Episode 13

8 minutes de lecture

Eugénie

— Vous mentez ! hurle Nolwenn.
Je me mords la lèvre et tourne les yeux en direction de Luna. Elle n'a pas dit un mot depuis que nous avons découvert le cadavre de Magnus. Elle fixe le sol, les yeux grand ouverts et le regard vague. Son teint est blême, maladif. À côté d'elle, dans le canapé, Cerise lui entoure les épaules de son bras. Elle non plus n'a pas ouvert la bouche depuis l'annonce du drame. J'ai réuni tout le monde dans le salon pour les informer du décès de Magnus. Il m'a fallu mettre de côté ma tristesse pour parvenir à articuler. Et tout ce que j'ai été capable de dire a été :
— Magnus est mort.
La mine dévastée de Luna a suffi à convaincre la plupart d'entre elles que je disais la vérité. Cerise s'est empressée de la réconforter, prenant visiblement sur elle pour retenir ses pleurs, comme si le chagrin d'autrui devait nécessairement passer avant le sien. Sur le sofa d'en face, Adoria et Roxane ont écarquillé les yeux, à peu près en même temps, apparemment trop abasourdies pour dire quoi que ce soit. Roxane me fixe désespérément, comme pour me supplier de faire quelque chose. Mais que pourrais-je changer ? On ne ramène pas les morts à la vie. Adoria, quant à elle, a pris le parti de scruter le mur, derrière moi, dans lequel se découpe la porte du laboratoire. Fixer un point éloigné l'aide habituellement à garder son calme. Néanmoins, en ce moment, la panique se lit dans son regard. Elle guette avec autant d'espoir que d'anxiété le retour d'Emmanuelle, descendue au labo juste après mon annonce. La réaction de Nolwenn a été immédiate. Tout en refusant de me croire, elle s'est laissée tomber à terre, les yeux dégoulinants de larmes. Elle s'est mise à sangloter bruyamment, puis à pousser des cris stridents. Elle nous regarde tour à tour, Luna et moi, comme s'il y avait une chance pour que l'une d'entre nous avoue que tout cela n'était qu'une farce de très mauvais goût.
Des pas résonnent dans l'escalier métallique et Emmanuelle refait surface, le regard vide et les poings serrés.
— Il est vraiment mort, lâche-t-elle.
Elle regagne sa place dans le canapé, près de Cerise, tandis que des larmes perlent aux coins de leurs yeux à toutes les deux. Roxane, elle aussi, a cédé à l'envie de pleurer. Les cris de Nolwenn redoublent. Elle est à deux doigts de se rouler par terre et tape déjà des poings sur le tapis du salon.
— Vous mentez ! soutient-elle. Papa ne nous aurait jamais fait ça ! Il ne peut pas mourir ! Il ne peut pas...
De violents sanglots l'empêchent d'articuler. Sans cesser de marteler vainement le sol de ses coups, elle pousse une plainte douloureuse et sa bouche entrouverte libère un filet de bave, auquel se mêlent les pleurs qui coulent sur son menton.
Pour une fois, celle d'entre nous qui se maîtrise le mieux n'est autre que Faustine. Assise dans l'escalier, les bras croisés sur le ventre, elle assiste à la scène, absolument inexpressive. Je sais cependant que ce sang-froid ne doit rien au self-control. Il n'est rien de plus que l'expression d'une insensibilité malsaine. La mort de Magnus la laisse profondément indifférente. Je ne serais pas étonnée qu'elle ressente de la joie au fond d'elle. À bien y réfléchir, elle aurait été capable de lui ôter elle-même la vie. Néanmoins, faute de preuves sur lesquelles appuyer mes accusations, je laisse mes soupçons de côté et tâche d'ignorer Faustine. La voir aussi tranquille dans un moment pareil me met carrément hors de moi ! Je bouillonne.
À mes pieds, Nolwenn ne s'est pas encore calmée. Elle continue de gesticuler en gémissant. Incapable de faire quoi que ce soit pour améliorer la situation, je me laisse tomber dans ce qui était encore hier soir le fauteuil de Magnus. Je serre les dents.

Ne craque pas, Eugénie. Tu es la seule ici à avoir les pieds sur terre. Si tu te laisses emporter par tes émotions, que vont faire tes sœurs ?

D'un autre côté, je vois mal comment la situation pourrait empirer. Puisque pour le moment, cette crise demeure insoluble, je m'accorde le droit de pleurer, comme les autres. Je reste là, recroquevillée sur moi-même dans le fauteuil. Nul n'ose quitter sa place, ni même interrompre les plaintes aiguës de Nolwenn. Je ne peux pas chasser de mon esprit l'image de Magnus, assis à cette même place, en train de fumer tranquillement sa pipe. Il avait des défauts, comme tout homme. Il était parfois difficile de le comprendre. Son comportement me mettait en colère bien des fois, et je ne supportais pas les mystères qu'il aimait laisser planer sur notre quotidien, sa façon vague d'éviter les questions qui l'embarrassaient. Néanmoins, il était la personne que j'admirais le plus au monde. Même après sa mort, cette admiration ne s'essouffle pas. Au contraire, c'est elle qui rend cette question encore plus obsédante...

— Pourquoi ?
Nolwenn a cessé de pleurer. Ses joues sont encore rougies, humides, et elle lève maintenant sur moi ses grands yeux aux pupilles toutes dilatées.
— Pourquoi, Eugénie ? insiste-t-elle d'une voix tremblante. Pourquoi est-ce qu'il a fait ça ?
Je ne sais pas. Je ne peux pas le lui expliquer.
— Est-ce que vous pensez qu'il s'est suicidé ? demande timidement Roxane.
— Visiblement, c'était du poison, affirme Emmanuelle. Allez savoir, peut-être qu'il se l'est administré lui-même. Mais pourquoi est-ce qu'il aurait fait ça ?
— Si quelqu'un peut trouver une explication, c'est probablement toi, Emma ! lance Faustine depuis les escaliers.
— Pas pour le moment, avoue Emmanuelle.
Je pose le regard sur elle et reconnais dans ses yeux cette étincelle particulière.
— Tu as une idée derrière la tête, je devine.
Emmanuelle acquiesce. Tout le monde se tourne vers elle.
— Il y a deux ans, on a trouvé ce petit requin, échoué dans les rochers, dit-elle. Tu te rappelles, Eugénie ? C'était un mercredi matin. On faisait le tour de la côte dans le bateau, avec Papa. On est arrivés trop tard pour sauver cette pauvre bestiole, mais Papa trouvait qu'il y avait quelque chose d'anormal chez lui. Alors il a sorti son matériel et a examiné le requin. Il a dû l'ouvrir, et on a fait des tas d'analyses.
— Je m'en souviens, oui. On a retrouvé des substances nocives dans son organisme. Il avait gobé une sorte de poisson venimeux et s'était intoxiqué avec. Mais en ce moment, je ne vois pas vraiment à quoi ça nous avance...
— C'est simple ! assure Emmanuelle. Si on veut savoir ce qui a tué Magnus, il va falloir faire une autopsie.
— On appelle un médecin alors ? demande Roxane.
— Je ne préfère pas, désapprouve Emmanuelle. Entre nous, je ne peux pas croire que Papa se serait suicidé. Et si quelqu'un l'avait tué ?
— Il y avait quelqu'un, hier soir, autour de la maison, lâche Luna, le regard toujours aussi vague. Je n'ai pas vu son visage. Je ne sais pas qui c'était...
— Voilà qui renforce mes craintes.
Le ton d'Emmanuelle est de plus en plus grave. Elle se tait quelques instants pour réfléchir. Personne n'ose interrompre ses questionnements intérieurs. Nous demeurons silencieuses, c'est à peine si nous osons respirer.
— Dans le doute, conclut-elle, nous ne devons faire confiance à personne. Personne ne doit savoir à propos de la mort de Papa, c'est compris ? Aucune d'entre nous ne doit en parler, pas même au plus fidèle de ses amis. Et pour ce qui est de l'autopsie, j'ai bien l'impression que nous allons devoir nous débrouiller...
— Parce que l'une d'entre nous a déjà fait un stage à la morgue, peut-être ? je la coupe. Ce n'est pas une bonne idée, Emma.
— Non, en effet, ce n'est pas la meilleure idée que j'ai eue dans ma vie. Mais nous n'avons pas le choix. J'ai vu assez de reportages là-dessus et toi, tu en connais un rayon en biologie : tu seras en mesure d'identifier ce qui l'a tué. C'est vraiment moche à dire, mais ça ne va pas être plus compliqué que ça ne l'a été pour le requin.
Un profond silence s'installe. La proposition d'Emmanuelle me laisse d'abord perplexe puis, petit à petit, je commence à penser qu'elle a raison. N'ayant pas de meilleure idée, je me dois d'accepter.
— Je marche.
Emmanuelle interroge l'assemblée du regard.
— Tout le monde est d'accord ? s'assure-t-elle.
— J'aime pas trop ça, reconnaît Adoria. Mais y'a pas le choix. On ne peut pas rester là les bras croisés pendant cent-sept ans, et on ne peut compter sur personne pour nous aider. Alors oui, je suis d'accord.
— Moi aussi, déclare Cerise. Je vous fais confiance.
Faustine se lève et va piocher une pomme dans la corbeille de fruits.
— Vous faites c'que vous voulez, dit-elle tout en la croquant. Si ça foire, ce sera pas de ma faute, après tout.
— Tant que vous ne faites pas ça devant moi, grimace Roxane, je vous fais confiance, moi aussi. Juste une chose...
— Quoi ?
— Après, vous le refermerez, hein ?
Emmanuelle lui promet que nous le ferons. J'aimerais lui garantir que le corps de Magnus sera en parfait état lorsque nous l'aurons recousu. Seulement, dans l'incertitude, je préfère ne pas me risquer à faire un tel pari.

Nolwenn est la seule à ne pas avoir donné son feu vert. Alors que nous nous entendons toutes pour procéder à l'autopsie de Magnus, elle se lève d'un bond et se remet à hurler :
— Vous êtes en train de dire que vous allez ouvrir Papa ? L'ouvrir comme un poisson ? Vous n'avez pas le droit de faire ça !
— Comment tu penses qu'ils font, Nolwenn, à la police, quand il y a un meurtre ?
Incapable de me répondre, elle se renfrogne et fait la moue.
— Eh bien, lui dis-je, ils cherchent les causes du décès. Et quand c'est nécessaire, ils ouvrent le corps. Si c'est la seule façon de comprendre comment Magnus est mort, nous n'avons pas le choix. Tu comprends, Nolwenn ? Il se passe quelque chose de grave en ce moment, et nous devons essayer de savoir quoi.
— Dit celle qui fouillait dans le labo hier après-midi ! m'accuse Nolwenn. Peut-être bien que c'est toi qui l'a empoisonné ! C'est vrai, ça : tu es la seule ici à l'appeler Magnus. Pourquoi ? Ce n'était pas un assez bon père pour toi ?
Ces reproches me mettent hors de moi. L'ultime goutte d'eau fait déborder le vase. Excédée, je lance le bras en avant et flanque une gifle à Nolwenn. La claque résonne contre sa joue et deux grosses larmes se gonflent à nouveau au coin de ses yeux.
— Je te déteste ! crie-t-elle.
Tout en explosant une nouvelle fois en pleurs, Nolwenn se rue dans le hall et se sauve dehors, sans qu'aucune d'entre nous n'ait le temps de la rattraper.

La claque est partie toute seule. Je m'en veux quelque peu, mais me voir accusée de la sorte, je ne l'ai pas supporté. Adoria soutient qu'un bon bol d'air aidera Nolwenn à se calmer : elle est fragile et émotive, quelques instants de solitude lui feront peut-être du bien.
J'essaye de me raccrocher à cette idée pour me convaincre que je n'ai rien fait de mal, même si au fond de moi je sais que j'ai eu tort de la frapper.

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("L'extase matérielle").
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"...il fallait se retirer dans une pièce pleine d'une pénombre sacrée, s'allonger sur un lit, et là, jouer, jouer à tout prix au jeu de l'être : avec une boîte d'allumettes, par exemple...".
Surgissement, à partir du simple, du menu, de l'insignifiant, d'une perspective ontologique dont l'homme ne saurait faire l'économie qu'en acceptant de vivre sur le mode du "on", de l'inauthentique.
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