15.2

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Cerise et Nolwenn se sont mis en tête de cuisiner quelque chose. Faustine s'est assise à côté d'elles, sur le plan de travail de la cuisine, et dévore une pomme avec tellement d'application que rien ne semble exister pour elle en dehors de ce fruit. Moi, je déteste les pommes. Ce n'est pas vraiment le goût qui me dérange. Pour tout dire, je trouve ce fruit un peu fade. J'ai beaucoup de mal à croire qu'Adam et Eve aient renoncé à l'éternité pour manger un truc aussi banal qu'une pomme. Enfin, depuis que Papa nous a lu le conte de Blanche-Neige quand nous étions petites, il n'y a plus eu moyen de m'en faire avaler une. Encore aujourd'hui, quand je vois Faustine engloutir des kilos de pommes, je ne peux pas m'empêcher d'avoir peur de la retrouver inanimée. Le comble, dans tout ça, c'est que c'était l'eau qui était empoisonnée. Et son corps qui reste là, en bas...
Adoria traverse la salle à manger pour regagner le salon. J'attrape son bras au passage. Elle me dévisage.
— Tu n'étais pas très bavarde, tout à l'heure, je lui fais remarquer.
— Non, j'comprenais pas grand-chose non plus.
— Et tu m'as laissé croire que j'étais la seule gourde à ne rien capter ! Sympa la frangine !
Adoria ébouriffe mes cheveux pour se moquer de moi. Je grogne. Je déteste qu'on touche à mes cheveux.
— Adoria...
— Oui ?
— Papa... Il faut sortir le corps de Papa et le mettre dans la chambre froide.
— Quoi ? Maintenant ?
— Maintenant. On a été tellement inutiles aujourd'hui, à rester vautrées dans le sofa. Cerise est déjà toute chamboulée. On va pas le laisser pourrir, quand même.
— Non. Mais tu te sens prête à le voir ? Je veux dire, mort ?
— Non, je serai jamais prête pour ça de toute façon. Aide-moi, s'il te plaît.
Adoria acquiesce dans un bref hochement de tête. Nous descendons dans le laboratoire. C'est la première fois que nous pénétrons dans sa pièce secrète. Il y a quelque chose de vraiment malsain ici, et en même temps de vraiment familier. C'était là, sous nos pieds, tout ce temps. Peut-être que c'est normal d'avoir l'impression de déjà connaître cet endroit. Et, en même temps, c'est effrayant.
Le corps de Papa est étendu sur une paillasse, sous une lampe qui grésille. J'ose à peine le regarder. Il le faut, pourtant. Sa chemise est ouverte est laisse entrevoir la cicatrice encore rouge sur le côté de son ventre. J'ai mal au cœur. Sa peau est propre, elle luit. Emma et Eugénie ont dû le nettoyer. Je ne sais pas comment elles ont pu... Je ne sais pas comment je vais pouvoir le porter.
— Tu prends les jambes ou les bras ? demande Adoria.
Je ne sais pas quoi répondre.
— Je...
— Les jambes. Tu vas prendre les jambes. Son buste est plus lourd. Je passe devant dans l'escalier, je monterai à reculons. Toi, tu me suis en regardant devant toi, d'accord ? Tu me regardes moi, pas le cadavre. C'est compris ?
— Hmm...
Adoria contourne la paillasse pour saisir Papa sous les aisselles. De mon côté, j'empoigne ses mollets. Nous nous dirigeons vers l'escalier. Je m'efforce de faire tout comme Adoria me l'a indiqué. Nous passons la porte du laboratoire et, dans la lumière du salon, son visage m'apparaît plus distinctement. Ses yeux sont fermés et sa bouche demeure ouverte ; aucun souffle n'en sort. La cicatrice sur son torse, je ne vois bientôt plus que ça. La simple idée qu'il soit mort... Dans un élan de panique, je lâche le cadavre et me jette contre le canapé. Les sanglots partent tous seuls.
Cerise passe la tête dans la salle à manger pour voir ce qui se passe.
— Mais qu'est-ce que vous faites ? Pourquoi vous avez sorti...
— On l'emmène dans la réserve, l'interrompt Adoria. Dans la chambre froide. Je crois que c'était trop pour Roxie.
Faustine entre dans le salon et jette le trognon de sa pomme dans la corbeille à papiers.
— Je m'en occupe, dit-elle.
Elle agrippe Papa par les genoux et aide Adoria à le porter jusqu'au sous-sol. Je reste agenouillée contre le canapé. Pourquoi je ne peux... rien faire de bien pour être utile ?

— Tu n'as pas faim ? s'inquiète Cerise.
Ça doit faire dix minutes que je remue la nourriture dans mon assiette avec le bout de ma fourchette. Je secoue la tête.
— Le régime, je prétexte. Y'a plein de saloperies de conservateurs dans les boîtes. Ce truc va me faire prendre quinze kilos.
Cerise fronce les sourcils. J'aurais pu trouver une excuse plus crédible. Mais la grande cicatrice sur le ventre de Papa, je n'arrête pas de la revoir. Avec cette image en tête, je ne peux rien avaler. Il y a comme une odeur de mort qui flotte dans la maison. À moins que ce ne soit dans ma tête.
Je repousse mon assiette. Cerise soupire.
— Il va falloir faire quelque chose, dit-elle.
Je hoche la tête sans demander de détail. Je n'ai plus envie de réfléchir.
— Allez, lance Eugénie depuis la cuisine, tout le monde prend ses cachets et on va dormir.
— Quoi, on est encore obligées de prendre ces trucs ? soupire Faustine.
— À moins que tu n'aies envie de tomber malade ; l'air est mauvais ici...
— C'est des foutaises, la coupe Luna.
Elle, on dirait qu'elle a la science infuse aujourd'hui. À croire qu'elle lit l'avenir dans le fond de ses tasses de thé !
— Ne l'encourage pas, Luna, gronde Eugénie.
À ce moment-là, Nolwenn dépose son assiette vide dans le lave-vaisselle et décrète :
— Moi, j'arrête de prendre ça. J'en ai marre de m'endormir à cause des médocs. Et puis ça sert à rien. Les gens qui vivent dans le village, là-bas, ils prennent pas de cachets et ils respirent très bien.
— Ouais, enfin, ils sont pas nets quand même, rétorque Eugénie.
— Mon amie Dolorès...
Nolwenn porte la main à la bouche et fait comme si elle n'avait rien dit.
— T'as des amis, toi, maintenant ? se moque Faustine.
— Vous êtes fatigantes, je râle. Moi, je veux savoir quelle grande révélation a eu Luna !
Adoria me prend par les épaules pour me calmer.
— Tu es fatiguée, Roxie, tu devrais peut-être...
— C'est bon, l'assure Luna. Si ça vous amuse de vous droguer aux somnifères, allez-y. Pour moi, c'est terminé. Au pire, l'air ne va pas nous tuer en une nuit ; il sera toujours temps de les prendre demain. Tout ce que je sais, c'est que si je n'avais pas avalé ces satanées gélules hier soir, Papa serait peut-être encore parmi nous...
— Quoi ?
— Qu'est-ce que tu racontes ?
Luna soupire et se lève de table.
— Rien, j'avais juste un mauvais pressentiment, dit-elle en prenant le chemin de l'étage.
Nous demeurons toutes intriguées. Comme à son habitude, Luna nous laisse sans réponse. Je déteste quand elle fait ça. Je déteste savoir qu'elle sait et ne rien y comprendre.
Finalement, personne ne prend ses médicaments. Alors qu'elle suit le mouvement, Eugénie persiste à dire que nous avons tort. Elle ajoute que si elle meurt, nous l'aurons sur la conscience.
— Si tu meurs, remarque Faustine, on n'sera sûrement plus là pour le voir !

Je me retourne dans mon lit. Impossible de fermer l'œil. Au moins, avec les cachets, le sommeil ne se faisait pas attendre. Je ne faisais jamais une nuit de moins de huit heures et j'avais toujours un teint resplendissant. Les lectrices de mon blog en étaient vertes de jalousie ! Demain, je sens que je vais avoir des cernes : les premiers cernes de toute ma vie. Évidemment, je n'ai jamais acheté de crème spéciale. Il va falloir que je me débrouille avec mon fond de teint. Rien qu'en y pensant, j'ai la tête qui tourne. J'essaye de m'endormir mais j'ai de plus en plus mal au crâne. Il m'arrive assez fréquemment d'avoir des migraines, c'est comme ça depuis que je suis petite. Mais cette fois, c'est un supplice. Je sens deux barres derrière mon front, comme deux anneaux serrés autour de ma boîte crânienne qui émettraient des vagues de douleur. Avant de m'en rendre compte, je me suis mise à gémir. Bientôt, un drôle de cliquetis accompagne mes plaintes. Quelque chose cogne dans le tiroir de ma table de chevet. J'ai à peine le temps de me redresser pour tendre la main vers la poignée, le tiroir s'ouvre tout grand et la bague de maman est propulsée en l'air.
J'ai l'impression d'être passée dans une autre dimension. La douleur ne cesse de s'intensifier dans ma tête. Des craquements sourds résonnent à l'intérieur de mon crâne. La bague est là, en face de moi, en lévitation. Suspendu dans le vide, au-dessus de mon lit, l'anneau doré tourne sur lui-même et dévoile régulièrement la petite perle qui le décore. Absorbée par le lent mouvement de la bague, je ne cherche même plus à comprendre ce que je suis en train de vivre. Soudain, un nouveau fracas se fait entendre. Puis les fracas se multiplient. C'est comme si les objets prenaient vie, un peu partout dans ma chambre. Voilà que ma caméra se détache de son pied et s'envole, elle aussi, bientôt rejointe par ce dernier. L'ordinateur portable décolle de mon bureau. Ma cafetière à dosettes, encore dans son carton, quitte le sol pour venir frapper le plafond. Mon fer à lisser traverse la chambre comme un éclair et rebondit d'un mur à l'autre. Les colliers, les bracelets et les boucles d'oreilles soulèvent le couvercle de la boîte à bijoux et jaillissent à leur tour. Les bijoux s'élancent de leurs portants sur la commode. Puis c'est au tour des lampes de s'envoler : d'abord la guirlande de plumes lumineuses accrochée sur mon mur, puis la grosse boule violette qui me sert de lampe de chevet, et enfin ma lampe de bureau. D'autres coups retentissent, et voilà que s'ouvre mon vieux coffre à jouets. Un chat en peluche interactif bondit du caisson en poussant un miaulement strident. Dans un sursaut, je lâche un cri de terreur. Et, alors que la chaîne hi-fi se soulève lourdement dans un coin de la pièce, je regarde, impuissante, les jouets se ruer hors du coffre. De ma vieille console de poche à la poupée qui parle, en passant par le mini grille-pain, tous flottent bientôt au-dessus de ma tête. Un amas d'objets volent autour de moi, dans un invraisemblable tourbillon. Partagée entre l'effroi et la fascination, je lève sur ce spectacle des yeux tout ahuris. Tout d'un coup, la masse s'écarte et viennent à moi ma petite couronne de princesse et ce sceptre en plastique lumineux, surplombé d'un gros cœur et décoré de rubans. Je saisis ces jouets sans comprendre. Au même moment, Adoria pousse la porte de ma chambre.
— Bordel ! râle-t-elle. C'est quoi ce raffut ?
Je reconnais sa voix sans peine. Mais le visage que j'aperçois dans l'entrebâillement de la porte n'est pas celui de ma sœur. Ou plutôt, il ne l'est plus. Ses joues sont criblées de fentes qui frémissent sous ses mots. Ses cheveux, d'ordinaire si clairs, prennent petit à petit un teint verdâtre. Et son œil droit est plein : plein d'un je-ne-sais-trop-quoi qui dégouline sur sa joue. Alors que je m'apprête à hurler une fois de plus, un cri rauque se fait entendre. C'est la voix d'Eugénie.

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Le texte ; les choses.
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Dans le domaine des arts plastiques, Arman, grâce à ses "Accumulations", mettait l'objet en situation afin de le désigner comme extension, prolongement de l'humain. Tàpies, quant à lui, en faisait l'inscription du temps à même la matière.
Dans "Le parti pris des choses", Francis Ponge, souhaitant "fonder (le mot) en réalité", ne cherchait qu'à révéler la puissance du langage dans ses rapports avec le monde concret. Philippe Jaccottet faisait un travail sur l'exactitude de la parole qui devait mettre en valeur perçu et ressenti face aux choses vues, tout en préservant l'émotion dont elles étaient investies. Le Nouveau Roman, grâce à de méticuleuses descriptions, détachait les objets de leur usage et en faisait la préoccupation même de l'écriture. Alain Robbe-Grillet souhaitait appréhenderles choses "comme elles sont". L'objet reprenait tout son pouvoir, simplement "celui d'être là" selon les termes de Roland Barthes.
Mais c'est sans doute dans l'œuvre de JMG Le Clézio que le statut de l'objet prend une dimension non seulement originale, mais aussi une profondeur singulière. Car Le Clézio (et ses personnages) observent le monde d'un regard de myope, au travers duquel tout devient démesuré, où les sensations sont démultipliées par une propension naturelle à l'hyperesthésie, à une extraordinaire déflagration de la conscience. Dès lors la page blanche apparaît comme la métaphore du vide qu'il convient de combler. Car il y a urgence à créer du langage, à saturer de mots un univers qui, autrement, deviendrait "concentrationnaire". Décrire avec fièvre le tout du monde, aussi bien les publicités de vieux journaux, que des noms inconnus, le contour d'une pièce, la spirale d'une peau d'orange. Car tout peut être convoqué pour élever des digues contre l'absurde, aussi bien "l'extase matérielle" qui, souvent, débouche sur une manière d'émerveillement, de vision du monde primitive, à la manière du sauvage ou bien d'une naïveté tout enfantine. Parvenir à une transcendance matérielle dont les racines puisent au profond de l'expérience sensible.
"Le doux paysage serein, propre et lumineux qui doit exister derrière les choses."
("L'extase matérielle").
Car le sens est à trouver partout, indéfiniment, les choses disposant tout contre nous leur langage secret. Celui, par exemple que Paoli, dans "La fièvre", fait tenir à un objet du quotidien, l'explorant sous toutes ses coutures :
"...il fallait se retirer dans une pièce pleine d'une pénombre sacrée, s'allonger sur un lit, et là, jouer, jouer à tout prix au jeu de l'être : avec une boîte d'allumettes, par exemple...".
Surgissement, à partir du simple, du menu, de l'insignifiant, d'une perspective ontologique dont l'homme ne saurait faire l'économie qu'en acceptant de vivre sur le mode du "on", de l'inauthentique.
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