22.2

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Hier soir, après avoir convenu de qui resterait et qui s'en irait étudier à l'Académie, il a fallu passer les tests d'admission en ligne. Sans aucune surprise, Luna et Emmanuelle s'en sont tirées avec brio. Le score de Faustine aussi s'est révélé plutôt surprenant. Moi et Adoria, nous ne sommes pas vraiment des intellectuelles, mais Papa a toujours su valoriser nos points forts. Je pense que c'est grâce à lui si nous avons obtenu la moyenne. Emmanuelle et Eugénie se sont occupées de remplir les formalités. Et là, Emma a lu à haute voix :
— Pour réserver vos chambres à l'internat, veuillez contacter le responsable au numéro suivant...
Sa voix s'est peu à peu éteinte. Même moi, j'ai compris que nous avions un problème.
— Eugèn', a lancé Luna, c'est toi notre père, désormais. Du moins, administrativement. J'espère que tu sais comment prendre une grosse voix !
— Ahah. Très drôle. Vous allez réserver vos chambres toutes seules, comme des grandes ! Cela dit, si mes collègues essayent de me joindre, comment j'éluderai sans que ce soit suspect ?
— J'ai peut-être une solution, ai-je dit.
Je ne sais pas pourquoi je n'ai pas pu m'abstenir. J'ai rarement l'occasion d'impressionner mes sœurs. Sur le moment, je me sentais vraiment maligne. Je leur ai expliqué qu'il existait un logiciel qui permettait de modifier sa voix au téléphone. Il offre un large choix de timbres et, avec ça, Eugénie pourra emprunter autant d'identités qu'elle le voudra. Ma suggestion a fait l'unanimité. J'étais vraiment contente de moi.
En poursuivant les démarches, de nouveaux obstacles sont apparus. Je n'ai pas tout saisi, hormis le fait que nous n'avions aucun papier : pas de fiche de recensement, pas d'affiliation à une quelconque assurance, même pas une carte d'identité. Moi comme mes sœurs, sur le plan administratif, nous n'avions jamais existé. Là encore, je n'ai pas su tenir ma langue :
— Il suffit de se procurer de faux papiers. Je connais un type...
Ma solution a encore une fois été la bienvenue. Mais moi, je n'ai pas pu échapper aux questions. Évidemment, mes sœurs m'ont demandé quel besoin je pouvais bien avoir de modifier ma voix, d'utiliser de faux papiers. En bref, j'ai dû leur avouer que je m'étais inventé une bonne dizaine de fausses identités. Alors, je n'ai plus eu la possibilité de me défiler. J'ai dû tout leur expliquer : les mensonges que j'ai racontés pour séduire des garçons, les fausses moi que j'ai inventées pour qu'ils ne retrouvent pas ma trace, tout, jusqu'à la façon dont j'ai monnayé mes charmes par téléphone.
— Roxane, s'est inquiétée Cerise, tu as déjà rencontré l'un de ces gars ?
— Non, non. Je me contente de leur parler. Ils payent juste pour entendre ma voix. Ce n'est même pas la mienne, en vérité, puisque j'utilise le logiciel. Je choisis une voix sensuelle, je leur dis ce qu'il faut pour les chauffer un peu, pour qu'ils... Enfin, je ne vais pas non plus vous faire un dessin. Pour toucher plus d'argent, je me suis inscrite à l'agence sous trois noms différents. D'où les faux papiers.
La plupart de mes sœurs ont eu l'air choquées. Seules Faustine et Luna sont restées de marbre. C'est dans ce genre d'instant que j'entrevois ce qui peut les rapprocher. J'ai soutenu leurs airs ahuris, jusqu'à ce qu'Adoria pose sa fameuse question.
— Ça te fait quoi, de savoir que des dizaines de types se masturbent pendant que tu leur parles ?
— Ad' ! s'est écriée Cerise.
— Rien. Ça ne me fait rien. C'est pas comme si c'était moi. C'est Jenn, Cassandra, Désirée. C'est pas comme s'ils savaient quoi que ce soit de moi.
Ça fait des mois que j'ai ce genre d'activité. Ça ne m'a jamais rien fait. Je n'ai jamais eu la sensation de faire quelque chose de mal. Je n'ai jamais eu la sensation que c'était moi, d'ailleurs, tout ce temps, au téléphone. Mais quand Adoria a posé ce regard-là sur moi et qu'elle m'a parlé avec cette voix, soudainement, j'ai eu honte. Je n'avais jamais eu aussi honte de ma vie. J'ai voulu m'enfouir dans un trou, sous terre, et promettre de ne plus jamais recommencer. Si Luna n'avait pas été là pour remarquer à quel point ces faux papiers allaient nous simplifier la vie, j'aurais sans doute fondu sur place.

Luna me donne une petite tape dans le dos.
— Nous sommes presque arrivées, dit-elle.
Puis, elle ajoute à voix basse :
— Essaye de ne pas briser trop de cœurs, une fois en ville, d'accord ?
Je ris, à moitié nerveusement. Luna s'éloigne :
— Je vais tenter de trouver Faustine avant qu'on débarque. Maintenant que je suis responsable de ses actes, il vaut mieux que j'assure mes arrières !
Luna prétend que nous cherchons tous une forme de paix. Je me demande bien quelle est la sienne.

Le soleil est déjà haut dans le ciel lorsque Sancho jette l'encre.
— Mesdemoiselles, bienvenue à Elthior !
Ce n'est pas la première fois que nous venons sur l'île. Mais, comme toutes les fois précédentes, le port d'Elthior me paraît tellement gigantesque, tellement animé ! Où que je pose le regard, je vois des gens qui s'affairent. Beaucoup d'hommes. Des marins, pour la plupart. Certains portent des caisses, d'autres tirent des filets remplis de poissons. Il y en a qui bâtissent de nouveaux quais, au bout de la jetée. Des femmes qui crient, qui rient, des enfants qui courent et rient, des hommes qui rient aussi du plus profond de leurs gorges. Et puis encore des hommes, certains le torse nu, qui exhibent leurs muscles, leurs tatouages, leurs cicatrices...
— Eh, oh, debout là-dedans !
Adoria agite la main devant mon visage. Mes joues virent au rouge.
— Salut Roxane ! Ça va ?
Je tourne la tête en reconnaissant la voix de mon interlocuteur. Zackary me sourit. Sa peau est mate, ses cheveux clairs. Le bleu vif de ses yeux rappelle une mer turquoise. L'anneau à son oreille et sa barbe négligée lui donnent vaguement l'air d'un mauvais garçon. C'est ce qui le rend si mignon.
— Où est-ce que t'étais ? je demande.
— À l'arrière, avec ta sœur. On discutait bateau.
Zackary se tourne vers Adoria. Je rêve ou elle est encore en train de me doubler ?
— J'étais ravi d'te parler, Adoria ! Surtout, s'tu veux prendre un cours de navigation, viens m'voir. J'connais quelqu'un qui donne des l'çons pour pas cher !
Il lui fait un clin d'œil. Adoria descend du bateau en lui adressant tout juste un signe de la main. Non mais je rêve !
— Et moi ? je demande. Tu ne me proposes pas de prendre des cours, à moi ?
Zackary me sourit.
— Comme si j'allais t'envoyer prend' des cours avec quelqu'un d'aut' ! lance-t-il. S'tu veux apprend' à conduire un bateau, j't'apprendrai moi-même.
— Et elles me coûteraient quoi, tes leçons ?
— Oh, trois fois rien...
Il me fait les beaux yeux et passe avec gêne sa main derrière son crâne. C'est presque trop facile ! Je me détourne avec dédain, remercie Sancho pour la traversée et descends à mon tour du bateau.
— De toute façon, c'est pas comme si ça m'intéressait, d'apprendre ce genre de trucs.

Je rejoins mes sœurs dans le port. Luna vient d'appeler un taxi.
— Il n'y a pas beaucoup de beaux bateaux, je remarque.
— C'est parce qu'on est dans le Port des Veuves, m'explique Emmanuelle, un ancien port de pêche des quartiers pauvres de la vieille ville. Il s'est étendu au cours des derniers siècles et c'est devenu le plus grand port de commerce de l'archipel.
— Le Port des Veuves, hein ? C'est joyeux, comme nom.
— C'est parce qu'avant, les veuves des marins perdus en mer venaient toutes pleurer leur perte sur la jetée. Le surnom est resté, même si aujourd'hui les conditions de travail des pêcheurs sont beaucoup moins dangereuses qu'au dix-neuvième siècle.
— Ils sont où, alors, les beaux bateaux ?
— Plutôt au sud de l'île, sur la zone artificielle. Il y a le Port du Soleil, là-bas, où arrivent les touristes. Et puis, tout au nord, à deux pas d'ici, il y a le vieux port de Red Hill. C'est là que les habitants laissent leurs bateaux de plaisance.
— Red Hill ?
— La première ville fondée par les anglais dans l'archipel, intervient Luna. Il paraît que le temps y est figé depuis le dix-neuvième. Il faut absolument que j'aille y faire un tour !
— Bah ce sera sans moi. Les coins vieillots, non merci !
Alors que nous traversons le port en direction de la route, nous croisons un groupe d'hommes installés sur des caisses. Ils sont en pleine partie de cartes. Quelque chose chez eux retient mon attention, et je vois qu'Emmanuelle aussi les dévisage un instant. Je comprends vite pourquoi. Ils n'ont pas l'air de marins. Ils portent des habits de marques, certains des vestes en cuir, et leur apparence est particulièrement soignée, du rasage à la coiffure. Je jurerais même que certains se sont fait un soin de la peau, une manucure. Alors que j'admire les ongles impeccables de l'un deux, mon regard glisse sur son avant-bras. Un tatouage dépasse sous son blouson : une sorte de petit poisson longiforme muni de moustaches et de minuscules nageoires. Le type lève les yeux sur moi et s'aperçoit que je le fixe. Il me lance un regard noir et je recule immédiatement pour rejoindre mes sœurs.
— Ça ne va pas de fixer les gens comme ça ? me gronde Emma. Surtout ces types-là. Je te parie tout ce que tu veux que ce sont des candirus !
— Des quoi ?
— Allons Roxie, tu n'as jamais entendu parlé de l'Ordre des Nécrophages ? me demande Luna.
Je secoue la tête. Mes sœurs m'expliquent tout. Il s'agit d'un groupe de personnes recrutées secrètement par le gouvernement pour éliminer les individus qui menaceraient l'ordre établi. Avec le temps, ces assassins sont devenus un gang réputé et redouté, bien que leurs liens avec les dirigeants n'aient toujours pas été prouvés. Ce poisson tatoué sur leur bras, m'explique Emmanuelle, c'est un candiru : il est connu pour s'introduire dans le corps de ses proies et se nourrir de leur sang de l'intérieur. Je grimace.
— C'est répugnant !
— Moi, je trouve ça cool, déclare Faustine.
Ça faisait longtemps que nous n'avions pas entendu sa voix grave. On s'en serait sans doute passé. Mais plus personne ne s'étonne des goûts étranges de Faustine. Je hausse les épaules :
— Dans tous les cas, ces mecs n'ont aucune raison de s'en prendre à moi. C'est pas comme si j'étais une menace. La politique, c'est bien un domaine qui m'intéresse pas du tout !

Notre taxi arrive enfin. Il nous faut une bonne trentaine de minutes pour arriver jusqu'à l'Académie. C'est là que commence mon fabuleux destin.

Il n'est pas encore huit heures lorsque nous arrivons. Celle qui nous accueille s'appelle Naomi Diez, une trentenaire énergique avec un maquillage léger qui porte sa chemise nouée autour de la taille et ses cheveux relevés dans une queue de cheval. Sa voix est fluette et elle parle rapidement. Elle est à peine plus grande que nous.
Elle se présente comme étant professeur de sport et directrice adjointe. Cette combinaison me surprend mais je n'en laisse rien paraître. Le courant semble passer d'emblée entre Adoria et elle. Je suppose qu'entre athlètes, elles doivent se reconnaître. Adoria lui pose un tas de questions concernant les programmes sportifs de l'Académie, mais Naomi Diez l'invite à venir plus tard dans son bureau pour en discuter. Sur le coup, je suis rassurée de ne pas avoir à me farcir la liste des disciplines sportives. Mon soulagement est cependant de courte durée puisque, encouragée par Emmanuelle, Naomi Diez enchaîne avec le règlement intérieur. Tout bien considéré, aucune des règles qu'elle énonce n'est réellement injuste. Mais, lorsqu'on a grandi sur une île avec pour seule limite ses rêves, la seule idée d'obéir à un règlement paraît tout de suite assommante.
Malgré moi, je laisse échapper un profond soupir. Naomi Diez fronce les sourcils.
— On ne vous a pas appris la politesse, jeune fille ?
Je porte ma main à la bouche et lui présente timidement des excuses. Elle n'a pas l'air d'y prêter attention, ni réellement de m'en tenir rigueur.
— La rigueur, dit-elle, c'est le mot d'ordre, ici. Veillez à toujours donner le meilleur de vous-mêmes, sans quoi l'Académie ne vous fera aucun cadeau. Nous sommes particulièrement à cheval sur le respect d'autrui. En tant qu'internes, je vous engage également à ne pas dépasser le couvre-feu. Chaque faux pas vous vaudra un avertissement. Si votre comportement laisse à désirer, l'Académie n'hésitera pas à vous exclure, alors tâchez de faire profil bas et de respecter les règles. Je vais vous montrer vos chambres.
Je ne sais pas comment font mes sœurs pour garder leur sang-froid. Après ce discours, je sens mon sang bouillir dans mes veines. Je ne sais pas trop quel est ce sentiment. La colère, cette aigreur nouvelle face à cette soudaine oppression, se mêle à la peur, celle de ne pas être à la hauteur. J'ai subitement l'impression d'être un paquet de fond de teint mal appliqué dont la couleur contraste avec le teint de la peau. Et on a beau frotter, frotter, impossible de me fondre parmi les pores, d'atteindre la bonne nuance !
Il faut croire que mon malaise est apparent. Sans doute je palis, puisque mes sœurs me dévisagent et que Naomi Diez s'inquiète :
— Vous vous sentez bien ? Il ne faut pas vous mettre dans cet état, vous savez. Avec un peu de bonne volonté, je suis sûre que vous vous en tirerez très bien.
Elle m'adresse un sourire, et j'essaye de me convaincre que ce qu'elle dit est vrai. Je me ressaisis, au moins le temps d'arriver jusqu'à ma chambre, où je déplie ma valise.
Je partage la chambre d'Adoria. À cette nouvelle, c'est déjà comme si un poids m'était ôté. Dans le fond, je pense que j'espérais être avec elle. Même si nous sommes très différentes, c'est sans doute avec elle que j'ai la plus grande complicité. Ma joie redouble en apprenant que moi et Adoria nous serons dans la même classe : la finale Quartz. La classe finale, c'est celle durant laquelle on est supposé décider de sa future orientation et postuler pour des établissements spécialisés. Moi comme Adoria, nous savons toutes les deux quel milieu nous intéresse. Nous ne nous faisons pas trop de soucis concernant notre orientation. Je me demande ce que feront mes autres sœurs.
Toutes les trois, elles sont en finale Rubis. À ce que j'ai cru comprendre, c'est la meilleure classe de l'Académie. Pour l'intégrer, il faut avoir de très bons résultats aux tests d'admission. Je me demande encore comment Faustine a fait pour y entrer. Dans la foulée, j'apprends que Luna et Emmanuelle occuperont la même chambre. Faustine, quant à elle, partagera la sienne avec une autre pensionnaire. Ma première pensée va à Luna : « Tu as intérêt à surveiller tes arrières ! »

Un peu après huit heures, Naomi Diez nous conduit jusqu'à nos classes respectives. Chacune notre tour, Adoria puis moi, nous nous présentons devant notre nouvelle classe. Je profite de mon bref passage sur l'estrade pour scruter les garçons de la classe. Certains me paraissent plutôt beaux, mais aucun ne retient véritablement mon attention.
On me fait asseoir à côté d'une dénommée Kit : une grande fille à la peau noire et au regard sombre. Ses iris, légèrement rosés, ne cessent de faire des allées et venues entre moi et l'écran sur lequel le professeur vient d'entamer son cours. D'abord, cela m'insupporte, puis je réalise que moi aussi je suis en pleine introspection. Ce qui m'intrigue, en tout premier, ce sont ses longs cheveux blonds, coiffés en dreadlocks. Puis, c'est cette espèce de sweat vert à manches courtes, qu'elle a enfilé par-dessus sa chemise. Le tissu n'est pas commun : à mi-chemin entre le coton et l'imperméable. Il y a ce grain de beauté, juste sous son œil droit, qui ajoute encore à la dureté de son regard. Et puis ses ongles, ses longs ongles qu'elle s'amuse à faire crisser sur le rebord de la table, les bracelets en tissus qui enferment ses poignets, ou encore cet étrange collier en acier serré en bas de son cou. J'essaye, vraiment, mais je ne peux pas m'empêcher de la scruter du coin de l'œil.
Plusieurs fois, j'ai comme l'impression qu'elle va parler, me dire quelque chose. Mais elle ne le fait pas.

Au bout de deux heures, enfin, l'heure de la pause sonne. Je retrouve Adoria. Je lui demande quelles sont ses premières impressions.
— C'est super ! s'exclame-t-elle. Enfin, pour être honnête, j'ai pas tout saisi aux cours. Mais bon, c'est que le premier jour. Et toi, Roxie, comment tu le sens ?
Mal. Terriblement mal. Je ne sais pas comment je vais affronter les deux prochaines heures en attendant la pause de midi. Mais je réponds :
— Pas trop mal.
— Alors, t'es assise à côté d'un beau gosse ?
— Non. Une fille bizarre.
— T'en fais pas, j'te présenterai mon voisin. J'sais pas si c'est ton genre, mais... Eh ! Degory !
Le fameux Degory vient à notre rencontre. Il a le teint doré et de grands yeux ternes. Ses cheveux couleur châtaigne sont ébouriffés sur le sommet de son crâne. Une petite tresse glisse le long de son cou derrière son oreille gauche. Sous ses lèvres sèches, se dresse un menton pointu, couvert par une barbe de trois jours. Ses épaules sont carrées, ses bras musclés. Sa chemise cintrée est mal repassée. Il me tend la main.
— Degory. Enchanté.
Il a la voix rauque d'un fumeur de longue date. Je serre la main qu'il me tend. Degory nous demande d'où nous venons. Je lance un regard paniqué à Adoria qui répond tout naturellement :
— L'Île des Nootaks. On a grandi là-bas.
— Y a une école sur c'caillou ? demande Degory.
— Non. On a eu un enseignement... particulier.
— Je vois, lâche-t-il en portant un chewing-gum à sa bouche. Moi non plus, j'ai pas beaucoup fréquenté l'école avant d'arriver ici. On bougeait toujours beaucoup, à cause du boulot d'mon vieux. 'Fin, j'vais pas vous faire ma biographie, non plus. C'était juste pour vous dire, je sais c'que ça fait d'arriver ici et de s'dire : « Bordel, où est-ce que j'suis tombé ? ». J'sais c'que c'est. Faut surtout pas laisser les gens ici vous dire qu'vous êtes pas à vot' place. Compris ? Si y'en a un qui vous dit ça, dites-le. Moi j'irai lui en coller une.
Je lance un nouveau regard à Adoria. Je ne sais pas quoi répondre. Elle non plus, visiblement.
— Euh... Merci ? bégaie-t-elle. C'est sympa de savoir qu'on peut se serrer les coudes, mais on va éviter de t'attirer des ennuis, Diggy...
— Des ennuis ? Comme si ! L'Académie a bien plus besoin de moi que l'inverse...
— Ah oui ? intervient une voix aiguë.
— Tiens, Madame la déléguée !
Degory adresse à la nouvelle venue un sourire ouvertement hypocrite et s'éclipse, les mains dans les poches de son jean.
La déléguée se joint à nous. Elle a la peau aussi blanche que la nacre et les yeux aussi verts que deux belles pistaches. Ses cheveux roux, quasiment rouges, sont fermement maintenus dans deux grosses couettes. Une frange bien droite retombe sur son front, parallèlement à la monture de ses lunettes de vue. Elle est petite, trapue et quelque chose – peut-être la façon dont elle serre la mâchoire, garde les lèvres pincées ou encore le froncement de ses longs sourcils – me laisse penser qu'elle est du genre autoritaire. Derrière elle, se tient son double, au masculin : un garçon de sa taille, avec la même couleur de cheveux bien particulière, la même mâchoire carrée, la même silhouette petite et trapue, les iris aussi verts et l'air aussi sérieux. Tous deux portent des vêtements sobres : elle, un tee-shirt dont le col jaune rappelle la couleur de sa jupe ; lui, une chemise blanche et un pantalon noir. Ils ont exactement la même cravate marron, nouée autour du col. Lui, cependant, a l'air plus réservé.
— Je m'appelle Dayanara Laverde Reyes, dit la fille. Et voici mon frère, Armando. Je suis votre déléguée, alors n'hésitez pas, si vous avez besoin d'une quelconque information. Cela dit, je préfère vous prévenir, je fais partie du Comité de Discipline et je serai intransigeante en ce qui relève du règlement.
— Ravie de te connaître, Daye !
Devant la main que lui tend Adoria, la déléguée s'écarte.
— J'oubliais, ajoute-t-elle, pas de familiarités.
Sur quoi, elle nous laisse en plan, Armando sur ses talons. J'échange avec Adoria un regard sceptique.
— J'ai comme l'impression qu'on ne va pas être amies.
— Laissons-lui une chance, insiste Adoria. Elle est p't-être juste un peu coincée.
À ce moment-là, j'ai l'intime conviction que la suite sera difficile.

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("L'extase matérielle").
Car le sens est à trouver partout, indéfiniment, les choses disposant tout contre nous leur langage secret. Celui, par exemple que Paoli, dans "La fièvre", fait tenir à un objet du quotidien, l'explorant sous toutes ses coutures :
"...il fallait se retirer dans une pièce pleine d'une pénombre sacrée, s'allonger sur un lit, et là, jouer, jouer à tout prix au jeu de l'être : avec une boîte d'allumettes, par exemple...".
Surgissement, à partir du simple, du menu, de l'insignifiant, d'une perspective ontologique dont l'homme ne saurait faire l'économie qu'en acceptant de vivre sur le mode du "on", de l'inauthentique.
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