Episode 11

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Luna

Ce soir, la lune est pleine ; je ne veux pas dormir. Mais déjà, le contenu de la gélule se mêle à mon sang. Ma tête tourne. Délicatement, je laisse mon corps engourdi basculer sur le lit.

Le même rituel se déroule chaque soir, et ce depuis que nous sommes toutes petites : mes sœurs et moi nous rendons dans la cuisine, à l'heure où le ciel est intensément noir. L'une d'entre nous appuie sur l'interrupteur et, tout aussitôt, les huit élévateurs grincent. Les plates-formes s'élèvent et, dans les huit fenêtres découpées dans le mur, sous lesquelles les écrans digitaux affichent en lettres capitales le prénom de chacune, se présentent un verre d'eau et le tube en verre brun dans lequel s'agglutinent les mystérieuses capsules. Le geste est presque mécanique. Nous nous plaçons respectivement en face de nos prénoms, débouchons notre flacon et piochons une gélule que chacune ingurgite de la façon qui lui est propre.
J'ignore exactement ce que peut révéler la manière que l'on a d'avaler une pastille. Je suis persuadée, pourtant, que ces gestes singuliers en disent long sur la personnalité de chacune. Nolwenn déteste les gélules ; elle ne s'en est jamais cachée. Elle manifeste généralement son dégoût de manière exagérée en vidant son verre d'eau d'une traite. Lorsqu'elle déglutit le petit comprimé, elle crispe son visage dans une grimace forcée. À côté d'elle, en revanche, Faustine gobe sa pilule sans même boire une gorgée. Elle conserve l'air détaché qui la caractérise et tourne les talons pour regagner sa chambre. Les autres de mes sœurs font preuve de bien moins d'originalité. J'ai remarqué, cela dit, la manie qu'a Emmanuelle d'aplatir la pastille entre ses dents. Eugénie, quant à elle, prend toujours une seconde pour fixer la capsule avant de la mettre en bouche, comme si sans vouloir en donner l'air, elle cherchait à en distinguer les composantes secrètes. Pour ma part, j'ai choisi la sobriété, comme Cerise ou Roxane. Je laisse glisser le médicament dans ma gorge avec un peu d'eau. La gélule avalée, nous reposons nos verres sur leurs plates-formes sans faire de bruit, à l'exception d'Adoria qui prend toujours un malin plaisir à claquer le sien sur son plateau.

Du bout des doigts, j'entrouvre légèrement le rideau. Le ciel est dégagé, ce soir. Orion et le Lièvre scintillent au-dessus de ma tête. Non loin de là, coule l'Éridan, fleuve de lumière. Des années durant, j'ai dessiné du regard les constellations en espérant chasser le sommeil. Mais les médicaments ont toujours eu raison de ma volonté.
Papa dit que nous avons la santé fragile et que l'air de cette île pourrait nous rendre malades, mes sœurs et moi. Je ne vois pas de quoi il parle. Dix-huit ans que j'avale docilement ses pilules. Dix-huit ans que je lutte vainement contre la fatigue. Dix-huit ans qu'une voix au fond de moi me supplie de garder les yeux ouverts. Et si mon destin n'était pas celui-ci ? Si j'essayais, rien qu'une fois, de me passer de mon traitement ? Une fois seulement ; cela ne pourrait pas être néfaste...
En ce moment, je ressens le besoin soudain et inexplicable de libérer mon corps des substances précédemment ingurgitées. Je me traîne en dehors de ma chambre, dans l'escalier de la tourelle. La pièce où je dors est la plus haute de la maison, surnommée observatoire par mes sœurs. Je descends les marches avec peine. Mes paupières tombent toutes seules sur mes yeux et j'éprouve le plus grand mal à me tenir debout. Cramponnée à la rambarde, je redouble d'efforts. Enfin, mon pied rencontre le palier du deuxième étage. Ma vision se trouble ; je me sens aveugle. Néanmoins, de façon tout à fait improbable, je parviens à éviter chacun des obstacles qui se dressent sur mon chemin, du pot de fleurs à la balustrade, en passant par un panier de linge sale. Je suppose que je connais trop bien cette villa.
Instinctivement, je m'oriente vers l'étage inférieur. Rattrapée par le pouvoir des somnifères, je manque de m'effondrer au beau milieu de l'escalier. Je dégringole de quelques marches avant de me retenir de justesse à la rampe. Ma cheville se retourne et une vive douleur se propage dans le bas de ma jambe. Une plainte m'échappe, mais nul ne l'entend. La villa semble faire les frais d'un puissant sortilège et, tandis que mes sœurs demeurent prisonnières d'une torpeur inébranlable, j'ai l'impression de déambuler dans le château de la Belle au Bois Dormant.
Enfin, à bout de forces, je pousse la porte de la salle de bain. Désormais incapable de me tenir sur mes jambes, et faible au point que je ne peux plus commander à mes paupières de se soulever, je rampe tant bien que mal jusqu'à la cuvette des sanitaires. Je me hisse sur le rebord et enfonce résolument deux doigts dans le fond de mon gosier. Un spasme secoue ma poitrine, puis un autre. Cependant, seule ma bave éclabousse la cuvette. Il est trop tard pour la gélule, dont les effets se font de plus en plus ressentir.
Une nouvelle douleur me saisit ; au niveau des omoplates, cette fois. Je ne me souviens pourtant pas m'être cognée. Mon dos craque. Pendant un bref instant, je jurerais que l'on tire mes os hors de mon enveloppe charnelle ; je peux sentir ma colonne se distordre en même temps que ma peau s'arrache. Je serre les dents pour étouffer un cri. Tandis que je tente de réprimer cette souffrance dans la posture la moins honorable que l'on puisse imaginer, un fracas résonne dans la maison. Il me semble provenir du sous-sol. Alors que mon état frôle la transe, mon ouïe me paraît décuplée, et je crois pouvoir dire sans me tromper qu'une masse vient de s'écrouler dans le laboratoire. Du verre s'est brisé, cela ne fait aucun doute. Mais autre chose est tombé également. Je ne saurais dire quoi.
Alors que je tente maladroitement de me redresser, j'use du peu d'énergie qui me reste pour entrouvrir les yeux. À ce moment précis, deux rayons de lumière verte s'infiltrent par la fenêtre de la salle de bain. Je prends sur moi pour me pencher sur la vitre et je distingue bientôt leurs deux points d'émission, dans un buisson, sur le côté de la villa. Curieusement situés à quelques centimètres l'un de l'autre, ils ne sont pas sans rappeler une paire d'yeux. Une sensation étrange m'envahit. J'ai l'impression d'être observée. Ce regard lumineux, braqué sur moi, me transperce, me dénude, et à la fois m'hypnotise. Je colle mon visage contre la vitre, cherchant à apercevoir davantage que les filets fluorescents. Quand soudain, une silhouette indescriptible bondit du buisson et disparaît dans la nuit sans que j'aie pu identifier autre chose qu'une chevelure claire. Je suis sur le point de m'élancer au rez-de-chaussée pour démêler l'avalanche d'informations qui vient d'assaillir mon esprit, lorsque Morphée plonge sur moi et me serre si fort dans ses bras qu'il finit par m'étouffer. Le monde autour de moi s'évanouit et ma conscience s'endort. Ne subsiste que la douleur qui me tiraille le corps.

Je marche sur la berge d'un fleuve. Le ciel est gris, lumineux, et pourtant l'astre du jour y demeure introuvable. J'avance, le pas rythmé par le cliquetis des flots. Le fleuve s'écoule lentement. J'ignore où je me trouve. Quelque part, dans les plaines brumeuses où l'air est saturé de l'odeur des sapins. Je ne connais pas cet endroit. Je suis absolument certaine de ne jamais y avoir mis les pieds. Et pourtant, de la façon la plus étrange qui soit, il me semble familier. Cela n'a rien à voir avec cette impression commune qui fait passer les lieux que nous visitons en rêves pour des endroits connus. Ce que je ressens est nettement plus singulier ; déjà parce que je suis consciente que tout ce que je vois actuellement n'est rien de plus que le fruit de mes chimères, mais surtout parce que ces lieux s'apparentent davantage au souvenir qu'au fantasme, comme s'il s'agissait des images d'un passé lointain ; qui sait, peut-être même des restes d'une vie antérieure.
Le brouillard se dissipe peu à peu. J'aperçois désormais la surface du fleuve : le bleu foncé de l'eau, opaque et épaisse, au-dessus de laquelle virevoltent des billes de feu. Un esprit rationnel affirmerait qu'il s'agit de lucioles. Mes songes me portent à croire que ce sont des étoiles. Je suis leur course des yeux, intriguée mais sereine, jusqu'à ce que mon regard se pose sur une ombre qui lentement émerge de la brume. Un homme est assis dans une barque, enveloppé d'un long manteau noir. Sa casquette gavroche lui tombe sur le visage, de sorte que seul son nez, légèrement cabossé, en est visible.
Il est temps, déclare-t-il d'une voix rauque. Levons l'ancre.
Alors la barque s'éloigne de la berge et glisse sur l'eau pour n'être bientôt plus qu'un point sur l'horizon. Quant à moi, sans comprendre comment, je me retrouve soudain au beau milieu du fleuve, avec la vase compacte qui monte jusqu'à mes hanches et dont le niveau augmente, petit à petit, sans que je n'ose bouger. Le vent souffle un refrain que mon cœur reconnaît, et sans me questionner je murmure avec lui.

Verse-nous ton poison pour qu'il nous réconforte !
Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe ?
Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau !*

J'ouvre les yeux. Je suis étendue sur le carrelage de la salle de bain. Les premiers rayons du soleil viennent caresser mon visage. Dans la jungle, les premiers chants d'oiseaux s'élèvent.
— Qu'est-ce qui m'est arrivé ?
Une fraction de seconde plus tard, ma cheville tordue vient remettre de l'ordre dans ma mémoire. La douleur s'est quelque peu estompée et je peux dorénavant me lever. J'en profite pour inspecter mon dos dans le miroir. À première vue, je ne constate aucune anomalie.
Je regagne ma chambre en boitant et ôte ma chemise de nuit. Alors seulement, je remarque que le haut du vêtement est quelque peu élimé. Le plus intrigant, c'est que cette usure n'apparaît qu'à l'endroit de mes omoplates, où elle forme deux lignes, distinctes et quasiment symétriques. Dans le doute, j'ouvre le tiroir dans lequel sont rangés mes pyjamas et déplie une autre chemise. Je suis surprise d'y retrouver exactement les mêmes marques, au même niveau. Une à une, j'inspecte toutes mes robes de chambre. Toutes sans exception portent ces mêmes traces de frottement, plus ou moins prononcées. Certaines sont sur le point de se craquer.
— Mais qu'est-ce que c'est, bon sang ?
Je m'efforce de garder mon calme et, étant incapable de trouver moi-même une explication rationnelle à ce phénomène, je prends quelques vêtements sous le bras et décide d'aller les montrer à mon père.
Je me presse dans l'escalier, aussi vite que ma cheville foulée me le permet, jusqu'au rez-de-chaussée. Je traverse le salon et frappe à la porte de sa chambre. Il ne répond pas. Ne pouvant pas attendre pour lui demander son avis, je me risque à entrer dans la pièce. Là, je découvre la chambre vide, le lit impeccablement fait. Je fronce les sourcils. Il est à peine cinq heures. À moins d'avoir été tiré de son sommeil par une soudaine trouvaille, Papa ne serait pas encore debout. S'il l'était, néanmoins, il n'aurait pas pris le temps de border ses draps. Généralement, il se lève d'un bond et c'est Cerise qui, plus tard dans la journée, passe faire le lit à sa place. En temps normal, je ne m'inquiéterais pas. Je me dirais qu'il a simplement passé la nuit à travailler dans son laboratoire. Pourtant, après les événements étranges qui sont survenus cette nuit, une sorte d'anxiété a pris possession de moi. J'ai comme l'impression que quelque chose ne tourne pas rond. Cette impression est vague et je pourrais difficilement la justifier, mais mon cœur bat à tout rompre et plus les minutes passent, plus je suis convaincue que quelque chose d'anormal est en train de se produire.

— Qu'est-ce que tu fais, Luna ?
Je me retourne au son de la voix d'Eugénie. Elle réajuste ses lunettes, enfilées de travers. Ses cheveux, roux et clairs, sont encore tout ébouriffés. En guise de réponse, je lui tends mes vêtements, de sorte que l'usure en soit visible, et la questionne :
— Qu'est-ce que c'est, d'après toi ?
— Excuse-moi, Luna, mais je préfère ne pas savoir ce que tu fabriques la nuit.
Je soupire face à ce ton catégorique.
— Il se passe quelque chose d'étrange ici, lui dis-je.
— À voir l'état de tes pyjamas, je veux bien te croire !
— Non, je veux parler de Papa. Il ne s'est pas couché.
J'ouvre grand la porte de sa chambre pour apporter les preuves de ce que j'avance. Puis je m'informe :
— Il travaillait sur quelque chose d'important, ces derniers temps ?
— Pas que je sache, répond Eugénie.
Je me précipite sur la porte du laboratoire.
— Tu boites, remarque ma sœur. Qu'est-ce que tu t'es fait ?
— C'est trop long à expliquer.
Je tape du poing contre le lourd battant métallique.
— Papa, tu es là-dedans ?
Encore une fois, aucune réponse ne me parvient.
— Il est peut-être sorti, hasarde Eugénie.
— Regarde si ses clés sont dans la coupelle.
Les pas de ma sœur s'éloignent dans l'entrée.
— Elles sont là, constate-t-elle. Il n'est donc pas dehors.
— Il est là-dedans, alors. Il faut qu'on trouve un moyen d'entrer dans le labo.
Eugénie m'adresse un regard perplexe. Je me sens comme analysée. Elle lâche un soupir et tapote quelque chose sur les touches du boîtier sécurisé.
— Si on te demande, me dit-elle, la porte était mal refermée.
J'entends le verrou s'ouvrir. Je serais curieuse d'apprendre comment Eugénie a obtenu le code d'accès du laboratoire, puisque tout me laisse penser que notre père ne le lui a pas communiqué. Mais je choisis de remettre cette discussion à plus tard. En premier lieu, il me faut apaiser mes craintes.

Je pousse la porte et pénètre dans le laboratoire, suivie de près par ma sœur. La pièce est plongée dans l'obscurité. De la verrerie est éparpillée un peu partout sur des paillasses. Une faible lumière au fond de la pièce me permet de me repérer dans l'allée centrale. J'avance au milieu d'outils dont les noms me sont pour la plupart inconnus, de même que leur fonction. Ça et là, sont entassées des feuilles recouvertes de notes griffonnées précipitamment. J'en pioche une au hasard et parcours des yeux les signes tracés par mon père. Je tends les notes à Eugénie :
— Tu y comprends quelque chose ?
— Plus ou moins, affirme-t-elle sans même prendre le temps de lire. Le hic, c'est que ce que je crois comprendre n'a rien à faire ici.
— Qu'est-ce que tu veux dire ?
— Le travail de Magnus est d'étudier les côtes de cette île. Toutes ces notes portent sur des croisements génétiques farfelus. Ce que tu as entre les mains, par exemple, c'est une sorte d'étude qui vise à mélanger l'ADN d'une libellule avec celui d'une araignée. En plus d'être complètement dingue et sans intérêt, ça n'a rien à voir avec ses recherches. Tu vois ?
— En effet, ça n'a pas l'air très intéressant.
Je continue de me diriger vers la lumière. Une lampe de bureau est restée allumée au-dessus de l'une des paillasses. Une chaise à roulettes est disposée de biais, non loin du plan de travail sur lequel s'entassent des feuilles, à première vue en cours de rédaction. Je m'approche pour voir sur quoi notre père était en train de travailler. Soudain, une pointe froide et coupante transperce la plante de mon pied, celui dont la cheville a été foulée un peu plus tôt. Je baisse la tête et remarque que le sol est jonché d'éclats de verre.
— Fais attention où tu marches, dis-je à Eugénie. On dirait qu'il y a eu de la casse...
Ma voix tremble. Mes pressentiments redoublent. Je fais un pas de plus, ignorant le bout de verre qui se niche un peu plus profondément dans ma peau. Derrière la chaise, dans la lumière de l'ampoule en fin de vie, j'aperçois une chaussure, puis une deuxième, à la verticale, la pointe en l'air. Mon regard glisse le long des jambes inanimées et remonte le buste de mon père jusqu'à sa tête. Sa bouche ouverte laisse s'échapper une substance verdâtre, déjà séchée au coin de ses lèvres. Ses yeux exorbités paraissent vitreux. Bouche bée devant son corps inerte, je ne parviens pas à pousser le cri d'effroi qui me brûle la gorge. À sa place, ne sort qu'un glapissement aspiré, à peine audible.
— Qu'est-ce qui te prend ?
Eugénie me bouscule pour découvrir à son tour ce macabre spectacle. Je peine à articuler.
— Il est... Il...
Avec un professionnalisme déconcertant, Eugénie se penche sur le corps de notre père, examine ses yeux, approche l'oreille de sa bouche puis, avec une aisance naturelle, entreprend de prendre son pouls.
— Il est mort, déclare-t-elle.

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* Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, « Le Voyage »

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("L'extase matérielle").
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