31.2

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La chaleur caresse la peau de mes bras, de mes jambes, de ma nuque. J'ouvre les yeux et les rayons du jour m'éblouissent. Pendant un instant, je ne suis capable que de cligner des paupières sans parvenir à voir. Puis mes yeux s'habituent et laissent enfin les alentours éclore sous mon regard. Au-dessus de moi, des cascades de lumière dorées comme du miel coulent sur les branches verdoyantes du cerisier. Hier soir, je me suis allongée sur la pelouse qui recouvre le parterre au pied de l'arbre. Mon arbre, comme le disait Papa le jour où nous l'avons planté. J'ai dû me laisser ensevelir par la fatigue sans y prendre garde.

— Vous êtes réveillée, Cerise ?

La voix synthétique de l'intelligence artificielle brise la quiétude de ma contemplation. D'abord, je ne réponds pas, espérant secrètement qu'elle me croira endormie. Mais l'androïde s'approche et surprend mes yeux ouverts.

— Quelle plante voulez-vous que je vous rapporte, aujourd'hui ? insiste la servante mécanique.

Je n'y ai pas réfléchi. Je suis à court d'idées. Et surtout, je suis profondément agacée. Artificielle ou non, l'intelligence en elle devrait être capable de comprendre mes manœuvres désespérées pour la tenir éloignée. Seulement, au mépris de tout ce que serait supposé lui suggérer le bon sens, il faut sans cesse qu'elle revienne vers moi chaque nouveau jour qui se lève, qu'elle me témoigne quotidiennement toujours plus de loyauté et qu'elle revienne encore et encore violer le confort de mon espace vital avec son trop-plein de dévouement.

Je me dresse sur mes jambes et, du haut de ma butte gazonnée, je laisse pleuvoir ma colère sur le robot qui m'a arrachée à mes rêveries :

— Aucune ! Il n'y a plus aucune plante que tu puisses m'apporter ! Tu es aveugle ou quoi ? Tu ne vois pas que je me creuse la tête pour trouver un prétexte, pour que tu me laisses en paix ?

— Bien sûr que je le vois, me répond RF5 avec sa monotonie habituelle. J'ai bien compris que vous aviez de lourdes appréhensions quant à ma fiabilité, et même quant à mon utilité. Mais j'ai été conçue pour faire un travail irréprochable, c'est pourquoi je n'ai jamais eu peur de vous décevoir. J'ai répondu à toutes vos exigences. J'ai satisfait toutes vos demandes. Pouvez-vous objectivement m'adresser un quelconque reproche ? Ne me suis-je pas même finalement révélée utile ? Ces fameuses plantes rares, qui d'autre aurait eu assez de patience pour les trouver, sinon un robot qu'aucune tâche n'épuise ?

En effet, je ne peux honnêtement pas lui adresser le moindre reproche. Ses services ont été efficaces et son aide, tout bien considéré, m'a même été précieuse. Mais RF5 n'en reste pas moins une machine, un corps de métal mû par un mécanise précis, dont la pensée n'a pour moteur qu'une série d'algorithmes et en qui l'illusion du vivant ne découle que d'une conception minutieuse. Chacune de ses réactions, y compris et surtout celles qui paraissent les plus naturelles, n'est autre que le fruit d'un calcul programmé. Le dévouement et la loyauté dont elle fait preuve ne sont que les expressions creuses de sentiments dont elle ne peut éprouver la foi, en ce sein dur et froid où aucun cœur ne vibre. Toute sympathie serait vaine pour un réceptacle dans lequel aucun esprit ne germe. Et il m'est cependant impossible de considérer comme un outil, tout comme je considère l'automate à roulettes qui tond la pelouse de mes parterres, un artefact dont l'enveloppe en sa forme est si proche de la mienne.

Incapable de me dépêtrer de ce dilemme, je le repousse maladroitement :

— Et si tu débouchais les gouttières de la serre ? J'ai aussi quelques soucis avec le toit qui fuit, l'installation électrique qui a complètement pris l'eau et le châssis de la porte qui n'arrête pas de grincer. Je ne pense pas qu'on ait tout le matériel nécessaire pour entreprendre de tels travaux. Mais tu peux t'occuper de commander ce qu'il faut, n'est-ce pas ?

— Absolument. Je vais remettre cette serre à neuf, vous n'allez pas en revenir.

La voix monocorde de l'androïde contraste avec l'enthousiasme que suggère ses paroles, mais je ne m'en inquiète pas. Je l'abandonne à sa nouvelle mission pour aller me préparer et m'occuper de la villa. Lorsque je regagne la serre, plus tard dans la journée, je surprends RF5, accroupie devant le parterre d'ixias, le regard qui se perd dans leur couverture d'étoiles colorées.

— Tu aimes les fleurs ? je lui demande.

L'androïde répond sans détourner les yeux.

— Je ne sais pas. Je crois que oui.

— Qu'est-ce qui te plaît chez elles ?

— Leurs couleurs, affirme RF5.

— Tu les trouves belles ?

— Oui, je crois.

— Et moi, tu me trouves belle ?

— Oui.

Je me demande sur quoi se fonde son jugement. Lance-t-elle la réponse au hasard, une fois sur deux ? Est-ce qu'elle est programmée pour dire ce qui devrait me faire plaisir ? Ce n'est qu'un robot, après tout. Elle n'a pas d'états d'âme. Elle n'a pas d'âme. Son jugement n'est pas subjectif. Il répond sûrement à une série de formules qui lui permettent de déterminer ce qui est beau et ce qui ne l'est pas. Le nombre d'or ou une trouvaille du genre, c'est probablement cela qui commande ses goûts.

— Et vous, Cerise, m'interroge la machine, pourquoi aimez-vous les fleurs ?

— Parce qu'elles ont un langage presque plus riche que le nôtre. Leur sens les rend belles.

— Le langage des fleurs, c'est exact ? Souhaitez-vous que je télécharge la mise à jour qui ajoutera aux dialectes que je maîtrise le langage des fleurs ?

— Surtout pas, non. Ce langage-là est bien différent de celui qu'on formule avec des mots. Il est plus symbolique, plus subtil. Il doit venir du cœur.

— Mais les robots fonctionnels n'ont pas de cœur.

Aussi incroyable que cela puisse sembler, j'ai soudain l'impression de déceler de la peine dans la bouche de l'androïde. Un reflux d'empathie se déverse en moi, comme une rivière en crue, et machinalement j'éprouve le besoin familier de la réconforter :

— Qui sait, un cœur, peut-être que ça se fabrique.

Ce jour-là, il se produit quelque chose d'incroyable. Émue par l'intérêt que suscite mon jardin chez la jeune fille mécanique, je la laisse m'assister dans les tâches que d'habitude je me réserve le plaisir égoïste d'exécuter. Je lui montre, comme à une enfant, comment l'on plante une graine, je l'engage à imiter mes gestes quand je désherbe un bosquet. De temps à autre, RF5 me demande ce que disent les géraniums, ce que répond alors le dahlia et quel message timide murmure dans son coin le triste bleuet. Constatant que, malgré tous les acquis que sa base de données foisonnante lui assure sans doute déjà, elle suit assidûment tous les conseils que je lui donne, je finis même par éprouver la fierté d'un maître envers son élève lorsque je vois la pointe de sa bêche se planter dans le sillon de la mienne.

À l'issue de ce travail d'équipe, je commence à envisager l'idée qu'un semblant d'humain puisse s'épanouir au fin fond de cette carcasse de métal. En même temps, toujours, la nature même de ma drôle d'acolyte sème en moi la crainte. Pour dissiper la crainte, je me tourne finalement vers son esprit de logique :

— Dis-moi, RF5, pour quelle raison quelqu'un éteint-il son robot fonctionnel ?

— De nombreuses raisons peuvent être à l'origine de la désactivation d'une unité RF. Première possibilité : le robot fonctionnel est défaillant. Compte tenu de la grande qualité des androïdes de la Compagnie Hirata, ce cas de figure est extrêmement rare. De plus, une unité RF est vendue avec une garantie de vingt ans, extensible à vingt-cinq si l'on ajoute deux cent plaques au montant de l'achat. Les détenteurs de RF peuvent par conséquent faire réparer ou remplacer leur robot très aisément en cas de malfaçon. Si toutefois un dysfonctionnement survient chez un RF, passé le délai couvert par la garantie, et que le détenteur souhaite désactiver son robot, il le revend généralement à un fournisseur de pièces détachées. Il peut alors en tirer un très bon prix. Si le détenteur met au placard – ou à la cave – un robot dysfonctionnel, il n'a a priori aucun intérêt à effacer sa carte mémoire. Dans ce cas, deuxième possibilité : le détenteur peut éteindre son RF pour dissimuler certaines données enregistrées par ce dernier, effacer la carte mémoire et ranger l'unité éteinte pour s'assurer qu'elle n'enregistre plus aucune information qui risque de le compromettre. Troisième possibilité : un détenteur peut éteindre son RF par lassitude ou par méfiance, décisions humaines que nous autres, androïdes, avons du mal à saisir, principalement parce qu'elles défient le pragmatisme le plus élémentaire.

Les explications de RF5 me paraissent recevables.

— Mon père t'aurait donc désactivée pour protéger son secret.

— C'est une raison possible.

En plus des traits morphologiques, il me semble maintenant que nous partageons le fardeau de l'ignorance, que nous traînons toutes deux un même passé parsemé de zones d'ombre.

Je pointe un arbuste du doigt.

— RF5, sais-tu ce que dit le forsythia ?

— Sans avoir recours au moteur de recherche, non, je ne le sais pas.

— Il annonce le renouveau. La douceur du printemps qui suit l'hiver glacial. L'épanouissement des sens après un long sommeil. Je sais que tu as oublié ton existence d'avant. Ça contrarie beaucoup les plans d'Eugénie. Mais à moi, ça me convient. C'est l'occasion idéale de devenir autre chose que ce que tu étais avant ; un robot de laboratoire. Dis-moi, RF5, ça te dirait d'être humaine ?

L'androïde m'adresse un regard curieux.

— Souhaitez-vous que je sois plus humaine, Cerise ?

— Non, non, ne pose pas ce genre de question. On s'en moque de ce que je veux. Toi, RF5, est-ce que tu as envie d'avoir du cœur, de l'esprit, des sentiments, de la raison ? Est-ce que tu aimerais être humaine ?

— Je suppose, oui. Mais c'est impossible.

Impossible, le mot me tire de l'inertie et me pousse jusqu'à l'allée où je cultive mes rosiers. J'invite la jeune fille de métal à me rejoindre et, caressant du bout des doigts une fleur d'un bleu éclatant, je conteste sa logique :

— La rose bleue n'existe pas. De quelle couleur est cette rose ?

— Elle est bleue.

— Absolument. Cette fleur est impossible, et pourtant elle est là, juste sous mes doigts.

— La rose ne peut pas ne pas exister, puisqu'elle est là.

— Oh que si, elle le peut. C'est parce qu'elle n'est pas bleue, en réalité. Mais, après des siècles passés à parfaire sa teinte, cette rose est spontanément et honnêtement reconnue comme étant bleue. La rose est bien réelle, mais sa couleur n'est rien d'autre que l'idée qu'on s'en fait. L'humanité, tout bien réfléchi, est-ce que c'est autre chose qu'une idée ?

— Et comment dois-je parfaire mon humanité ? Comment la rose parfait-elle sa couleur ?

— Avec le temps, bien sûr. Tout dans la Nature est question de temps. Les plantes l'ont bien compris. C'est pour ça qu'elles ne courent pas. Elles attendent d'être abreuvées, éclairées. Elles règnent dans un stoïcisme presque vaniteux.

RF5, en bonne élève, imite mon geste en glissant sa main froide sous les pétales d'une rose.

— RF5, je remarque, c'est le nom d'une machine. Pour une humaine, il faut un vrai prénom. Un prénom printanier. Un prénom qui évoque à la fois ta renaissance, ta quête de l'impossible et l'harmonie nouvelle qui te lie à la Nature.

Je marque une pause, juste le temps d'arrêter mon idée.

— RF5, à dater de ce jour, tu porteras le nom de Rosa Forsythia Quinquina. Rosythia, pour les intimes. Et puisque l'esclavage des êtres humains est proscrit par la loi, en tant qu'humaine en devenir, je te déclare libre. Tu n'es plus à mon service.

Alors que je prononce son baptême et son affranchissement, je me demande pourquoi cette idée géniale ne m'est pas venue plus tôt : je m'ôte une épine du pied en investissant l'androïde de toute la reconnaissance due à un être humain. Sauf qu'à présent, à l'inverse du génie habile que j'aurais pu être en mettant au point cette petite ruse, je crois moi-même en ce que j'avance. J'ai réussi par un mystérieux tour de force à me persuader que Rosythia allait cesser, au moins en grande partie, d'être une machine.

À l'heure du repas, je fête la promotion en humaine de ma nouvelle amie en l'invitant à ma table. Première qui s'installera rapidement comme une habitude. Quand je débarrasse mon assiette, Rosythia m'offre spontanément son aide. Elle reproduit mes gestes sans plus me demander ce que j'attends d'elle. Et, alors que je finis de mettre en route le lave-vaisselle, un petit sursaut illuminé lui saisit la gorge et Rosythia laisse échapper l'un de ces cris inspirés que l'on avale de travers lorsqu'une idée nous passe.

— Quatrième possibilité, dit-elle. Je viens juste d'y repenser. Les unités RF disposent d'un système de reconnaissance particulier. N'importe quel robot conçu par la Compagnie Hirata est capable de reconnaître n'importe quelle pièce du même fabriquant. Certaines composantes émettent des signaux. Conséquence : dans un rayon restreint, les unités RF sont les unes pour les autres de véritables GPS. Un détenteur peut sans doute désactiver son RF pour ne pas être repéré.

— Ce qui veut dire que Papa t'aurait désactivée dès son installation sur l'île, pour ne pas qu'on suive sa trace. Je me demande comment ils l'ont retrouvé.

— À ce propos, la raison pour laquelle je viens de m'en souvenir, c'est parce que j'ai croisé quelqu'un ici chez qui j'ai reconnu des composantes produites par mon fabriquant.

— Tu te rappelles qui c'est ?

— Bien sûr. Son nom est écrit juste ici.

Rosythia pointe du doigt l'écran digital d'un des distributeurs de gélules. À la lecture du nom de ma sœur, un frémissement me saisit.

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Le texte ; les choses.
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Dans le domaine des arts plastiques, Arman, grâce à ses "Accumulations", mettait l'objet en situation afin de le désigner comme extension, prolongement de l'humain. Tàpies, quant à lui, en faisait l'inscription du temps à même la matière.
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Mais c'est sans doute dans l'œuvre de JMG Le Clézio que le statut de l'objet prend une dimension non seulement originale, mais aussi une profondeur singulière. Car Le Clézio (et ses personnages) observent le monde d'un regard de myope, au travers duquel tout devient démesuré, où les sensations sont démultipliées par une propension naturelle à l'hyperesthésie, à une extraordinaire déflagration de la conscience. Dès lors la page blanche apparaît comme la métaphore du vide qu'il convient de combler. Car il y a urgence à créer du langage, à saturer de mots un univers qui, autrement, deviendrait "concentrationnaire". Décrire avec fièvre le tout du monde, aussi bien les publicités de vieux journaux, que des noms inconnus, le contour d'une pièce, la spirale d'une peau d'orange. Car tout peut être convoqué pour élever des digues contre l'absurde, aussi bien "l'extase matérielle" qui, souvent, débouche sur une manière d'émerveillement, de vision du monde primitive, à la manière du sauvage ou bien d'une naïveté tout enfantine. Parvenir à une transcendance matérielle dont les racines puisent au profond de l'expérience sensible.
"Le doux paysage serein, propre et lumineux qui doit exister derrière les choses."
("L'extase matérielle").
Car le sens est à trouver partout, indéfiniment, les choses disposant tout contre nous leur langage secret. Celui, par exemple que Paoli, dans "La fièvre", fait tenir à un objet du quotidien, l'explorant sous toutes ses coutures :
"...il fallait se retirer dans une pièce pleine d'une pénombre sacrée, s'allonger sur un lit, et là, jouer, jouer à tout prix au jeu de l'être : avec une boîte d'allumettes, par exemple...".
Surgissement, à partir du simple, du menu, de l'insignifiant, d'une perspective ontologique dont l'homme ne saurait faire l'économie qu'en acceptant de vivre sur le mode du "on", de l'inauthentique.
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