14.2

8 minutes de lecture

Sur le chemin, je m'inquiète de l'accueil que les pêcheurs pourraient me réserver. Dolorès apaise immédiatement mes craintes en m'expliquant qu'elle ne vit plus à Puertoculto, mais qu'elle loue une cabane sur la plage, comme celles que les touristes occupent durant l'été. Alors que nous marchons, le vent se lève, comme elle l'avait prédit, et se met à siffler dans les arbres de la jungle. Le ciel se couvre d'épais nuages gris et la pluie commence à tomber. La boue collée sur mon visage et dans mes vêtements ruisselle sur moi. Il fait de plus en plus sombre et il devient difficile de suivre le chemin.

— Prends-moi la main ! lance Dolorès.

C'est elle qui m'attrape les doigts et les serre dans sa paume ferme pour ne pas m'égarer. Malgré l'obscurité, la pluie reste faible et, même s'il faut plisser les yeux pour voir où l'on pose les pieds, on avance sans peine dans la tempête qui se prépare.
Je demande à Dolorès pourquoi elle ne vit pas au village avec les autres. Alors elle m'apprend quelque chose d'étonnant : les pêcheurs la détestent. Elle me dit que c'est à cause de son père, ce type qu'elle n'a même pas connu ; ou plutôt, qu'elle a connu sans le savoir. C'était un homme du village, marié depuis plusieurs années. Apparemment, et selon les rumeurs, le ménage battait de l'aile et le père de Dolorès aurait fréquenté une femme d'une tribu ennemie.

— Pourquoi ils étaient ennemis ? je demande.

Sa réponse ne me surprend pas : comme moi et mes sœurs, ces gens-là avaient du mauvais sang et ils étaient dangereux pour l'équilibre du monde. Le père de Dolorès et cette femme ont eu un enfant ; une bâtarde, selon les gens du village. L'enfant en question, c'était elle. Sa mère est morte pendant l'accouchement. Son père, contraint par les liens du mariage, a refusé de la reconnaître et de s'occuper d'elle. C'est la prêtresse du village qui a recueilli et élevé Dolorès. Bien sûr, Puertoculto est un petit village et tout le monde sait qui est son véritable père. Mais personne n'a jamais voulu trahir ce secret.

— Alors, il a été ton voisin tout ce temps et il s'est contenté de te traiter de bâtarde, comme les autres ?
— En effet. Mais tu sais, Nolwenn, je me fiche bien de savoir qui est mon père. Après toutes ces années, si je le découvrais, je serais incapable de le considérer comme tel. Je pense que j'éprouverais pour lui une haine sans pareille.
— Oui, je comprends. Alors, cette prêtresse, c'est un peu comme ta mère, non ?
Non, Gechina n'est pas non plus une mère pour elle. Sa mère, elle connaît son nom: elle s'appelait Gedn Sitrh et elle est morte en la mettant au monde. Gedn n'avait pas une bonne réputation, mais Dolorès s'en fiche éperdument. Cette femme-là, elle en est certaine, elle l'aurait reconnue comme sa fille, même si... Dolorès hésite à poursuivre sa phrase.
— Même si quoi ? j'insiste.
— Je ne sais pas si je devrais parler de ça... Personne ne me l'a jamais dit en face, mais on me l'a assez explicitement fait comprendre. Gedn a été violée. Tout le monde s'en fout parce qu'elle n'était pas un être humain, de toute manière. Mais, contrairement à ce qu'on aimerait penser en entendant mon histoire, je ne suis même pas née d'une romance clandestine. Mon père avait l'entrejambe qui le démangeait, ma mère était une sorte de prisonnière. Il l'a abusée et neuf mois plus tard j'étais là, comme la preuve du méfait.

Je sais ce qu'est un viol, bien sûr. Je crois aussi que la plaindre, ce serait enfoncer le clou. J'essaye de rebondir sur un détail plus gai.
— Mais cette prêtresse, cette Gechina, elle a pris soin de toi, non ?
Elle l'a logée, elle l'a nourrie, elle a veillé à ce qu'elle ne manque de rien. Mais elle n'a jamais traité Dolorès comme sa fille. Elle a toujours fait preuve de froideur envers elle, comme si elle cherchait à marquer cette distance qui les séparait : ce n'est pas le même sang qui coule dans leurs veines. Et quand les autres villageois se moquaient de Dolorès, Gechina n'a jamais pris sa défense. Quand elle avait huit ans, Dolorès a été envoyée dans une école au Japon. Elle n'a pas remis les pieds sur l'île pendant dix ans. Elle n'est de retour que depuis hier soir.
- Ça explique pourquoi on ne s'est jamais croisées ! je remarque. Je suis sûre qu'autrement, on aurait été de bonnes amies.
- Oui, certainement. Et aujourd'hui on se connaîtrait depuis assez longtemps pour pouvoir parler de choses plus joyeuses que ma vie. Qui sait, peut-être même que la vie aurait été joyeuse.

Tout en bavardant, nous sommes arrivées devant la cabane de Dolorès. Elle tire les clés de sa poche et les enfonce dans la serrure. Nous découvrons ensemble son nouveau logement.
La cabane de Dolorès se trouve en bordure du village de vacances, juste à l'orée de la forêt, à l'ombre de la falaise. L'habitation est plutôt petite, mais l'espace est bien aménagé, ce qui lui donne l'air plus vaste qu'elle ne l'est. Il y a une terrasse sur le devant et le mur qui la longe est composé de battants coulissants. À peine arrivée, et même s'il pleut, Dolorès fait glisser ces derniers pour ouvrir le salon sur l'extérieur. Elle s'exclame :
— J'ai toujours rêvé de vivre dans ce genre de maison ! Un endroit où l'on peut tout ouvrir, être dehors et dedans à la fois. Quand je vivais à Osaka, j'étais dans un appartement. J'avais un balcon et, grâce au balcon du dessus, je pouvais sortir, même les jours de pluie, sans avoir peur d'être mouillée. Mais tout ce que je voyais en mettant les pieds dehors, c'était la grisaille de la ville. Ici, quand j'ouvre mon salon, regarde un peu ce que je vois ! L'océan, juste sous mes fenêtres ! Ça doit te sembler un peu con, à toi, parce que t'as toujours vécu ici. Mais moi, voir la mer depuis ma terrasse, c'est peut-être ce qui m'a le plus manqué...
— C'est loin d'être con. Je pense que ça me manquerait, si je devais partir.
Il n'y a que trois pièces dans la cabane : un vaste séjour, une salle de bain étroite et une chambre à peine plus large, avec un hamac suspendu. Dolorès s'affaire dans la minuscule cuisine : quatre meubles dans un coin de la pièce principale. Elle ouvre les placards les uns après les autres.
— Tu veux boire quelque chose ? demande-t-elle. Ils ont laissé du café, du thé au jasmin et du lait cacaoté.
Elle me montre les sachets. Ce n'est que de la poudre soluble. La plupart des vacanciers trouvent que c'est plus pratique à transporter. J'en ai déjà vus certains ne se nourrir que d'aliments desséchés dans ce genre-là. Papa, lui, il n'aimait pas trop ça. Étonnamment, malgré son travail, il prenait toujours le temps de cuisiner le repas lui-même ; ça faisait partie des choses qui lui tenaient à cœur, un peu comme une autre façon de nous gâter.
Finalement, j'accepte un chocolat chaud. Dolorès prépare ma tasse et verse un café bien noir dans la sienne. Puis elle m'invite à m'asseoir dans le canapé ramolli. Installées côte à côte, nous commençons à boire en silence. Je ne sais pas comment elle fait pour avaler ce truc. Je déteste tout ce qui est amer. Le chocolat manque un peu de sucre, mais il n'est pas mauvais.
— Tu as peut-être faim ? demande Dolorès.
Je secoue la tête.
— Non, merci.
— Moi non plus.
Encore le silence. Tic. Tac. Tic. Tac. Une petite horloge est accrochée sur le mur. Je balance mon pied au rythme des aiguilles. Il est déjà passé midi. Je n'ai encore rien avalé aujourd'hui, à part la boisson offerte par Dolorès. Mais je n'ai pas faim. Quand je pense qu'elles vont ouvrir Papa. Comme un poisson.
— Tu es toute pâle, remarque Dolorès. Tu te sens bien ?
— Oui...
Une fois nos tasses vides, Dolorès me demande si elle peut s'installer. Je peux rester encore un peu, si je veux, dit-elle. Je n'arrive pas à me lever du canapé. Je la regarde vider son sac, entasser des vêtements dans le placard de la chambre, décrocher le hamac et le ranger dans un coin. Elle s'accroupit et déplie un drôle de matelas sur le sol.
— C'est un futon ? je demande.
— Oui. Tu connais ça ?
— Je connais pas mal de trucs. Et c'est pas pour me vanter que j'dis ça. Je l'ai vu dans un dessin-animé.
— T'inquiète pas, Nolwenn, t'as pas l'air d'une vantarde !
Je ne sais pas trop pourquoi, je me mets à rigoler. Dolorès non plus n'a pas l'air de comprendre, mais ça a quelque chose de contagieux. Elle aussi éclate de rire.
— Tu n'as pas peur des serpents ? je demande. S'ils mettent des hamacs, tu sais, c'est parce qu'il y en a qui rentrent parfois dans les cabanes. Y en a qui sont venimeux, et si tu dors par terre...
— J'ai pas peur des serpents.
Dolorès se relève. Elle a fini de s'installer.

Je reste dans la cabane une bonne partie de l'après-midi. Dolorès trouve un jeu de dames en bois sur une étagère, et nous enchaînons les parties. Je n'ai pas toujours l'œil pour ces choses-là, mais je vois bien qu'elle essaye de détendre l'atmosphère, comme si elle faisait de son mieux pour me remonter le moral. Et, même si ça n'efface pas la tristesse, sa gentillesse me touche. Dolorès est une personne étrange. Comme ce petit chiot que j'avais retrouvé dans la jungle. Elle dégage une chaleur maladroite. Parfois, elle se met à rire quand je parle. Mais quand je la regarde, bizarrement, je n'ai pas l'impression d'avoir dit quelque chose de stupide. Elle ne me prend pas de haut. Et même si je suis plus jeune qu'elle, elle n'a pas l'air de me considérer comme une gamine. Je finis quand même par lui demander si elle se moque de moi.
— Non, dit-elle, je ris parce que tu me rends joyeuse.
Ça a l'air d'être sincère. Moi aussi, il m'arrive de rigoler quand elle parle, sans savoir dire pourquoi. Alors, je comprends ce qu'elle a voulu dire. Je me sens bien ici.
Mais la pluie finit par s'arrêter et le ciel s'assombrit. Je lève les yeux sur l'horloge. L'après-midi touche déjà à sa fin. Je remercie Dolorès pour tout.
— Tu devrais revenir me voir, dit-elle. Je crois que nous avons encore beaucoup de choses à nous dire. On pourrait être de bonnes amies...
— Compte sur moi, je reviens te voir bientôt !
En lançant ces derniers mots, j'adresse à Dolorès un signe de la main, puis je remonte vers la plage en courant et gravis la colline jusqu'à la maison.

Je pousse la porte d'entrée. Il fait noir dans le hall. J'entends le son de la télévision. Je passe ma tête dans le salon. La pièce n'est éclairée que par la lumière de l'écran. Roxane et Adoria sont allongées sur les divans, devant Écoute & Voix ; la fameuse émission où Amy Claiman choisit les futures stars de la chanson.
Je m'assois sans faire de bruit aux pieds d'Adoria. Je n'ose pas demander ce qu'elles ont fait à Papa. Elles ne me demandent pas non plus où j'étais.
— Comment tu te sens ? finit par s'inquiéter Adoria.
— J'sais pas trop... Ça arrête pas de changer.
— Pareil pour moi, dit Roxane.
Elles tournent le regard vers la télévision. Je tourne le regard vers la télévision. De l'autre côté de l'écran, au moins, nous n'avons plus à regarder la réalité en face.

Annotations

Recommandations

Défi
docno
Une vie de rêve... Oui c'est possible quand on a un boulot de rêve. Et c'est mon cas !
204
132
28
106
Défi
Bérangère Löffler
Un défi poétique
3
2
0
0
jean-paul vialard


Le texte ; les choses.
Le surgissement de l'infime et de l'inaperçu est une des marques de la culture actuelle que l'on pourrait qualifier de "métamoderne", tant cette dimension sort radicalement des sentiers habituels de la création. Quelques références poseront le cadre nécessaire à leur juste perception. Si, dans la littérature dite classique, les choses ne jouaient guère qu'un rôle de décor "de surcroît" permettant de poser le contexte dans lequel se développait une narration, il en va bien autrement dans une perspective contemporaine.
Dans le domaine des arts plastiques, Arman, grâce à ses "Accumulations", mettait l'objet en situation afin de le désigner comme extension, prolongement de l'humain. Tàpies, quant à lui, en faisait l'inscription du temps à même la matière.
Dans "Le parti pris des choses", Francis Ponge, souhaitant "fonder (le mot) en réalité", ne cherchait qu'à révéler la puissance du langage dans ses rapports avec le monde concret. Philippe Jaccottet faisait un travail sur l'exactitude de la parole qui devait mettre en valeur perçu et ressenti face aux choses vues, tout en préservant l'émotion dont elles étaient investies. Le Nouveau Roman, grâce à de méticuleuses descriptions, détachait les objets de leur usage et en faisait la préoccupation même de l'écriture. Alain Robbe-Grillet souhaitait appréhenderles choses "comme elles sont". L'objet reprenait tout son pouvoir, simplement "celui d'être là" selon les termes de Roland Barthes.
Mais c'est sans doute dans l'œuvre de JMG Le Clézio que le statut de l'objet prend une dimension non seulement originale, mais aussi une profondeur singulière. Car Le Clézio (et ses personnages) observent le monde d'un regard de myope, au travers duquel tout devient démesuré, où les sensations sont démultipliées par une propension naturelle à l'hyperesthésie, à une extraordinaire déflagration de la conscience. Dès lors la page blanche apparaît comme la métaphore du vide qu'il convient de combler. Car il y a urgence à créer du langage, à saturer de mots un univers qui, autrement, deviendrait "concentrationnaire". Décrire avec fièvre le tout du monde, aussi bien les publicités de vieux journaux, que des noms inconnus, le contour d'une pièce, la spirale d'une peau d'orange. Car tout peut être convoqué pour élever des digues contre l'absurde, aussi bien "l'extase matérielle" qui, souvent, débouche sur une manière d'émerveillement, de vision du monde primitive, à la manière du sauvage ou bien d'une naïveté tout enfantine. Parvenir à une transcendance matérielle dont les racines puisent au profond de l'expérience sensible.
"Le doux paysage serein, propre et lumineux qui doit exister derrière les choses."
("L'extase matérielle").
Car le sens est à trouver partout, indéfiniment, les choses disposant tout contre nous leur langage secret. Celui, par exemple que Paoli, dans "La fièvre", fait tenir à un objet du quotidien, l'explorant sous toutes ses coutures :
"...il fallait se retirer dans une pièce pleine d'une pénombre sacrée, s'allonger sur un lit, et là, jouer, jouer à tout prix au jeu de l'être : avec une boîte d'allumettes, par exemple...".
Surgissement, à partir du simple, du menu, de l'insignifiant, d'une perspective ontologique dont l'homme ne saurait faire l'économie qu'en acceptant de vivre sur le mode du "on", de l'inauthentique.
0
0
0
2

Vous aimez lire Opale Encaust ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0