Episode 26

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Shell

J'ai mal. J'ai tellement mal que je pourrais en mourir.

Il fait noir dans la chambre et je ne vois rien. Si je levais la tête, je verrais peut-être les rideaux se balancer sous le vent, la lueur de la lune. Mais je ne peux pas me redresser. Assise sur le lit, prisonnière de l'étreinte, je suis condamnée à fixer le sol. Kit est accroupie derrière moi, les coudes serrés sous mes aisselles pour m'empêcher de me débattre, les mains serrées sur ma bouche pour m'empêcher de cracher. La chaussette, dans ma bouche, c'est elle qui étouffe mes cris.

J'ai tellement mal que je pourrais en mourir. C'est ce que je me dis tous les soirs. Tous les soirs, je me sens mourir. Et chaque matin je revis. Trop de vie dans un corps qui se meurt. Tel est mon fléau.

Dans un monde dévasté, vivait une princesse du nom de Cypraea. Son corps était frêle et délicat. On craignait à sa naissance que le premier coup de vent la brisât. Mais elle vécut. Non seulement elle vécut, mais elle développa également une force jamais vue. Cette force lui venait d'un trésor : le joyau de la vie, une pierre dont elle était la gardienne.

Le joyau de la vie est à l'origine de toute existence, de toute forme de pensée, de toute réalité. Sans lui, rien ne peut être. Mais des créatures de l'ombre désiraient s'approprier ses pouvoirs et plonger le monde dans un chaos sans fin. Aussi fut-il confié à la princesse Cypraea, une âme pure, à qui il transmit des pouvoirs d'une puissance sans égal.

La princesse Cypraea vivait dans la plus haute tour du château de son royaume. C'est dans cette tour qu'elle conservait précieusement le joyau de la vie. Mais le château était de sable et, tous les soirs, la marée montante emportait avec elle les fondations, abaissant la tour où vivait la princesse. Chaque lendemain, le royaume tout entier se pressait autour du château pour le rebâtir. Et chaque soir à nouveau les vagues emportaient avec elles le sable des remparts. Ainsi, au fil du temps, la tour descendue devenait fondation, une nouvelle tour s'érigeait et la princesse gravissait sans relâche les marches du donjon qui le jour-même s'effondrait.

J'ouvre les yeux. Mes souvenirs sont confus. Je passe une main dans mon dos. La crise a fini par passer, et j'ai dû m'assoupir. J'entends Kit qui ronronne dans le lit voisin. Elle dort à poings fermés.
Je me lève sans faire de bruit et glisse jusqu'à la fenêtre. Je pourrais l'ouvrir.

Et si je partais ?

Finalement, je retrouve mon oreiller. Je passe le restant de la nuit à compter les plumes.

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Le texte ; les choses.
Le surgissement de l'infime et de l'inaperçu est une des marques de la culture actuelle que l'on pourrait qualifier de "métamoderne", tant cette dimension sort radicalement des sentiers habituels de la création. Quelques références poseront le cadre nécessaire à leur juste perception. Si, dans la littérature dite classique, les choses ne jouaient guère qu'un rôle de décor "de surcroît" permettant de poser le contexte dans lequel se développait une narration, il en va bien autrement dans une perspective contemporaine.
Dans le domaine des arts plastiques, Arman, grâce à ses "Accumulations", mettait l'objet en situation afin de le désigner comme extension, prolongement de l'humain. Tàpies, quant à lui, en faisait l'inscription du temps à même la matière.
Dans "Le parti pris des choses", Francis Ponge, souhaitant "fonder (le mot) en réalité", ne cherchait qu'à révéler la puissance du langage dans ses rapports avec le monde concret. Philippe Jaccottet faisait un travail sur l'exactitude de la parole qui devait mettre en valeur perçu et ressenti face aux choses vues, tout en préservant l'émotion dont elles étaient investies. Le Nouveau Roman, grâce à de méticuleuses descriptions, détachait les objets de leur usage et en faisait la préoccupation même de l'écriture. Alain Robbe-Grillet souhaitait appréhenderles choses "comme elles sont". L'objet reprenait tout son pouvoir, simplement "celui d'être là" selon les termes de Roland Barthes.
Mais c'est sans doute dans l'œuvre de JMG Le Clézio que le statut de l'objet prend une dimension non seulement originale, mais aussi une profondeur singulière. Car Le Clézio (et ses personnages) observent le monde d'un regard de myope, au travers duquel tout devient démesuré, où les sensations sont démultipliées par une propension naturelle à l'hyperesthésie, à une extraordinaire déflagration de la conscience. Dès lors la page blanche apparaît comme la métaphore du vide qu'il convient de combler. Car il y a urgence à créer du langage, à saturer de mots un univers qui, autrement, deviendrait "concentrationnaire". Décrire avec fièvre le tout du monde, aussi bien les publicités de vieux journaux, que des noms inconnus, le contour d'une pièce, la spirale d'une peau d'orange. Car tout peut être convoqué pour élever des digues contre l'absurde, aussi bien "l'extase matérielle" qui, souvent, débouche sur une manière d'émerveillement, de vision du monde primitive, à la manière du sauvage ou bien d'une naïveté tout enfantine. Parvenir à une transcendance matérielle dont les racines puisent au profond de l'expérience sensible.
"Le doux paysage serein, propre et lumineux qui doit exister derrière les choses."
("L'extase matérielle").
Car le sens est à trouver partout, indéfiniment, les choses disposant tout contre nous leur langage secret. Celui, par exemple que Paoli, dans "La fièvre", fait tenir à un objet du quotidien, l'explorant sous toutes ses coutures :
"...il fallait se retirer dans une pièce pleine d'une pénombre sacrée, s'allonger sur un lit, et là, jouer, jouer à tout prix au jeu de l'être : avec une boîte d'allumettes, par exemple...".
Surgissement, à partir du simple, du menu, de l'insignifiant, d'une perspective ontologique dont l'homme ne saurait faire l'économie qu'en acceptant de vivre sur le mode du "on", de l'inauthentique.
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