moi. Mais décidément, je ne sais plus comment.

Après une nuit passée dans mon antre secret, au fond de l'océan, j'ai des poches jusqu'au milieu des joues. Depuis l'incident des sanitaires, Dayanara m'évite avec effroi. Il n'y a aucun moyen que je puisse me concentrer durant les cours, et les professeurs ne manquent pas de me faire savoir que je dépasse les bornes. En rejoignant le réfectoire, Diggy insiste pour savoir ce qui cloche. J'ai beau lui dire que j'ai passé une mauvaise nuit, la réponse ne le satisfait pas. Son regard se fait plus suspicieux encore lorsque je rattrape Nelly dans la file du self pour l'aider à porter son plateau. Nous nous attablons tous les trois, dans un silence gêné, jusqu'à ce que Teodora se joigne à nous.

— Allons donc, rit-elle, je ne savais pas qu'Adoria et Nelly étaient amies ! Te voilà bien entouré, Degory !

Diggy soupire.

— Adoria et moi sommes... disons, coéquipières, lâche Nelly.

S'en suit une série de questions et d'explications durant laquelle j'essaye tant bien que mal de justifier ma décision de venir en aide au club de natation, sans laisser échapper que Nelly a employé la menace pour me forcer la main.

Diggy hausse les épaules :

— Après tout, si ça peut t'faire plaisir ! Mais j'pige pas trop. Si tu tenais tant que ça à faire un sport d'équipe, pourquoi tu t'es inscrite que dans des trucs qui s'font en solo ?

À mon tour, je hausse les épaules.

— Parce que je manquais de confiance.

La confiance, il faut encore que j'y travaille. Cela dit, dans la journée, mes entraînements avec Diggy et Dora se déroulent étonnamment mieux que d'habitude. En même temps, sans que je puisse vraiment me l'expliquer, je passe la journée à attendre la nuit, à attendre que tout le monde dorme pour pouvoir regagner l'océan et mon épave sous-marine. Dès qu'une difficulté se dresse devant moi, je pense à cet endroit caché aux yeux de tous où je peux être moi-même sans craindre d'être vue.

À l'heure tant attendue, je réitère mon plongeon en piquet vers la pelouse. Cette fois, je prends pleinement conscience des changements qui s'opèrent au niveau de mon épiderme : la transformation de ma peau en surface écailleuse et la densification de mes écailles en une armure rigide.

À hauteur du local à poubelles, je tombe nez à nez avec Faustine. Toutes deux surprises, on se regarde sans oser demander à l'autre ce qu'elle fabrique. Mais je ressens vite le besoin de briser la glace.

— Chouette bonnet !

Ça lui donne l'air androgyne. Je pense que c'est l'effet recherché.

— Nelly ne te cause plus de soucis ?

— Non. On a trouvé un terrain d'entente. Je vais aider son club de natation à se préparer aux mondiaux. Si j'arrive assez vite à contrôler ma métamorphose, il sera peut-être encore temps de changer une discipline de ma formation pour la natation. Vu que Daye me déteste maintenant, je suppose que je négocierai avec Diez pour arrêter les échecs.

— Diez, c'est la dame qui s'occupe de ton programme, là ?

— La formation Étoile.

— C'est ça. Tu peux me remercier.

J'interroge Faust du regard.

— Elle est venue me voir, l'autre jour. Avant de tous vous convoquer. Elle avait vu mes résultats aux tests de performances physiques. Elle y comprenait rien, parce qu'elle avait jamais vu ça. Il paraît que j'ai explosé des records. Et elle voulait que je m'inscrive pour la formation, mais ça ne m'intéressait pas. Alors je lui ai répondu : « Demandez à ma sœur, Adoria. ». Et c'est ce qu'elle a fait.

— J'ai été sélectionnée seulement parce que ça ne t'intéressait pas ? J'étais pas assez bien pour me faire recruter sans que tu me pistonnes ? C'est ça que t'es en train de me dire ?

— Ouais, c'est ça l'idée.

— Et pourquoi tu me dis ça ? Tu croyais que ça me blesserait ?

— Ça te blesse, je le sais. Mais si tu ne peux pas encaisser ça, franchement, abandonne.

J'en reviens pas. C'est vrai, Faustine a de la poigne et beaucoup d'endurance. Ça m'aurait étonné qu'on ne lui ait pas proposé de suivre la formation. Mais de là à prétendre qu'on m'a recrutée par défaut. C'est un peu fort. Très fort. Je me donne à fond, je fais tout mon possible, et ma propre sœur me dit de lâcher l'affaire, que je n'ai pas ce qu'il faut. Comment je suis censée encaisser ça, au juste ?

— Je vais te dire un truc, Ad'. Ça va paraître méchant, mais je dis ça pour t'aider, vraiment.

Faustine en plein élan de générosité : ça, c'est vraiment la meilleure !

— Je pense que je suis une version améliorée de toi. En tant qu'expérience, je veux dire. Tu es un essai, et je suis l'aboutissement.

— Et c'est censé m'aider ?

Faustine m'adresse un grand sourire, un sourire qui fait peur. Elle sort des griffes que je n'ai jamais vues et, d'un simple coup de main, elle arrache la peau de son bras.

— À quoi tu joues, Faust ?

Je ne sais pas ce qui me choque le plus : qu'elle nous ait caché sa transformation ou qu'elle s'inflige une blessure pareille sans la moindre hésitation et sans même serrer les dents.

— Vas-y. Le truc qui coule de ton œil, ça devrait pouvoir me réparer.

Trop abasourdie pour essayer de comprendre le geste de ma sœur, j'obéis. Je soulève mon bandeau pour recueillir un peu de mucus au bord de mon orbite et je l'applique sur sa plaie. Instantanément, la blessure se met à cicatriser. Les tissus de la peau se reforment et recouvrent la chair saignante sous mes yeux écarquillés.

— Un peu lent, lâche Faust. La mienne est plus efficace.

Joignant le geste à la parole, elle cligne d'un œil et en libère une boue compacte.

— Comment est-ce que tu arrives à contrôler ça ? je demande.

Elle essuie la coulée du revers du bras et, aussitôt le mucus étalé sur sa peau, sa plaie disparaît, sans laisser aucune cicatrice.

— Je te l'ai dit. Je suis une version améliorée.

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Le texte ; les choses.
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Dans le domaine des arts plastiques, Arman, grâce à ses "Accumulations", mettait l'objet en situation afin de le désigner comme extension, prolongement de l'humain. Tàpies, quant à lui, en faisait l'inscription du temps à même la matière.
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Mais c'est sans doute dans l'œuvre de JMG Le Clézio que le statut de l'objet prend une dimension non seulement originale, mais aussi une profondeur singulière. Car Le Clézio (et ses personnages) observent le monde d'un regard de myope, au travers duquel tout devient démesuré, où les sensations sont démultipliées par une propension naturelle à l'hyperesthésie, à une extraordinaire déflagration de la conscience. Dès lors la page blanche apparaît comme la métaphore du vide qu'il convient de combler. Car il y a urgence à créer du langage, à saturer de mots un univers qui, autrement, deviendrait "concentrationnaire". Décrire avec fièvre le tout du monde, aussi bien les publicités de vieux journaux, que des noms inconnus, le contour d'une pièce, la spirale d'une peau d'orange. Car tout peut être convoqué pour élever des digues contre l'absurde, aussi bien "l'extase matérielle" qui, souvent, débouche sur une manière d'émerveillement, de vision du monde primitive, à la manière du sauvage ou bien d'une naïveté tout enfantine. Parvenir à une transcendance matérielle dont les racines puisent au profond de l'expérience sensible.
"Le doux paysage serein, propre et lumineux qui doit exister derrière les choses."
("L'extase matérielle").
Car le sens est à trouver partout, indéfiniment, les choses disposant tout contre nous leur langage secret. Celui, par exemple que Paoli, dans "La fièvre", fait tenir à un objet du quotidien, l'explorant sous toutes ses coutures :
"...il fallait se retirer dans une pièce pleine d'une pénombre sacrée, s'allonger sur un lit, et là, jouer, jouer à tout prix au jeu de l'être : avec une boîte d'allumettes, par exemple...".
Surgissement, à partir du simple, du menu, de l'insignifiant, d'une perspective ontologique dont l'homme ne saurait faire l'économie qu'en acceptant de vivre sur le mode du "on", de l'inauthentique.
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