Episode 29

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Degory

Adoria se ramène en courant devant le bureau de Diez. Je suis pas un curieux. Je filais à l'entraînement quand j'ai entendu dire qu'il y avait eu du grabuge. Et quand j'ai su que Roxie avait été agressée par cette barjo de Nelly, j'ai envoyé un message à Ad' et j'ai tracé jusqu'au bureau. Je me faisais du soucis pour Roxie, vraiment. C'est une allumeuse de première, c'est sûr, mais elle est plutôt attachante dans son genre. Derrière ses airs de grande séductrice, c'est rien qu'une fille toute innocente qui croit que l'amour ça tombe au premier regard, comme dans les films. Faudrait vraiment être lâche pour s'en prendre à elle. Nelly, c'est pas nouveau, c'est une chienne enragée. Maintenant, je suis sûr qu'elle a aucun amour propre.

Je me faisais du soucis pour Roxie. Quand j'ai croisé d'autres gars et qu'ils m'ont raconté le truc, j'ai carrément débloqué. Même là, franchement, je sais pas comment annoncer la chose à Adoria.

— Dis-moi ce qui s'passe, Diggy ! Où est Rox ?

Je me gratte la nuque. Réflexe à la con. Dans ma tête, la voix de mon vieux me gueule d'arrêter. Je sais pas rester de marbre, qu'il dit. Si je me reprends pas, je ferai pas long feu une fois jeté dans la cour des grands. Je me racle la gorge un bon coup.

— Bah, j'pense que ta sœurette s'est intéressée au mauvais type, Ad'. Elias qu'il s'appelle, et cette peste de Candace veut s'le faire depuis deux ans déjà. Elias, il s'en balance pas mal. Mais si une autre fille essaye de l'approcher, Candace envoie son chien d'garde lui régler son compte. Nelly, qu'elle s'appelle...

— Nelly ? Une petite, avec les cheveux roses, c'est ça ?

Je fais oui de la tête.

— Elle fait de l'escrime avec moi. Je la sentais pas, cette fille. Elle s'en est pris à Roxane, c'est ça ? Si c'est ça, je te jure, je vais la massacrer !

Je saisis Ad' par les épaules. C'est pas le moment de perdre son sang-froid, c'est ce que mon vieux dirait.

— Calme-toi, Ad'. J'te raconte c'que j'ai entendu dire. Nelly a mis une raclée à ta sœur. À c'qui paraît, c'était pas beau à voir. Ça m'étonne pas d'cette carogne de Nelly, faut toujours qu'elle cogne sur la gueule de quelqu'un. À c'qu'on dit, elle y a été fort avec Roxie.

— Elle va le regretter.

— Le truc, tu vois, c'est qu'elle le r'grette déjà. Personne a su m'dire vraiment, mais paraît que Roxie a fini par s'défendre et qu'elle l'a mise K.O.

— Quoi, Roxane ? Elle a jamais gagné un bras de fer de sa vie.

— Bah là, du fer, j'aime autant te dire qu'elle en a dégusté. Paraît que Nelly avait un poing américain, mais Roxie a réussi à lui broyer les doigts d'dans.

— Non, Rox ferait jamais ça...

— Et après ça, paraît que Roxie s'est jetée sur Nelly et lui a pété la jambe. Quand j'te dit « péter », j'parle pas d'une fracture. Elle lui a carrément arraché sa prothèse. À c'qu'on m'a dit, ça pissait le sang partout.

— Diggy, réfléchis deux secondes. On parle de Roxane. Roxane ! Comment tu veux que ma sœur ait arraché la prothèse d'une fille trois fois plus balèze qu'elle ?

— Bah, ça m'a paru louche, mais y avait des témoins. Puis Nelly se s'rait pas foutu la jambe en l'air toute seule, tu sais. Elle est barjo, mais pas maso. Elle a b'soin d'ses deux jambes pour tabasser les gens comme y faut. Vraiment, j'pense pas qu'elle serait partie à l'hosto pour l'plaisir.

— Elle est à l'hôpital, là ?

— Ouais, direct aux urgences.

— Et Roxane, elle est où ?

— Là, dans l'bureau. À c'qu'on m'a dit, l'infirmière a dû lui filer pas mal de compresses, mais elle a rien de bien grave. Enfin, si c'n'est qu'maintenant elle risque d'êt' suspendue pour c'qu'elle a fait à Nelly.

— Mais c'est pas elle, Diggy ! Elle a pas pu faire ça !

— Ça, j'sais pas Ad'. J'pensais pas non plus, tu vois. Mais au final, ta sœurette, personne lui a jamais mis la misère comme ça. Même toi, tu peux pas dire comment elle aurait réagi. Comment tu peux êt' si sûre qu'elle aurait pas su s'défendre ? J'suis d'votre côté, tu sais. Mais j'peux pas affirmer comme ça qu'Roxie y est pour rien, parce que j'ai rien vu d'tout ça. J'vous aime bien, les filles, mais vous êtes foutrement bizarres. J'sais que j'suis pas une lumière mais, justement, quand j'pige que dalle, j'fais pas genre d'savoir.

— T'inquiète, je t'en veux pas. C'est pas tes affaires, au final. C'est normal de pas se mêler de la merde des autres. Mais quand même, je peux pas croire que Roxane ait sérieusement démembré cette fille.

Ça en met du temps avant que Roxie sorte de là. Presque une heure de perdue sur l'entraînement. Si mon vieux savait ça, il m'en collerait une bonne. Raccoon Boy, qu'il me dirait, faut jamais s'mêler des affaires des donzelles. Non, toi t'es v'nu au monde pour êt' un des nôt'. J't'ai nourri pendant dix-sept ans, p'tite merde, c'est pas pour qu't'ailles batifoler avec des minettes ! Tu m'entends ? Tu t'magnes le fion, maintenant. Tu fais ton taf. Tu fais c'qu'on t'demande et tu poses pas d'question. Tu veux êt' un des nôt', oui ou merde ?

Oui, bien sûr que je veux. C'est ce que j'ai toujours voulu. Quand j'étais mioche et que mon vieux partait tard le soir, je restais chez nous avec la daronne. Elle m'obligeait à me mettre au pieu, et je rêvais que je le retrouvais, lui, dans une ruelle, quelque part, pour faire je sais pas trop quoi. Quand j'étais mioche, je savais pas ce qu'ils faisaient, mon père et sa bande. Je comprenais pas le sens de tout ça. Je savais juste que là où ils allaient, il y aurait de la castagne. Mon vieux c'était le meilleur, toujours vainqueur, payé pour casser la gueule à des connards d'anarchistes, qu'on racontait. Bref, un vrai super-héros. Je voulais être comme lui.

Mais là, maintenant, j'attends comme un blaireau de savoir ce qu'une fillette va prendre comme punition. La porte s'ouvre enfin et Roxie sort dans le couloir, la face couverte de bleus, un coquard sur l'œil, les lèvres en sang. Elle a morflé, la pauvre. Ad' lui saute au cou et la console avec des câlins. J'ai jamais compris pourquoi les gens faisaient ça. Peut-être juste parce que ça m'est jamais arrivé. C'est Ad' qui demande :

— Roxie, qu'est-ce qui t'est arrivé ?

Sa sœurette est pas loin de braire. Elle renifle.

— Cette cinglée de Nelly Belbotte... Tout ça parce que j'ai parlé à Elias... Si elle croit que ça va m'arrêter... Mais je... Je ne comprends pas comment...

— Respire, Roxie. Tu es sous le choc.

C'est dingue comme Adoria peut être douce quand elle veut.

— J'étais en train de perdre connaissance. À cause de la migraine, encore... Je ne sais pas ce qui s'est passé, Ad'... C'était comme si je sentais tout dans ma tête. Ma tête voulait arrêter son poing en acier, et c'est comme si je l'avais plié par la pensée. Je ne sais pas comment, mais je savais qu'elle avait une tige de métal dans la jambe. Je ne l'explique pas, vraiment, mais je sais que c'est moi qui ai fait ça...

— Allons, raconte pas de bêtises. Comme si tu contrôlais les objets par la pensée !

Ad' se tait. Un silence louche. Un silence qui en sait trop. Mon vieux, avec ses gars, il parlait tout le temps en silences. Je me demande bien ce que ça cache, ce genre de filles.

Roxie continue de brailler en racontant n'importe quoi. Elle est vraiment sous le choc ! Ad' la prend par le bras, elle s'excuse, et elles me laissent en plan. C'est pas plus mal, comme ça, je peux aller m'entraîner. Mais face au sac, je sais pas pourquoi, mes poings donnent des coups dans le vide. Je suis pas dedans, je suis ailleurs. Un gars comme moi, ça doit pas se poser de questions. Mais des questions, j'en ai trop, j'en ai toujours eu trop, et c'est pour ça que je fous tout en l'air tout le temps.

Quand mes poings se ramollissent, pour m'énerver un peu, je pense au vieux. Lycaon, qu'ils l'appelaient, les autres, dans la meute. C'était lui le meilleur, c'était lui mon modèle. Un putain de modèle que je pouvais pas piffrer. Toujours là à gueuler, toujours là à cogner, avec sa gueule de bois et sa poigne de fer. Un père bien comme il faut, qu'on disait, à Crown Bay. C'était facile à dire, ouais, quand on avait pas tâté de sa paume, ni goûté au placard et qu'on le voyait pas toujours se faire la malle. D'un côté, j'aimais ça, quand il disparaissait, que je l'imaginais en train de sauver le monde et que là, bizarrement, j'étais fier d'avoir de son sang qui coulait dans mes veines. Quand je rêvais de lui, en train d'abattre des salauds, là, j'oubliais que le reste du temps c'est moi qui m'en prenais plein la gueule.

J'aimais ça, quand ce fossile de Jackal débarquait à la maison à toute heure et filait à mon vieux l'arrêt de mort d'un petit malin qui foutait le bordel dans l'archipel. Quand les types de la meute touchaient une belle prime, ils se ramenaient dans notre piaule et on faisait un festin qui en finissait pas, avec des viandes pas possibles de singes et de perruches et du blé de l'Île du Paon. On se remplissait la panse jusque tard dans la nuit et les types de la meute buvaient jusqu'à gerber. Ils riaient de tout, ils râlaient pour rien. La daronne soufflait. Faut pas dire c'genre de choses devant l'mioche, qu'elle répétait en boucle. Elle arrêtait pas de geindre, ma daronne, mais c'était une brave femme. Enfin, faut croire que ça suffisait pas, parce qu'elle a quand même clamsé, la tête dans l'eau de vaisselle. J'ai jamais voulu savoir qui avait fait le coup.

J'avais treize ans quand la daronne a passé l'arme à gauche et tout ce que je voulais c'était aller buter des anarchistes avec le reste de la meute. Mais la meute, qu'ils disaient, c'était pas pour moi. J'étais qu'un gosse, qu'ils se moquaient, et je ferais dans mon froc dès qu'il faudrait en saigner un. Je pouvais bien passer mon temps à m'entraîner, tout ce que je gagnais c'était de nouvelles déculottées. Pour le vieux, j'étais qu'un minable, et c'est Vulture, une vieille de la vieille, qui s'est occupée de moi. Au début, avec ses foutus yeux posés partout, je pouvais pas l'encadrer. Ses gâteaux à elle, ils étaient mortels, au sens propre. Je lui faisais pas confiance. Mais à force, j'ai appris à faire avec, et j'ai fini par accepter d'être pris sous son aile. Vulture, elle a fini par me filer le tuyau : Fly, qu'elle disait, le fils de Coyote, il était rentré dans la meute en sortant de sa classe Élite. Enrôlé direct. Mais il s'était pissé dessus comme un bleu dès l'initiation. Si je voulais être un homme, a dit Vulture, faudrait que je devienne fort, vraiment fort, aussi costaud qu'un abri atomique.

Quand j'ai dit au vieux que j'allais partir à l'Académie et faire une classe Élite, il s'est bien foutu de ma gueule. J'ai trimé comme une bête pour passer l'examen. Quatre fois que j'ai dû le refaire avant d'être accepté dans ce bahut. Et maintenant que je suis là, pourquoi je me ramollis ? Pas le choix, Raccoon Boy, il y a qu'un seul chemin !

Je claque la porte de la chambre, le torse tout en sueur. Elias lève la tête de son téléphone. Avec ses longs cheveux blonds, on dirait une fillette.

— La douche, Gogo, ça te dit quelque chose ?

— Demain. Là, j'suis mort.

Je me laisse tomber de tout mon poids sur le matelas. Ce merdeux d'Elias soupire.

— Un problème, mec ?

— Mets du parfum au moins, tu pues le fauve.

— Eli, l'ami, j'm'aspergerai de ton parfum d'tafiole le jour où t'arrêteras d'laisser des filles s'battre pour toi !

— Ah, oui. Il y a encore eu des histoires aujourd'hui, pas vrai ?

Il fait l'innocent, ce con. Je déteste quand il se la joue.

— Ouais. T'as pas l'impression qu'ça va trop loin ? Ça fait deux ans qu'ça dure, quand même. Tu voudrais pas dire à Candace qu'elle perd son temps ?

— Briser les rêves d'une fille, ça ne me ressemble pas. Mais si quelque chose te dérange, Gogo, tu as le droit d'intervenir.

J'ai rien à répondre. Je pense à mon vieux, à sa poigne de fer, au placard. Quand je serai dans la meute, Elias, le fils à papa, j'irai le saluer. Je vois la scène d'ici. Je sens déjà ses poches pleines de fric, l'odeur du sang bien chaud. Je regarde mon avant-bras, je serre le poing. Il y a qu'un seul chemin : passer l'initiation et devenir l'un des leurs. Et toi, petit salaud, je vais te faire la peau !

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Le texte ; les choses.
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Dans le domaine des arts plastiques, Arman, grâce à ses "Accumulations", mettait l'objet en situation afin de le désigner comme extension, prolongement de l'humain. Tàpies, quant à lui, en faisait l'inscription du temps à même la matière.
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"Le doux paysage serein, propre et lumineux qui doit exister derrière les choses."
("L'extase matérielle").
Car le sens est à trouver partout, indéfiniment, les choses disposant tout contre nous leur langage secret. Celui, par exemple que Paoli, dans "La fièvre", fait tenir à un objet du quotidien, l'explorant sous toutes ses coutures :
"...il fallait se retirer dans une pièce pleine d'une pénombre sacrée, s'allonger sur un lit, et là, jouer, jouer à tout prix au jeu de l'être : avec une boîte d'allumettes, par exemple...".
Surgissement, à partir du simple, du menu, de l'insignifiant, d'une perspective ontologique dont l'homme ne saurait faire l'économie qu'en acceptant de vivre sur le mode du "on", de l'inauthentique.
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