34.2

13 minutes de lecture

Je plonge ma main dans la poche de mon sac où je range habituellement la clé de mon casier. Elle est vide. À tout hasard, j'essaye quand même de tirer un grand coup sur la porte. Le battant métallique ne bouge pas d'un pouce, mais j'aperçois le coin d'une feuille qui dépasse de l'une des rainures. Je tire dessus et la note tombe sur le sol. Avant même de me baisser pour la ramasser, je remarque au papier et au style d'écriture qu'elle ne provient pas de Teodora.

Cette fois, le mystérieux expéditeur s'est donné la peine d'écrire une phrase complète : « Si tu souhaites ouvrir ton casier, rends-toi à la fontaine. ».

Une fontaine, il y en a une dans le parc de l'Académie. Il ne peut s'agir que de celle-là. C'est la fin de l'après-midi et le ciel reste couvert, pourtant, malgré l'air lourd, une masse d'étudiants se prélassent sur les pelouses humides, profitant d'un des rares rayons de soleil qui ponctuent la saison des pluies. Parmi tout ce monde, je me demande comment je vais retrouver l'auteur anonyme qui a pris mon casier pour boîte aux lettres. Je vais peut-être enfin découvrir ce que l'inconnu attend de moi, en échange de son silence.

C'est avec une certaine appréhension, de la méfiance même, que je me dirige vers la fontaine. Elle se trouve au milieu des jardins, dans une cour entourée de bosquets ombragés. Des élèves ont tendu des nappes sur le gazon pour entamer un pique-nique improvisé. D'autres, plus loin sur un banc, finissent aussi discrètement qu'ils le peuvent de vider une bouteille à même le goulot. Selon le règlement, il est interdit de consommer de l'alcool dans l'enceinte de l'Académie. Cela dit, d'après ce que j'ai pu voir, du moment qu'on arrive à sauver les apparences, le règlement peut se révéler plus souple qu'il n'en a l'air.

Je m'assieds sur le bord de la fontaine, un bassin circulaire d'environ cinq mètres carrés au milieu duquel une femme à queue de requin crache de l'eau en soufflant dans un coquillage – un genre de gros bigorneau, pour ce que j'en sais. Nous sommes nombreux, assis sur le rebord humide de la fontaine, mais je suis incapable de mettre un nom sur l'un de ces visages. Je balaye du regard les alentours. J'aperçois Dayanara et son frère en train de parler avec Koma, un garçon de notre classe dont les lunettes agrandissent comme des loupes ses yeux bridés et dont les cheveux noirs sont toujours ébouriffés. Il n'est pas très doué en classe et il m'est arrivé de rassurer Roxie en lui faisant remarquer que les notes de Koma étaient en-dessous des siennes. Plus loin, mes voisines de chambre, Kit et Shell, sirotent une limonade en remontant l'une des allées du parc. Elles forment un duo peu commun. La petite taille, l'allure frêle et la pâleur de Shell contrastent avec la carrure, la musculature et la peau noire de Kit. La première semble perdue, le regard plongé dans le vide derrière ses longs cheveux sombres. L'autre déborde de vivacité, le regard pétillant et ses longues dreadlocks blondes qui se balancent dans son dos au rythme de ses pas. Le fameux Elias dont Roxie m'a tant rabattu les oreilles est dehors lui aussi, trop occupé à faire le coq devant une bande de filles pour remarquer que d'autres le regardent d'un air moqueur.

Assise au bord de la fontaine, j'attends que mon correspondant anonyme se montre enfin. Mais les minutes s'écoulent, s'étirent et je m'étire moi aussi, les yeux perdus dans les remous du bassin, rêvant de pouvoir à nouveau m'immerger dans les flots sans que mon corps de mutante ne fasse des siennes. C'est alors que je remarque un objet scintillant, parmi tous les autres objets scintillants coulés au fond de la fontaine. Au milieu des pièces de monnaie balancées avec le maigre espoir de réaliser un vœu, des cannettes tordues jetées négligemment, d'un écran de téléphone brisé et d'une cuillère métallique dont le manche a déjà commencé à rouiller, j'aperçois des clés. Les clés de mon casier, décorées de mon porte-clé en forme de planche de surf et d'un ruban rayé offert par Roxane. Alors je comprends que l'auteur du message n'a jamais eu l'intention de me rencontrer, ni même de m'expliquer ce qu'il attend de moi.

Je ne prends pas le temps d'y réfléchir. Pour l'instant, mon principal souci, c'est de récupérer mes clés. Elles n'ont pas été lancées au bord de la fontaine, bien sûr, mais au pied de la statue, à proximité du jet d'eau. Il suffirait que je mette les pieds dans le bassin, que je reçoive quelques éclaboussures, et je me transformerais en femme-poisson sous les yeux de tous les autres étudiants. Un instant, j'envisage de quitter les lieux et de revenir à la tombée de la nuit pour récupérer mes clés. Mais il est clair que ce que veut mon maître chanteur, celui qui sait ce qu'il advient de ma peau au contact de l'eau, c'est précisément que je mette les pieds dans le plat. Me dénoncer comme étant un monstre contre-nature, ça ne devait pas lui paraître suffisamment sadique, alors il a décidé de me forcer à me révéler moi-même en public. Si je quitte les lieux, non seulement il risque de repasser après moi pour repêcher mes clés, mais il risque aussi de me forcer à les récupérer dans un endroit beaucoup plus difficile d'accès par la suite.

Je décide d'abord d'attendre le soir en restant assise là. Très vite pourtant, le temps me semble long. J'ai alors une idée de génie ; une idée qui, je me dis, serait digne d'Emma. Je m'éloigne de la fontaine et m'accroupis dans un bosquet pour guetter le retour éventuel de l'auteur des messages sans que ce dernier ne puisse me voir. Mais les minutes continuent de passer, le parc se vide et personne ne s'aventure dans la fontaine pour repêcher mes clés.

— Drôle de cachette ! lance une voix dans mon dos. Tu chasses quoi au juste ?

Je me retourne sur Luna.

— J'attends que l'enflure qui essaye de griller ma couverture aille lui-même chercher mes clés dans la fontaine.

— Qu'est-ce que c'est que cette histoire ?

Reportant mes yeux sur le bassin, je fais un bref topo à Luna sur la situation.

— Il ne reviendra pas, affirme-t-elle.

— Comment tu peux en être aussi sûre ?

— S'il attendait que tu te jettes dans la fontaine et que tu te transformes devant tout le monde, il a dû te surveiller. Il a dû te voir te cacher et comprendre que son plan était tombé à l'eau, sans mauvais jeu de mots.

— Qui serait assez tordu pour me faire ça, Luna ?

— Tordus, c'est ce que sont les êtres humains. Je dirais donc que n'importe qui est un candidat potentiel, voire idéal, pour ce rôle.

— Tu parles comme si tout ça ce n'était qu'un film.

— Non, je faisais plutôt allusion à une grande scène de théâtre. La vie est-elle autre chose ?

Décidément, Luna est toujours aussi mélancolique. Elle passe son temps à s'interroger sur tout et elle voit le mal partout où il est – malheureusement à juste titre. En fait, Luna semble avoir une idée si précise de ce qui peut se passer dans le cerveau d'un psychopathe diabolique que je me demande souvent si elle-même est aussi douce et innocente qu'elle en donne l'air.

— Viens, me dit-elle, c'est bientôt l'heure du couvre-feu.

Et comme je me résous à enjamber le bord de la fontaine pour aller rechercher mes clés, maintenant que le ciel est noir et que le parc est désert, Luna déploie ses grandes ailes et survole la fontaine pour se saisir au vol des clés coulées au fond. Elle les essuie soigneusement avant de me les tendre.

— Je sais que tu n'apprécies pas les effets de ta métamorphose, dit-elle. Pour ma part, je suis contente de pouvoir enfin être moi-même. Alors ne te sens pas redevable, d'accord ?

Luna est ma sœur. Je la connais depuis toujours. Et malgré tout, elle demeure une énigme pour moi.

Nous sommes déjà attablées au réfectoire depuis quinze bonnes minutes quand Emmanuelle nous rejoint. Faustine était là la première ; elle vient d'entamer sa deuxième assiette.

— Désolée d'être en retard, s'excuse Emma. Je planchais sur un dossier pour le club de criminologie.

— Pas de problème. On attend encore quelqu'un.

Je lance un coup d'œil sur la chaise vide à côté de moi.

— Où est Roxane ? demande Emma.

Je hausse les épaules.

— Aucune idée.

Roxane n'arrive pas, alors nous allons nous servir. Faustine prend une troisième assiette. Pendant le repas, Luna n'évoque pas ce qui s'est passé un peu plus tôt dans la journée, ni l'existence de mon mystérieux correspondant. J'apprécie sa discrétion. Peut-être qu'après cet échec ce chantage va s'arrêter. Il n'est pas encore temps d'en inquiéter les autres.

Faustine se lève de table pour aller chercher une quatrième assiette. Nous avons pris l'habitude, plus personne ne s'en étonne. Nous autres, nous finissons notre repas. Roxane n'est finalement pas venue.

— Roxie a bien dit qu'elle arrêtait de faire régime le mois dernier, pas vrai ? demande Emma.

— Oui, approuve Luna, mais c'était le mois dernier. Dans quel monde les résolutions tiennent-elles plus de quelques semaines ?

Pour seule réponse, Faustine finit de gober un mollusque dans un bruit d'aspiration visqueux. Je cherche une explication.

— Elle doit être contrariée à cause de ces travaux d'intérêts général. Je vais lui apporter quelque chose à manger au cas où elle aurait faim. Un fruit, ce serait bien ?

— Les pommes, ça cale, lance Faustine en croquant dans l'une des siennes.

— Roxie n'aime pas les pommes.

— Une banane, suggère Emma.

Luna la dévisage avec un sourire en coin.

— Quoi ? se défend Emma. C'est nutritif, c'est tout ! Pour une fille qui vit plongée dans ses poèmes romantiques, tu as vraiment l'esprit mal tourné !

— Les poètes ne sont pas des saints, réplique Luna. Au contraire, les plus talentueux d'entre eux sont ceux qui arrivent à révéler la beauté du vice.

La beauté du vice, répète Faustine à voix basse. Tu crois que l'assassin de papa a lui aussi agi au nom de la beauté du vice ?

— Je crois surtout que tu devrais tenir ta langue en public, intervient Emma en se levant.

En quittant le réfectoire, je pioche une banane dans la corbeille de fruits. Alors que Faustine disparaît déjà dans les escaliers, Luna et Emmanuelle proposent de m'accompagner jusqu'à ma chambre pour s'assurer que Roxie se porte bien.

— Faustine était bavarde, ce soir, remarque Luna.

— Vous êtes au courant ? demande Emma. Il paraît que sa camarade de chambre a demandé à être transférée.J'espère que Faustine n'a pas encore fait des siennes.

— L'espoir n'est généralement que de peu d'utilité, soupire Luna.

J'ouvre la porte de la chambre. À ma grande surprise, la pièce est vide. Roxane n'est pas là, mais le désordre qui d'habitude jonche son lit et son bureau a disparu lui aussi. J'allume la lumière et pénètre dans la pièce. Une note a été déposée sur le bureau de Roxane :

« Je dois partir réaliser mon rêve. Vous restez mes sœurs et je ne vous oublierai jamais, alors ne m'en voulez pas. J'essayerai de vous donner de mes nouvelles dès que j'en aurai l'occasion. Je vous aime fort. Bisous. Roxane. »

Je sens les larmes me monter aux yeux. J'inspire un grand coup pour les empêcher de couler.

— Quoi ? Elle est juste partie comme ça ?

— Il fallait s'y attendre, lance Luna.

— Non ! Roxie n'a pas pu partir sans même nous dire au revoir !

Luna vient poser sa main sur mon épaule.

— Il faut la comprendre. C'était trop dur pour elle de nous le dire en face.

— Elle nous avait prévenues sur le bateau en venant, ajoute Emma. On doit respecter sa décision.

— Pourquoi elle ne m'a rien dit à moi ?

Cette fois, malgré mes efforts pour les retenir, les larmes se mettent à couler toutes seules. Luna et Emmanuelle me prennent toutes deux dans leurs bras. Ce n'est que quand mes sanglots ont enfin cessé qu'elles me lâchent et me laissent en me recommandant une bonne nuit de sommeil. Mais le sommeil tarde à venir. J'ignore si je suis triste ou seulement en colère. Depuis que nous sommes à l'Académie, Roxane et moi avons partagé la même chambre, la même classe, nous nous sommes confiées l'une à l'autre et considérablement rapprochées. J'avais l'impression que nous avions trouvé plus de points communs que l'on en soupçonnait entre nous et que nous serions toujours là pour nous soutenir mutuellement. Pourtant, elle s'est sauvée sans me parler de ses projets, sans même me dire au revoir. J'ai l'impression d'avoir été abandonnée une nouvelle fois, et malgré moi mes larmes continuent de couler, sans que plus personne, maintenant que Roxane est partie, ne puisse être témoin de mes faiblesses.

Au milieu de la nuit, n'ayant toujours pas fermé l'œil, j'enfile un maillot de bain, mon jogging, et je me glisse par la fenêtre. C'est contraire au règlement, bien sûr. Mais le règlement, ce soir, c'est bien la dernière de mes préoccupations.

En traversant le parc à petites foulées, je ne suis qu'à moitié surprise de croiser Luna qui voltige au-dessus des bosquets. Elle me fait signe, sans néanmoins me demander où je vais. En levant les yeux pour la voir décrire un looping sous le ciel étoilé, je croise le regard d'une silhouette qui, derrière une fenêtre, nous observe, immobile. Il s'agit de la fenêtre d'un escalier et, à cette distance, impossible de savoir qui nous surveille de loin. Considérant qu'il est inutile de faire demi-tour, je continue ma course jusqu'au passage qui, au fond du parc, donne sur le local à poubelles. J'escalade la petite grille et poursuis mes foulées, longeant les murs de l'Académie jusqu'à la côte. Là, je m'arrête un instant. Je me fige dans l'obscurité et j'écoute le bruit des vagues charriées contre les rochers, j'entends le grondement lointain d'un orage qui se prépare. Petit à petit, les bruits des clapotis et de l'écume me semblent plus proches, plus intenses, comme un appel qui se fait insistant : l'appel de l'océan.

— Si Roxane est partie réaliser son rêve, pourquoi moi je devrais me retenir ?

Aussi vite que les vieux réflexes refont surface, j'ôte mes habits de sport et me jette tête première dans les flots. Probablement à cause de la quantité d'eau qui m'entoure, ma peau commence immédiatement à se coaguler pour laisser place à une épaisse couche d'écailles gluantes. Les branchies s'ouvrent sur mes joues et, ainsi transformée, je plonge sans même penser à prendre ma respiration, comme si j'avais agi de même toute ma vie. Même le mucus qui se forme au creux de mon œil ne dégouline pas tant que je garde la tête sous l'eau.

Assez rapidement, je mets instinctivement à profit le potentiel de ce nouveau corps. L'eau glisse sur mes écailles, me permettant de fendre les vagues sans retenue, plus vite que jamais. Libérée de la contrainte de mettre la tête hors de l'eau pour prendre ma respiration, je plonge plus profondément qu'autrefois dans l'immensité bleuâtre de l'océan, à la fois bercée et exaltée par ses va-et-vient capricieux. Plus je m'enfonce, plus les courants deviennent froids. Alors, d'instinct, mes membres se mettent à battre les flots à une allure folle. Mon sang se réchauffe et mon allure augmente encore davantage. Peu à peu, les profondeurs obscures m'apparaissent plus nettes et j'ai même l'impression étrange de ne jamais avoir été aussi alerte de toute mon existence.

Obligée d'accélérer pour faire face aux eaux froides, je finis par me laisser rattraper par la fatigue et je décide de regagner la surface. Je reste alors allongée sur le dos sur la surface miroitante de l'océan, je regarde le ciel se couvrir et la pluie s'abattre sur moi. Ni ma peau écailleuse, ni mes yeux vitreux ne sont indisposés par les cordes qui tombent des nuages. Je reste là, impassible pendant un long moment. Je pourrais rester là toute l'éternité, je crois. À la dérive, je me laisse aller à divaguer.

— Tu es content papa ? C'est ce que tu voulais, pas vrai ? Je suis comme un poisson dans l'eau. Comme l'une de ces bestioles que tu aimais disséquer. Tu es content, j'espère, de ton putain de cobaye ! Tu as dû te marrer, toutes ces années passées à élever des monstres, à nous faire croire que nous étions comme tout le monde. J'espère que tu me vois. J'espère que tu me regardes et que tu es content d'avoir réussi ça. Parce que moi, je ne te pardonnerai pas. Je ne te pardonnerai pas de m'avoir encouragée et laisser adorer cet océan tout en sachant que j'y étais contrainte. J'y suis contrainte, pas vrai ? Parce que je suis un putain de poisson ! Et toi, maman, est-ce que tu es un poisson toi aussi ? Est-ce que ma mère est un foutu tas d'arêtes qu'on a fait frire à la poêle ? Est-ce qu'un tas d'arêtes pourra encore être fier de moi ? Est-ce que toi au moins tu m'aurais aimée, et pas comme un cobaye ? Est-ce que tu nages quelque part là-dessous, maman ?

Ce sont les premières lueurs du jour qui me rappellent à l'ordre. Je regagne l'Académie trempée, en même temps que les élèves qui vivent à l'extérieur franchissent la grille principale. Degory m'interpelle mais je ne lui réponds pas. Je regagne le dortoir, exténuée, et m'écroule sur mon lit, la peau pleine d'eau et de sel, les cheveux en bataille encore tous gluants d'algues et la joue parsemée de boue visqueuse. Et pour la première fois, je m'en contrefiche.

Annotations

Recommandations

Défi
docno
Une vie de rêve... Oui c'est possible quand on a un boulot de rêve. Et c'est mon cas !
204
132
28
106
Défi
Bérangère Löffler
Un défi poétique
3
2
0
0
jean-paul vialard


Le texte ; les choses.
Le surgissement de l'infime et de l'inaperçu est une des marques de la culture actuelle que l'on pourrait qualifier de "métamoderne", tant cette dimension sort radicalement des sentiers habituels de la création. Quelques références poseront le cadre nécessaire à leur juste perception. Si, dans la littérature dite classique, les choses ne jouaient guère qu'un rôle de décor "de surcroît" permettant de poser le contexte dans lequel se développait une narration, il en va bien autrement dans une perspective contemporaine.
Dans le domaine des arts plastiques, Arman, grâce à ses "Accumulations", mettait l'objet en situation afin de le désigner comme extension, prolongement de l'humain. Tàpies, quant à lui, en faisait l'inscription du temps à même la matière.
Dans "Le parti pris des choses", Francis Ponge, souhaitant "fonder (le mot) en réalité", ne cherchait qu'à révéler la puissance du langage dans ses rapports avec le monde concret. Philippe Jaccottet faisait un travail sur l'exactitude de la parole qui devait mettre en valeur perçu et ressenti face aux choses vues, tout en préservant l'émotion dont elles étaient investies. Le Nouveau Roman, grâce à de méticuleuses descriptions, détachait les objets de leur usage et en faisait la préoccupation même de l'écriture. Alain Robbe-Grillet souhaitait appréhenderles choses "comme elles sont". L'objet reprenait tout son pouvoir, simplement "celui d'être là" selon les termes de Roland Barthes.
Mais c'est sans doute dans l'œuvre de JMG Le Clézio que le statut de l'objet prend une dimension non seulement originale, mais aussi une profondeur singulière. Car Le Clézio (et ses personnages) observent le monde d'un regard de myope, au travers duquel tout devient démesuré, où les sensations sont démultipliées par une propension naturelle à l'hyperesthésie, à une extraordinaire déflagration de la conscience. Dès lors la page blanche apparaît comme la métaphore du vide qu'il convient de combler. Car il y a urgence à créer du langage, à saturer de mots un univers qui, autrement, deviendrait "concentrationnaire". Décrire avec fièvre le tout du monde, aussi bien les publicités de vieux journaux, que des noms inconnus, le contour d'une pièce, la spirale d'une peau d'orange. Car tout peut être convoqué pour élever des digues contre l'absurde, aussi bien "l'extase matérielle" qui, souvent, débouche sur une manière d'émerveillement, de vision du monde primitive, à la manière du sauvage ou bien d'une naïveté tout enfantine. Parvenir à une transcendance matérielle dont les racines puisent au profond de l'expérience sensible.
"Le doux paysage serein, propre et lumineux qui doit exister derrière les choses."
("L'extase matérielle").
Car le sens est à trouver partout, indéfiniment, les choses disposant tout contre nous leur langage secret. Celui, par exemple que Paoli, dans "La fièvre", fait tenir à un objet du quotidien, l'explorant sous toutes ses coutures :
"...il fallait se retirer dans une pièce pleine d'une pénombre sacrée, s'allonger sur un lit, et là, jouer, jouer à tout prix au jeu de l'être : avec une boîte d'allumettes, par exemple...".
Surgissement, à partir du simple, du menu, de l'insignifiant, d'une perspective ontologique dont l'homme ne saurait faire l'économie qu'en acceptant de vivre sur le mode du "on", de l'inauthentique.
0
0
0
2

Vous aimez lire Opale Encaust ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0