Episode 23

6 minutes de lecture

Sancho

Magnus qui envoie ses filles étudier à la grande ville. Lui, le grand scientifique, le type qui ne jure que par l'école de la vie, l'épanouissement personnel. Lui qui prétend que l'égalité ça ruine l'individu, que lui il éduque ses filles en fonction de ce qu'elles sont, de leurs capacités. L'école publique, qu'il dit tout le temps, c'est un sacré gâchis. Le Magnus que je connais, il aurait jamais eu une idée pareille ! Ce père-là, il serait au moins venu dire au-revoir à ses filles avant l'embarcation. Moi, je le dis, quelque chose tourne pas rond.
Je suis pas le genre de type à poser des questions. Je suis pas un bavard. Les interrogatoires et autres commérages, c'est bon pour les bonnes femmes. Mais j'ai une bonne paire d'yeux et je connais bien les gens. Ces cinq mômes sur le pont de mon rafiot, c'est pas dans l'ordre des choses. Pour sûr, il y a eu une couille chez les Iunger. Qui sait, peut-être bien même que c'est une fugue qu'elles font. C'est pas mes oignons. Mais ça pourrait le devenir. Moi, mon job, c'est de mener la barque et de livrer la marchandise. Tant que je peux en tirer un bon prix. Il se pourrait même bien que cette aventure-là, ça fasse mon affaire.

Y a pas eu trop de vagues pendant la traversée. Je tenais la barre. Je les quittais pas des yeux. La mer était bonne aujourd'hui. Les vents étaient bons. Ça naviguait bien. Emmanuelle et Luna, toujours le nez dans un de leurs bouquins. Adoria, excitée comme une puce, qui allait et venait d'un bout à l'autre du pont. Roxane, le nez en l'air à l'avant. Le vent qui soulevait les bords de sa jupe et découvrait le haut de ses gambettes toutes roses. Pas de doute, celle-là, elle va faire des ravages dans sa nouvelle école ! Faustine, elle est partie vadrouiller du côté des conteneurs. Elle m'inquiète, cette gamine, depuis qu'elle est mioche. Y a un truc chez elle, un petit air mauvais. Elle aime pas trop les gens. Ça lui fera pas de mal de se frotter au système. Les autres sont pas venues. Nolwenn, par exemple, elle est pas montée à bord. C'est dans l'ordre des choses. Cette petite-là, elle est trop turbulente. C'est pas une place pour elle, la grande ville.

Quand on est arrivés au port, on a débarqué les filles et j'ai été payer un verre au petit Zack. C'est un bon gars, Zackary. Un gaillard bien bâti avec une bonne face, toujours le sourire. Quand il croise une demoiselle, il la salue toujours, avec des manières bien polies comme il faut. Ça lui réussit bien. Au boulot, il lésine pas sur les efforts et il se plaint jamais de rien. C'est pas le genre à voler dans la caisse, ni dans le stock de bières. C'est même pas le genre à demander une avance ou un vrai bon salaire. Pour ça, je lui en dois une. Moi, je suis dans la dèche depuis un bon moment. J'ai pris mes habitudes et ces habitudes-là on les a pas pour rien. Soixante plaques environs pour un bon cru au Temple. Je trime pour satisfaire ma petite addiction.
Le gamin, il veut jamais venir avec moi au Temple. Pas son genre. C'est un bon gars. Quand on en demande pas trop, n'empêche, on est bien servi, et ça coûte pas un bras. Mais Zack, il dit que c'est pas son truc, que ça l'intéresse pas. Il m'impressionne. Moi, à son âge, j'étais déjà trop curieux. Si jamais j'avais été aussi sage que ce garçon, je ne serais pas resté bien longtemps dans cette putain de ville qui t'aspire vers le fond. Les gens se regardent à peine et personne juge personne, parce qu'on le sait bien, qu'on est tous aussi pourris les uns que les autres. Le meilleur d'entre nous, c'est encore Gina, avec toutes ses dentelles qui lui moulent l'asperge. Gina, c'est un copain d'enfance. En ce temps-là, c'était encore Gino. La plupart des autres gosses le cognaient à cause de ses manières et puis de ses tenues. Moi j'aurais pas osé. Foutre une claque à un géant comme lui, même en jupette ! J'aurais pas osé. Pour ma défense, je disais qu'y avait aucune fierté à tabasser une gonzesse. Mais il aurait pas été une vraie armoire à glace, Gino, peut-être bien que je lui aurais foutu sur la tronche. N'empêche qu'aujourd'hui, je regrette pas. Gina me le rend bien, d'avoir pris sa défense. Chez Gina, y a toujours une place au bar pour moi, et une bouteille au frais. Pour mon anniversaire, y a toujours une de ces liqueurs. Le genre de truc dégueulasse qui vous reste sur la langue pendant trois jours. Mais ça lui fait plaisir à Gina, de m'offrir cette saloperie de boisson pour friqués. Alors je bois cul sec et je la remercie bien.

Zack vide son whisky d'une traite et claque le verre sur le comptoir. Il souffle bruyamment. Ça pue l'alcool. J'aime ça.
— Elle est jolie Roxane, pas vrai ? qu'il me sort.
— Ça tu peux le dire ! Mais tu sais, gamin, vaut mieux qu'tu l'oublies. J'les aime bien, ces p'tites. Et toi aussi j'sais qu't'es un brave type. C'est pas une fille pour toi. J'veux dire, une fille facile, faut la garder sous le coude, mais jamais la marier. Ou bien elle te fait cocu. Trouve t'en une vraie, de femme, comme mon Agnès !
Je replonge dans mon verre.
— Z'êtes marié, vous, m'sieur Sancho ?
— Eh oui, p'tit gars. J'avais ton âge, à peu près, quand j'ai marié Agnès. Agnès, c'était pas un canon, pas le genre de fille que je matais dans les magasines, mais personne lui tenait tête. Ça, c'était une femme de caractère.
— Elle est morte ?
— Y a quelques années. Sans dire un mot, qu'elle est partie. Elle m'a fait la gueule jusqu'au bout. Une sacrée tête de mule !
— Pourquoi elle vous f'sait la gueule, vot' femme ?
— Bah, pour des histoires de rien du tout. J'te l'ai dit, p'tit gars, Agnès, c'était pas un canon. Un vieux loup d'mer comme moi, ça doit se rincer l'oeil pour garder la santé. Ça doit entretenir toutes les parties d'son corps. Agnès, c'était une tête de mule, mais aussi une sacrée jalouse. Elle a pas supporté qu'j'aille voir plus jolie qu'elle. J'l'ai plus jamais touchée, et puis elle a clamsé. Faut croire qu'elle aurait dû s'entretenir un peu plus !
Zack me regarde pas, il a le nez dans son verre. Peut-être qu'il comprend pas encore ces choses-là, lui. Il est trop jeune. Mais d'ici quelques années il saura ce que c'est que la vie, la vraie, pas celle dont on rêve, le nez en l'air sur les quais quand on est tout gamin. Moi la vie, elle m'a joué des tours. J'aurais voulu bosser dans la marine marchande, pour de grandes compagnies, et avoir assez de billets dans mes poches pour séduire n'importe quelle donzelle sur cette île. Mais j'ai presque soixante ans et je suis jamais sorti de ce trou. J'ai trimé toute ma vie sur ce foutu rafiot, à faire la navette d'une île à une autre pour ravitailler ces touristes blindés de fric. J'ai lâché mes rêves avec le temps. Plus personne se rappelle le gosse que j'étais, qui voulait mettre les voiles et faire le tour du monde. Même moi, je l'ai oublié, ce morveux sans jugeote. Ses rêves à lui ont coulé tout au fond de l'océan. J'ai noyé ce gosse-là dans le rhum et dans le whisky.
— Moi, dit Zack, j'épouserai une belle fille, et j'l'aimerai, et on aura deux beaux enfants. Tenez, une fille et un garçon ! Ou deux garçons. Ou deux filles. N'importe. J'pense que j'serai un bon père, m'sieur Sancho. Quand j'aurai des enfants j'leur apprendrai tout : comment diriger une barque, comment pêcher l'poisson. Vous avez pas d'enfants, m'sieur, pas vrai ?
— Non, aucun marmot a eu la malchance d'être mon gamin.
Faut dire, là où j'ai laissé traîner ma queue, les femmes c'était pas des mères, c'était toutes des amantes. Aucune aurait pris le risque de laisser un polichinelle engraisser dans le tiroir.

— C'pas bien grave ! sort Zack en me collant une grande tape dans le dos. À moi, vous m'avez appris un tas d'trucs. Et puis, y'a les filles Iunger. Elles sont un peu d'vot' famille, depuis l'temps, c'pas vrai ?
— Hmm.
La famille. Ça fait un bon bout de temps que cette valeur-là, elle me dit plus trop rien.

Annotations

Recommandations

Défi
docno
Une vie de rêve... Oui c'est possible quand on a un boulot de rêve. Et c'est mon cas !
204
132
28
106
Défi
Bérangère Löffler
Un défi poétique
3
2
0
0
jean-paul vialard


Le texte ; les choses.
Le surgissement de l'infime et de l'inaperçu est une des marques de la culture actuelle que l'on pourrait qualifier de "métamoderne", tant cette dimension sort radicalement des sentiers habituels de la création. Quelques références poseront le cadre nécessaire à leur juste perception. Si, dans la littérature dite classique, les choses ne jouaient guère qu'un rôle de décor "de surcroît" permettant de poser le contexte dans lequel se développait une narration, il en va bien autrement dans une perspective contemporaine.
Dans le domaine des arts plastiques, Arman, grâce à ses "Accumulations", mettait l'objet en situation afin de le désigner comme extension, prolongement de l'humain. Tàpies, quant à lui, en faisait l'inscription du temps à même la matière.
Dans "Le parti pris des choses", Francis Ponge, souhaitant "fonder (le mot) en réalité", ne cherchait qu'à révéler la puissance du langage dans ses rapports avec le monde concret. Philippe Jaccottet faisait un travail sur l'exactitude de la parole qui devait mettre en valeur perçu et ressenti face aux choses vues, tout en préservant l'émotion dont elles étaient investies. Le Nouveau Roman, grâce à de méticuleuses descriptions, détachait les objets de leur usage et en faisait la préoccupation même de l'écriture. Alain Robbe-Grillet souhaitait appréhenderles choses "comme elles sont". L'objet reprenait tout son pouvoir, simplement "celui d'être là" selon les termes de Roland Barthes.
Mais c'est sans doute dans l'œuvre de JMG Le Clézio que le statut de l'objet prend une dimension non seulement originale, mais aussi une profondeur singulière. Car Le Clézio (et ses personnages) observent le monde d'un regard de myope, au travers duquel tout devient démesuré, où les sensations sont démultipliées par une propension naturelle à l'hyperesthésie, à une extraordinaire déflagration de la conscience. Dès lors la page blanche apparaît comme la métaphore du vide qu'il convient de combler. Car il y a urgence à créer du langage, à saturer de mots un univers qui, autrement, deviendrait "concentrationnaire". Décrire avec fièvre le tout du monde, aussi bien les publicités de vieux journaux, que des noms inconnus, le contour d'une pièce, la spirale d'une peau d'orange. Car tout peut être convoqué pour élever des digues contre l'absurde, aussi bien "l'extase matérielle" qui, souvent, débouche sur une manière d'émerveillement, de vision du monde primitive, à la manière du sauvage ou bien d'une naïveté tout enfantine. Parvenir à une transcendance matérielle dont les racines puisent au profond de l'expérience sensible.
"Le doux paysage serein, propre et lumineux qui doit exister derrière les choses."
("L'extase matérielle").
Car le sens est à trouver partout, indéfiniment, les choses disposant tout contre nous leur langage secret. Celui, par exemple que Paoli, dans "La fièvre", fait tenir à un objet du quotidien, l'explorant sous toutes ses coutures :
"...il fallait se retirer dans une pièce pleine d'une pénombre sacrée, s'allonger sur un lit, et là, jouer, jouer à tout prix au jeu de l'être : avec une boîte d'allumettes, par exemple...".
Surgissement, à partir du simple, du menu, de l'insignifiant, d'une perspective ontologique dont l'homme ne saurait faire l'économie qu'en acceptant de vivre sur le mode du "on", de l'inauthentique.
0
0
0
2

Vous aimez lire Opale Encaust ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0