35.3

12 minutes de lecture

Boss m'a fait traverser le long couloir en sens inverse puis m'a guidée jusque dans un luxueux salon. Il a allumé les lumières. Toutes les lumières du grand salon. La pièce maîtresse de la maison, au parquet ciré et luisant, est remplie de sofas et de fauteuils, organisés en différents espaces. Certains sont pourvus de tables basses, de baldaquins. La taille des divans varie elle aussi : un seul coussin où s'étendre, deux assises, un canapé d'angle, une banquette circulaire presque fermée sur elle-même. Tous des meubles anciens, à la mode victorienne, aux ornements extravagants. La pièce s'organise autour du grand escalier, une structure en marbre imposante garnie de rampes en or blanc. Ça et là, d'épaisses colonnes romaines, semblables à celles du perron, soutiennent le plafond de l'immense pièce – une pièce si vaste qu'on a du mal à comprendre comment elle peut être contenue derrière la façade étriquée du numéro 64. Une arche dans le mur ouvre sur une autre pièce, plus exiguë, toute en longueur, dans laquelle se trouve un bar entièrement plaqué d'or. Quand Boss m'a fait entrer dans le salon, les lumières du bar étaient éteintes et je ne distinguais que d'intrigants reflets dorés dans la pièce voisine. Il y avait déjà tant à voir dans le grand salon : les fresques au plafond, l'énorme cheminée, le billard, les tables de jeu, les échiquiers en verre, les lustres en cristal, les chandeliers en or, la cage à oiseaux elle aussi en or, les grands miroirs fixés aux murs, les boiseries, les vieux tapis, le piano à queue et le podium, au fond du salon, recouvert de moquette à motifs floraux. Je ne savais plus où donner de la tête. Mon cœur battait devant tant de luxe, mon cœur battait parce que la gloire était à portée de main. Je pouvais voir la gloire de mes propres yeux, brillante et dorée, sentir son parfum d'encens.

Étrange décoration, ai-je tout de même pensé. Mais, après tout, Red Hill a toujours affiché son goût marqué pour le luxe à la mode victorienne, une sorte d'attachement désespéré à son passé prospère...

Jeringa a fait son entrée dans la pièce par le grand escalier. C'était la première fois que je la voyais et elle était encore en robe de chambre. Visiblement, elle venait de quitter le lit. Boss lui a dit d'approcher. Elle s'est couchée sensuellement sur un sofa, sans cesser de me regarder du coin de l'œil. Boss m'a fait monter sur le podium et m'a demandé de lui en mettre plein la vue. J'ai obéi et, parce que je ne savais pas ce que j'étais supposée faire, j'ai mimé un défilé, pris la pose plusieurs dizaines de fois en faisant l'amour à une caméra imaginaire et puis, comme on ne me demandait pas d'arrêter, je me suis mise à danser, avec pour seule bande son une musique qui me trottait dans la tête.

Jeringa a à peine sourcillé. Boss, fidèle à lui-même, a rajusté ses lunettes. J'ai commencé à me dire qu'il était beau garçon. Il m'a alors demandé ce que pensait ma famille de ma future carrière. Je me suis demandé ce qu'en penseraient mes sœurs. Je me suis imaginé qu'un jour elles viendraient me voir défiler. Elles seraient toutes bien apprêtées. Adoria aurait fait un effort spécialement pour moi, Luna aurait sorti l'une de ses robes extravagantes et se sentirait plus à son aise que jamais dans ce salon rempli de vieux meubles, Cerise et Emmanuelle porteraient des robes assorties, Eugénie l'une des tenues de femme fatale que je lui ai inventées, Nolwenn serait venue dans une robe d'été accompagnée de sa mystérieuse amie – elle, je ne sais pas vraiment comment je l'imagine – et Faustine porterait un pantalon chic et elle aurait pour moi un petit sourire, énigmatique mais sincère...

— Je suis orpheline. J'ai grandi dans un foyer sur l'Île Doryan. Je n'ai aucune obligation familiale, et donc j'ai tout mon temps libre pour me consacrer à ma carrière.

— Tu es encore vierge ? a demandé Boss. Il ne faudrait pas que tu nous lâches dans neuf mois, si tu vois ce que je veux dire...

Je l'ai trouvé extrêmement grossier, mais il fallait visiblement en passer par-là.

— Oui, je suis toujours vierge.

On ne m'a posé aucune question sur mes études, ni sur mes passions.

— Très bien, a tranché Boss. Je t'engage.

Qui aurait cru que ce serait aussi facile ! Les petites garces des classes Spectrus en seraient vertes le jour où je raconterais dans une interview comment j'ai débuté, comment je me suis fait une place, au culot, par mes propres moyens ! J'étais fière de moi.

J'ai tellement honte de moi ! Les larmes coulent toutes seules. J'ai l'impression qu'il y a plus de larmes sur mes joues que mes yeux ne peuvent en contenir, comme si j'étais en train de me vider de toute l'eau de mon corps. Jeringa profite de cet instant de faiblesse pour me faire basculer légèrement la tête en arrière et me forcer à boire le cocktail qu'elle m'a préparé.

— Tu vas t'endormir sans même t'en rendre compte. Tu verras, demain, tout ira déjà mieux.

Bien sûr, c'est un mensonge.

Je me suis retrouvée une fois de plus dans le bureau de Boss. Il m'a offert un siège où m'asseoir, face à lui, et m'a tendu un contrat que je me suis empressée de signer. La gloire n'attend pas ! Sans me demander quel était mon prénom, il a décrété que dorénavant je m'appellerait Jewel. Le pseudonyme me convenait, donc je n'ai pas protesté.

Pour ma sécurité, on m'a implantée une puce dans le haut de la nuque. Jeringa me l'a injectée avec une sorte de grosse seringue conçue spécialement à cet effet. J'ai appris par la même occasion qu'elle était médecin. Ou du moins qu'elle en avait les compétences.

Boss m'a ensuite escortée jusqu'à une pièce à l'arrière de la maison, les cuisines, et m'a demandé de patienter jusqu'à ce qu'on prépare ma chambre. Il a demandé à Yirwv, l'androïde aux cheveux roses, de me servir une tasse de thé. Elle s'est exécutée puis m'a laissée seule à la table.

Jeringa n'a pas tardé à se joindre à moi. Elle a sorti une étrange bouteille du réfrigérateur et a commencé à boire au goulot un liquide vert et limpide. Je n'ai pas demandé de quoi il s'agissait. Elle m'a posé beaucoup de questions sur mon enfance dans le foyer, questions auxquelles je n'ai pu répondre que de manière évasive, sans trop savoir moi-même ce que je racontais. Elle m'a interrogée sur mes passe-temps. Je lui ai parlé de mon site web et de la caméra que je possédais depuis peu. Elle n'a pas arrêté de sourire avec intérêt. J'ai senti que nous allions bien nous entendre. Alors je me suis risquée à lui demander si elle avait déjà défilé pour de grands couturiers, quand bien même nous risquions d'être bientôt rivales. Sa seule réponse a été :

— Surtout, si on te blesse, ou si tu te sens rabaissée, ne va pas t'imaginer que le problème vient de toi. Ça va être difficile, mais nous sommes tous dans le même bateau.

J'ai réalisé que la concurrence risquait d'être rude. Plus rude que je ne l'avais imaginé.

Quand j'ai appris ce qu'avait fait mon père, je lui en ai terriblement voulu. Cette amertume n'avait pas de sens, parce qu'il était déjà mort et qu'il n'aurait plus servi à rien de lui crier ma colère à la figure. Je lui en voulais de nous avoir créées ainsi, moi et mes sœurs, de nous l'avoir caché tout ce temps, et surtout parce que la façon dont il nous avait créées était la raison pour laquelle nous n'avons jamais pu vivre comme tout le monde, la raison pour laquelle nous avons vécu notre adolescence sans pouvoir espérer quitter nôtre île plus d'une journée. Nous avons grandi dans une vaste prison à ciel ouvert.

Bien avant de savoir que j'étais une expérience, bien avant la mort de mon père, je lui en voulais d'être aussi protecteur, d'être à ce point réfractaire à ce que nous prenions notre envol. Il ne m'aurait jamais laissée m'en aller tenter ma chance seule à Elthior. Parce que j'étais son expérience ? Non. Parce que j'étais sa fille. Ou au moins parce qu'il me considérait comme telle.

Je m'en rends compte à présent, maintenant que j'ai quitté ma prison à ciel ouvert, la prison au sein de laquelle j'étais aimée et choyée, pour une cellule froide et étroite dans laquelle je n'ai pas ma place, dans laquelle j'ai perdu jusqu'à mon propre nom ; je me rends compte que Magnus ne nous a pas gardées à l'abri du monde uniquement parce que nous n'étions pas supposées exister en premier lieu. Il nous a gardées à l'abri du monde parce qu'il nous aimait, parce que c'était la seule manière de nous préserver de ce qu'il y avait par-delà les frontières de notre île : un monde sournois qui contamine tous ceux qui y vivent.

Pourquoi n'ai-je pas compris tout cela plus tôt, quand il était encore temps ?

Yirwv m'a montré ma chambre, au fond du couloir au deuxième étage. Comme le reste de la maison, c'est une pièce richement décorée. Le grand lit avait été bordé avec des draps en soie roses et le baldaquin agrémenté de guirlandes de perles blanches.

— Ça te plaît ?

— Beaucoup.

— Habille-toi pour ce soir.

Yirwv a désigné une tenue posée sur ma commode et a quitté la pièce aussi silencieusement que les fois précédentes.

J'ai enfilé les vêtements qu'on m'avait préparés : une robe en satin couleur feu au décolleté plongeant et au bustier orné de baleines et d'arabesques en or. Mon reflet dans le miroir de la coiffeuse a témoigné que l'ensemble m'allait au teint.

Ne sachant pas ce que j'étais supposée faire, j'ai commencé à défaire ma valise. Je finissais de ranger mes vêtements dans la penderie quand Jeringa est entrée dans ma chambre sans frapper. Elle a complimenté ma tenue et a insisté pour me maquiller. Je me suis laissée faire. En contemplant le résultat de son travail, elle a estimé qu'il manquait un petit quelque chose. Et puis, en lorgnant sur ma valise, elle a eu l'air de trouver de quoi il s'agissait. Elle s'est emparé de ma couronne de pacotille et l'a attachée dans ma coiffure.

— Voilà, tu es une véritable princesse maintenant. Ils vont tous se battre pour toi !

L'idée qu'on puisse se battre pour moi n'avait rien de déplaisant.

Elle n'avait rien de déplaisant jusqu'à ce que je fasse mon entrée dans le grand salon. Jeringa et Yirwv m'attendaient de part et d'autre du grand escalier. Jeringa dans son costume plastifié, Yirwv vêtue d'une robe de mariée déchirée qui dévoilait légèrement ses cuisses.

Le salon avait été investi par une foule de messieurs et quelques dames. Tous ou presque manifestement fortunés, à en juger leur allure. La plupart d'entre eux avaient l'air de se connaître. On riait, on se prélassait sur les sofas, on trinquait dans des coupes en cristal. Au fond de la pièce, sur le podium, Boss était allongé sur une banquette aux accoudoirs finement sculptés. Il avait troqué sa chemise pour un manteau en fourrure, en-dessous duquel il ne portait rien d'autre que son caleçon. Ses lunettes de soleil cachaient toujours son regard. À ses côtés, se tenait un homme d'une cinquantaine d'années avec les cheveux blancs clairsemés, une boucle d'oreille en or et un cigare entre les lèvres. L'homme avait défait sa cravate et ouvert sa chemise. Sa main se baladait entre les cuisses de Boss. Leur attitude m'a mise extrêmement mal à l'aise.

Alors que je m'arrêtais net sur le palier du grand escalier, Boss a levé les yeux – ou plutôt ses verres teintés – sur moi.

— La voilà, a-t-il clamé, la reine de la soirée ! Pour vous, ce soir, mes fidèles, Jewel, le nouveau bijou du Temple de Venus ! Admirez sa chevelure d'or. Admirez son visage juvénile. Elle est encore toute jeune, une fleur à peine éclose. Elle est pour vous, ce soir, et les enchères commencent immédiatement. Le plus généreux d'entre vous aura la joie de déflorer ce petit bourgeon ! Alors, à combien commence-t-on ?

Avant que j'aie eu le temps de réaliser ce qui était en train de se passer, les mains se sont levées et les enchères ont grimpé. Un certain Lord van Zauberstab a finalement remporté la bataille en offrant pour moi quinze mille plaques.

— Adjugée, vendue !

Je commençais à comprendre ce qui allait se produire si je restais plantée au milieu de l'escalier, alors j'ai voulu prendre mes jambes à mon cou et m'enfuir de la maison. Je me suis élancée en bas des marches, puis vers la porte du salon. Et soudainement, alors que je m'apprêtais à passer dans le hall, j'ai perdu l'une de mes chaussures, puis une douleur sans précédent s'est répandue dans toute ma colonne vertébrale, du haut de mon cou jusqu'au bas de mon dos. J'étais paralysée.

— Pas si vite, a ricané Boss en faisant tournoyer un petit boîtier entre ses doigts. Tu es la propriété du Temple, à présent. La puce qu'on t'a implantée est capable d'agir sur tout ton système nerveux. C'est douloureux et pas franchement rigolo, tu ne trouves pas ? Dans tous les cas, tu n'es pas autorisée à sortir. Si tu essayes de te faire la belle, je n'ai qu'un bouton à presser et tu seras clouée sur place.

J'essaye de tendre la main pour lui arracher le boîtier. Mes efforts sont inutiles ; j'arrive à peine à bouger.

— Oh, c'est ça que tu veux ? rit-il en agitant le boîtier. Mais je t'en prie. Je te le donne si tu veux. Ce n'est pas comme si tu avais les codes d'accès. D'ailleurs, pour passer la porte d'entrée, il faut une autorisation spéciale. Je suis le seul à pouvoir te la délivrer. Si tu veux essayer de mettre le nez dehors, fais-toi plaisir. Une fille a tenté le coup, il y a quelques années. Sa puce a explosé. Ce n'était pas joli à voir. Enfin, elle est restée en vie. Un vrai légume ! On l'a revendue pour trois fois rien à l'un de ces bordels miteux de Crown Bay. Tu m'étonnes, il faut être sacrément désespéré pour avoir envie de se taper une pute complètement amorphe !

J'ignore si c'est à cause de la décharge ou des paroles de Boss, le fait est que j'ai immédiatement arrêté de lutter. Je me suis laissée guidée dans le long couloir qui mène au bureau de Boss. On m'a fait franchir la porte « Chambre-à-la-demande ». J'ai alors pénétré dans une chambre au design très contemporain. Du peu que j'ai réussi à en voir, sonnée comme je l'étais, elle était décorée avec un certain goût, et un certain luxe.

— Bienvenue dans ma chambre, a susurré une voix grave.

La voix de Lord van Zauberstab.

Ce qui s'est passé ensuite, je préfère l'oublier. J'essaye de l'oublier. Mais j'en suis incapable. Je ne fais que me souvenir du contact des draps molletonnés contre mon visage, du tintement de la boucle de sa ceinture. Je ne peux pas oublier l'odeur âpre de sa fumée de cigarette. Je ne peux pas me la sortir de la tête non plus, cette douleur, l'impression qu'une lance me transperce les chairs, qu'on m'ouvre en deux sans précaution comme un vulgaire fruit. Comme une pêche que l'on découpe. J'ignore combien de temps ça dure. Je ne sais pas quand cela s'arrête. La douleur, elle, ne s'arrête pas. À chaque instant, j'ai l'impression que tout dans mon ventre a été réduit en bouillie, qu'il n'y a plus rien à saccager. Et pourtant, l'instant d'après, on me frappe encore plus fort au plus profond de mon corps.

Le souvenir refuse de disparaître, à tel point que la douleur non plus ne peut pas s'en aller. Je me rappelle en boucle, malgré moi, l'intrusion entre mes cuisses de ce corps étranger, ma robe sauvagement arrachée, la brutalité des secousses, ma couronne qui roule au sol, le bruit flasque du ventre mou qui culbute mes fesses, les cris que je pousse sans pouvoir me contenir, la perte de contrôle totale qui m'oblige à rester là, à quatre pattes entre les draps, la cendre brûlante de la cigarette qui fond entre mes jambes et les nouveaux hurlements que cette nouvelle douleur m'arrache.

J'ai gardé les yeux fermés. J'ai serré les dents le plus fort possible. J'ai serré les dents jusqu'à m'en mordre la langue – une autre douleur qui ne me lâche plus. Il a fini par me laisser là, seule au milieu des draps, incapable de bouger. Plus tard dans la soirée, Jeringa est venue me chercher et m'a raccompagnée jusqu'à ma chambre en me traînant par le bras.

Il y a quelques heures encore, Roxane s'en allait à la conquête de la gloire, une gloire certaine. Et maintenant, où est-elle ? Perdue dans la douleur, dépouillée de son nom, réduite en pur objet de consommation. Il n'y a plus que Jewel, mon corps en libre service dépourvu d'aspirations.

Un goût amer stagne sur ma langue.

— Où est-ce que je suis ? Où est-ce que je suis ? Qui êtes vous ?

— Ne t'en fais pas, Roxane. Une amie veille sur toi.

Annotations

Recommandations

Défi
docno
Une vie de rêve... Oui c'est possible quand on a un boulot de rêve. Et c'est mon cas !
204
132
28
106
Défi
Bérangère Löffler
Un défi poétique
3
2
0
0
jean-paul vialard


Le texte ; les choses.
Le surgissement de l'infime et de l'inaperçu est une des marques de la culture actuelle que l'on pourrait qualifier de "métamoderne", tant cette dimension sort radicalement des sentiers habituels de la création. Quelques références poseront le cadre nécessaire à leur juste perception. Si, dans la littérature dite classique, les choses ne jouaient guère qu'un rôle de décor "de surcroît" permettant de poser le contexte dans lequel se développait une narration, il en va bien autrement dans une perspective contemporaine.
Dans le domaine des arts plastiques, Arman, grâce à ses "Accumulations", mettait l'objet en situation afin de le désigner comme extension, prolongement de l'humain. Tàpies, quant à lui, en faisait l'inscription du temps à même la matière.
Dans "Le parti pris des choses", Francis Ponge, souhaitant "fonder (le mot) en réalité", ne cherchait qu'à révéler la puissance du langage dans ses rapports avec le monde concret. Philippe Jaccottet faisait un travail sur l'exactitude de la parole qui devait mettre en valeur perçu et ressenti face aux choses vues, tout en préservant l'émotion dont elles étaient investies. Le Nouveau Roman, grâce à de méticuleuses descriptions, détachait les objets de leur usage et en faisait la préoccupation même de l'écriture. Alain Robbe-Grillet souhaitait appréhenderles choses "comme elles sont". L'objet reprenait tout son pouvoir, simplement "celui d'être là" selon les termes de Roland Barthes.
Mais c'est sans doute dans l'œuvre de JMG Le Clézio que le statut de l'objet prend une dimension non seulement originale, mais aussi une profondeur singulière. Car Le Clézio (et ses personnages) observent le monde d'un regard de myope, au travers duquel tout devient démesuré, où les sensations sont démultipliées par une propension naturelle à l'hyperesthésie, à une extraordinaire déflagration de la conscience. Dès lors la page blanche apparaît comme la métaphore du vide qu'il convient de combler. Car il y a urgence à créer du langage, à saturer de mots un univers qui, autrement, deviendrait "concentrationnaire". Décrire avec fièvre le tout du monde, aussi bien les publicités de vieux journaux, que des noms inconnus, le contour d'une pièce, la spirale d'une peau d'orange. Car tout peut être convoqué pour élever des digues contre l'absurde, aussi bien "l'extase matérielle" qui, souvent, débouche sur une manière d'émerveillement, de vision du monde primitive, à la manière du sauvage ou bien d'une naïveté tout enfantine. Parvenir à une transcendance matérielle dont les racines puisent au profond de l'expérience sensible.
"Le doux paysage serein, propre et lumineux qui doit exister derrière les choses."
("L'extase matérielle").
Car le sens est à trouver partout, indéfiniment, les choses disposant tout contre nous leur langage secret. Celui, par exemple que Paoli, dans "La fièvre", fait tenir à un objet du quotidien, l'explorant sous toutes ses coutures :
"...il fallait se retirer dans une pièce pleine d'une pénombre sacrée, s'allonger sur un lit, et là, jouer, jouer à tout prix au jeu de l'être : avec une boîte d'allumettes, par exemple...".
Surgissement, à partir du simple, du menu, de l'insignifiant, d'une perspective ontologique dont l'homme ne saurait faire l'économie qu'en acceptant de vivre sur le mode du "on", de l'inauthentique.
0
0
0
2

Vous aimez lire Opale Encaust ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0