Episode 9

13 minutes de lecture

Cerise


Nous sommes assises dans le salon, toutes, à l'exception de Faustine. Papa est là également. Il s'est agenouillé près de Nolwenn, assise en tailleur sur le tapis, pour vérifier qu'aucune blessure n'a marqué son cou. La peau de Nolwenn est rougie. On distingue clairement les marques des mains de Faustine. Heureusement, Emma et moi sommes arrivées à temps.

Nous rentrions à la maison lorsque nous avons été alertées par le cri de Nolwenn. Impossible de confondre le son de sa voix. Nolwenn crie souvent, la plupart du temps par pur caprice. Néanmoins, nous avons préféré aller vérifier que rien de grave ne lui était arrivé. Et c'est ainsi que nous l'avons trouvée, entre les mains de Faustine, à deux doigts de perdre connaissance.
Faustine n'est pas quelqu'un de mauvais par nature. Au contraire, je crois qu'elle souffre beaucoup. Mais, de mes sœurs, c'est certainement la dernière entre les mains de laquelle je remettrais ma vie. Faustine est d'humeur changeante. Généralement, c'est une fille plutôt calme : elle a tendance à errer, à rester plantée dans un coin, et elle ne parle qu'à de rares occasions. Mais parfois, inexplicablement, elle est prise d'une sorte d'envoûtement et se jette férocement sur tout ce qui bouge. Quand on lui pose la question, par la suite, elle dit toujours se souvenir de ce qui est advenu. Paradoxalement, elle n'est jamais capable d'expliquer son geste.
Pour être honnête, nous avons tous peur de ce dont Faustine est capable. Ses crises étant imprévisibles et sa constitution plus robuste d'année en année, mes autres sœurs et moi craignions souvent de nous retrouver seules en face d'elle lorsque l'un de ses violents changements d'humeur surviendra. Par précaution, Papa nous a remis à chacune quelques doses de calmants. Il en administre à Faustine depuis qu'elle est toute petite. Il s'agit d'une sorte de somnifère, contenu dans une fléchette. Il suffit de la lui planter dans la peau, n'importe où. Papa dit que ce n'est pas censé faire mal. Faustine ne s'en est jamais plaint. Je garde toujours l'une de ces fléchettes sur moi, au cas où. Nolwenn n'a malheureusement pas eu cette bonne idée. Mais puisque j'ai endormi Faustine avant qu'elle ne l'étrangle, ma sœur est saine et sauve.

Papa se redresse et va s'asseoir dans son fauteuil, un gros siège en cuir disposé devant le foyer.
— Elle n'a rien, déclare-t-il en allumant sa pipe.
Un soupir de soulagement échappe à Luna.
— Ma pauvre petite Nolwenn, s'attendrit-elle.
Puis, elle se laisse glisser du sofa où nous sommes pour rejoindre Nolwenn sur le tapis et la prendre dans ses bras. Assise à côté de moi, il reste Emmanuelle. Sur le canapé d'en face, un peu plus petit, sont installées Eugénie et Roxane. Eugénie garde les bras et les jambes croisés, complètement crispée. Roxane considère Nolwenn du coin de l'œil, comme si quelque séquelle risquait à tout instant d'apparaître. À côté d'elle, Adoria s'est recroquevillée sur l'accoudoir. Elle balance une jambe dans le vide.
Pendant plusieurs minutes, nul ne dit mot. C'est finalement Roxane qui rompt le silence, pour poser la question qui brûle les lèvres de tout le monde.
— Qu'est-ce que tu comptes faire, Papa ?
Notre père paraît surpris. Il inspire une bouffée de fumée d'un air pensif et lâche enfin :
— Il n'y a pas de mesures particulières à prendre. Ce qui s'est produit aujourd'hui est un incident isolé. Ce n'était jamais arrivé avant. Il n'y a pas de raison que ça recommence par la suite. Je vais commander un nouveau traitement pour Faustine, quelque chose d'un peu plus fort. Ça suffira.
— Ça suffira ? s'exclame Eugénie. Faustine aurait pu tuer Nolwenn. Tu t'en rends compte, j'espère !
— Eugénie, calme-toi, s'il te plaît...
— Pourquoi ? le coupe-t-elle. C'est vrai que Nolwenn peut être énervante, mais de là à essayer de l'assassiner ! On sait tous que Faustine n'est pas claire dans sa tête. Toi aussi, tu le sais très bien ! Alors pourquoi tu ne prends pas les mesures nécessaires ?
— Elle n'a pas tort, appuie Roxane. Tant que c'était des crises, des insultes et des coups, c'était tenable. Mais là, ça devient grave. Faustine est dangereuse, Papa. Tu dois l'empêcher de faire du mal à quelqu'un d'autre ici.
Luna me lance un regard discret ; un regard sombre. Il ne m'en faut pas plus pour savoir qu'elle désapprouve ce qui est en train d'être dit. Je lui réponds par un faible hochement de tête. Moi non plus, je ne suis pas d'accord. Je n'aurais jamais laissé Faustine faire de mal à qui que ce soit. Néanmoins, elle est ma sœur, au même titre que les autres, et je prendrai sa défense également.
Papa se cale dans son fauteuil. Il tente de garder son calme.
— Et si Nolwenn nous expliquait ce qui s'est passé ? suggère-t-il. Peut-être qu'on y verrait plus clair. Tu veux bien nous dire ce qui est arrivé, Nono ?
La principale intéressée lève la tête. Elle nous regarde, tour à tour, mais demeure silencieuse.
— Je pense que je n'aurais pas envie d'en parler, à sa place, objecte Adoria. Peut-être qu'on devrait lui laisser un peu de temps pour ça. Et à Faustine aussi : elle s'expliquera quand elle se sera calmée.
— Je t'en prie, s'énerve Eugénie, Faustine n'a jamais été capable de nous justifier une seule de ses conduites bizarres depuis qu'elle est petite ! Ça ne va pas changer aujourd'hui !
J'interviens :
— Et c'est une raison pour ne même pas essayer de lui poser la question ?
— Et si ta question provoquait une nouvelle crise, alors ? s'inquiète Roxane.
— Nolwenn, insiste Emma, tu devrais nous dire ce qui s'est passé, tu sais. Est-ce que tu as dit quelque chose qui aurait pu énerver Faustine ? Est-ce que... qu'est-ce que tu faisais dans les bois, d'ailleurs ?
— On s'en fiche ! s'emporte Eugénie.
— Pourquoi est-ce que tu essayes d'esquiver la question, Eugénie ? résiste Emmanuelle. Est-ce que, par hasard, tu saurais ce que faisait Nolwenn? Et est-ce que, par hasard encore, ce ne serait pas dans ton intérêt qu'on l'ignore ?
Un silence pesant s'installe alors. Eugénie remonte ses lunettes sur son nez et confesse :
— C'est vrai, Nolwenn est venue m'embêter pendant que je travaillais dans la maison. Elle a dit qu'il y avait quelqu'un dans la serre. J'ai pensé que c'était Cerise, alors je lui ai dit d'aller voir par elle-même. Et puis je l'ai vue détaler dans les bois. Je n'ai pas cherché à comprendre.
— Nolwenn ? interroge encore Emmanuelle. C'est vrai, ce que dit Eugénie ?
Nolwenn approuve de la tête.
— C'est vrai, lâche-t-elle. Quand je suis revenue du port, il y avait quelqu'un dans la serre. Ce n'était pas Cerise ; elle avait les cheveux plus clairs et plus lisses. Je l'ai dit à Eugénie mais elle n'a pas voulu me croire. Et quand j'ai été vérifier, cette personne partait en courant vers la forêt. Alors, j'ai couru aussi. Et j'ai fini par tomber sur Faustine. Elle avait blessé un oiseau avec son arc. Je n'ai rien dit de mal, je le jure ! J'ai écouté ce qu'elle m'a dit, et puis... Elle a dit des choses bizarres sur la mort, et tout ça. Et après elle a commencé à me faire mal. C'était peut-être juste une mauvaise blague...
— Peut-être, convient notre père, sans avoir l'air plus convaincu que nous autres.
— Tu sais très bien que non, proteste Eugénie. Il faut être clair une fois pour toute : Faustine est folle à lier et elle a besoin de se faire soigner. Pour elle comme pour nous, la meilleure solution, ce serait de l'interner !
À ce moment précis, le visage de Luna s'obscurcit. Elle se redresse tout d'un coup, comme l'un de ces clowns sur ressort qui jaillissent des boîtes à musique, et se tient droite face à Eugénie.
— Je te préviens, dit-elle, jamais Faustine n'ira à l'asile. Ma sœur n'est pas un rat de laboratoire. Elle n'a pas besoin de tonnes de médocs et d'électrochocs pour aller mieux ; ce qu'il lui faut vraiment, c'est une famille qui la soutienne. Et même si je dois être la seule, je serai là pour elle, et personne ne la fera enfermer nulle part. C'est assez clair ?
Eugénie s'apprête à répliquer quand notre père se lève et s'interpose entre elles.
— Ça suffit, dit-il calmement. Faustine n'ira nulle part. Je lui commanderai un nouveau traitement plus efficace que l'actuel. Mais il est hors de question de la droguer jusqu'à la rendre amorphe. Et il est hors de question de l'abandonner dans n'importe quel institut.
Il repose sa pipe.
— Et maintenant, si vous ouvriez vos colis ? On est là à se chamailler alors qu'un tas de cadeaux nous attend dans l'entrée. Allez, tout le monde sur la ligne de départ ! À l'attaque !
À ses mots, mes sœurs bondissent de leur place et se bousculent vers l'entrée, dépassant notre père qui s'y est élancé le premier. Et, dans le joyeux vacarme habituel, chacun déballe ce qu'il a commandé. Moi qui ne me suis rien fait livrer, je reste assise dans le salon et les regarde de loin se réjouir de leurs achats. Le bonheur est comme contagieux.

Nolwenn pousse un de ses fameux cris de joie en arrachant le paquet d'emballage d'un nouveau jeu vidéo. Roxane se retire à l'écart pour ouvrir un gros carton, dont elle tire bientôt la fameuse caméra avec laquelle elle nous rebat les oreilles depuis plusieurs semaines. Pendant ce temps, dans le hall, Luna déplie une superbe robe à bustier. Le corsage et ses lacets sont tout en cuir et la jupe, une véritable cascade de dentelles, est coupée de manière asymétrique : courte devant et longue derrière. C'est assurément la robe qui manquait à la garde-robe de Luna.
Eugénie bouscule tout le monde pour se frayer un chemin, les bras chargés d'une grosse caisse. On entend la verrerie qui s'entrechoque à l'intérieur. Mais nous n'aurons pas l'occasion de savoir quels objets viendront compléter son petit laboratoire, cette fois. Déjà, elle monte s'enfermer dans sa chambre.
Adoria revient vers le salon et tire de son étui un sabre au tranchant fin et à la pointe arrondie.
— Cette année, je me mets à l'escrime ! annonce-t-elle.
J'applaudis. Et, alors qu'Adoria commence à battre l'air de son épée pour amuser la galerie, Emma se rassoit dans le sofa à mes côtés, sa pile de nouveaux livres sur les genoux. J'y jette un bref coup d'œil. Elle s'est procuré quelques mémoires d'historiens locaux et une demi-douzaine de romans de Garo Sansley. Dernièrement, cet auteur de polars est devenu la pièce maîtresse de sa bibliothèque.
— Quelqu'un vient m'aider à ranger les provisions dans la réserve ? lance Papa depuis l'entrée.
Aussitôt, Nolwenn se lève et se porte volontaire. Emma et moi nous regardons mutuellement et, de conserve, nous nous levons pour leur prêter main forte.

Les provisions doivent nous servir à subsister un mois entier, jusqu'à ce que le bateau revienne sur l'île. Le stock est généralement prévu pour que nous tenions un peu plus longtemps, au cas où une tempête se déclarerait et retarderait la livraison suivante.
Nous soulevons les caisses et passons la porte de la réserve, découpée dans le mur du fond du hall d'entrée. La réserve est une grande pièce située sous la maison. On y accède par un escalier de ferraille un peu étroit, mais dont la rambarde est suffisamment haute pour prévenir quelque accident. Cinq rangées d'étagères se distinguent, en bas. Les provisions y sont soigneusement triées et on a pris l'habitude de parler de rayons, comme s'il s'agissait de notre petit supermarché. Les étagères sont hautes et, pour faciliter l'accès, nous disposons de deux escabeaux à roulettes.
Nolwenn insiste pour monter dessus. Papa pousse l'échelle tandis que je les suis, une caisse dans les bras, pour tendre à Nolwenn tout ce qu'il y a à ranger. Pendant ce temps, Emmanuelle se charge des étagères du bas. En moins d'une heure, chaque chose est à sa place. Il ne reste plus que les produits frais, que Papa a négligemment entreposés dans la chambre froide, à mettre en ordre.
— Allez-y, nous dit-il, je vais finir tout seul.
Nous ne nous faisons pas prier.

Lorsque nous remontons au rez-de-chaussée, la villa est calme. Roxane et Luna discutent dans le salon. Nulle autre personne en vue. Profitant que nous soyons à l'écart, Emmanuelle se tourne vers Nolwenn.
— Dis, l'interroge-t-elle, c'était bien Faustine dans la serre, tout à l'heure ?
— Je crois, répond Nolwenn.
— Pourquoi Eugénie ne voulait pas que tu en parles ? Elle n'a rien fait de mal, après tout. Elle ne pouvait pas savoir ce qui allait t'arriver.
— Peut-être qu'elle s'est sentie coupable, je hasarde.
Nolwenn se met à bredouiller.
— C'est que... Elle...
— Quoi ? insiste Emmanuelle. Il s'est passé quelque chose ?
— Je n'ai pas le droit d'en parler.
— On ne dira rien, je la rassure. C'est promis, Nolwenn. Tu peux nous en parler.
— Quand je suis rentrée, raconte-t-elle, j'ai vu quelqu'un dans la serre. Ses cheveux étaient clairs, je n'ai pas pensé que ça pouvait être Faust. Je savais qu'Eugénie était dans la maison, alors je suis venue la prévenir. Mais je ne l'ai pas trouvée. La porte du laboratoire était entrouverte alors... J'ai juste passé la tête à l'intérieur pour être sûre. Je ne voulais pas déranger. J'étais juste paniquée. Et Eugén' était là, dans le labo. Elle est sortie en vitesse et m'a fait promettre de ne pas la dénoncer.
— Le laboratoire ? s'étonne Emmanuelle. Mais le code. Comment a-t-elle...
— Je ne sais pas, dit Nolwenn. Elle ne voulait pas en parler. Elle m'a renvoyée dehors. Et après, vous savez ce qui s'est passé.
— Je vois...

Nolwenn, qui estime visiblement que la conversation a assez duré, se dirige vers le salon.
— Où est Adoria ? On devait jouer à Métamutants...
— Elle vient de partir à la plage, l'informe Luna.
— Personne ne veut jamais jouer avec moi !
Nolwenn s'en va bouder dans le fauteuil de Papa, son jeu vidéo à la main. Mais aucune d'entre nous ne cède. Emmanuelle et moi nous asseyons dans le sofa, face à Luna et Roxane. Elles poursuivent leur conversation sans se soucier de nous. Emmanuelle adore écouter les discussions des autres. Moi, je préfère ne pas les interrompre. Alors que ma sœur fait semblant de lire, je me tourne vers Nolwenn et lui promets qu'Adoria jouera avec elle à son retour. Malgré tout, je garde l'oreille tendue vers la conversation voisine.
— Quand Adoria lui aura parlé, assure Roxane, il se trouvera face à l'évidence ; il verra que j'étais là tout ce temps et que tout ce temps il a eu trop peur pour m'aborder. Mais Adoria l'aura rassuré sur mes sentiments, alors il fera le premier pas.
— Ne t'emballe pas trop, rétorque Luna d'un air détaché.
— Comment je suis censée ne pas m'emballer ? Je vais sortir avec le plus beau type du monde ! Sérieusement, Luna, tu as déjà vu un garçon plus séduisant que Ray ?
À cet instant, Emmanuelle lève la tête de son livre, et coupe court à leur conversation :
— Tu perds ton temps, Roxie : Luna est lesbienne.
Luna tourne vivement la tête vers nous et fusille Emma du regard.
— Et peut-on savoir d'où tu tires cette conclusion ?
— Tu as lu Sappho.
— Et alors ? Ce ne sont que des vers. Ça ne détermine en rien mon orientation sexuelle.
— Mais tu n'as jamais trouvé un garçon mignon, remarque Roxane.
— L'amour ne se range pas dans une boîte, se défend Luna. Je n'ai jamais été amoureuse de personne, homme ou femme. Mais quand je le serai, peu m'importera de qui il s'agit, pour peu que ses mots touchent mon cœur. Je veux connaître la passion, soit-elle destructrice.
— Elle est lesbienne, soutient Emmanuelle.
Luna lève les yeux au ciel. Elle conclut :
— Tout ça pour dire que ta grande histoire d'amour avec Ray n'existe que dans ta tête, Roxane. Je te souhaite vraiment d'être heureuse, mais quoi qu'Adoria dise, ça ne changera rien au cœur de Ray. Et s'il aime quelqu'un d'autre...
Elle se tait.
— Qui ça ? s'inquiète Roxane. Qui est-ce qu'il pourrait aimer d'autre ?
Luna se lève et sort de la pièce en silence. Roxane ne prend pas la peine de la poursuivre. Tout comme nous, elle sait que Luna ne parlerait pas, même sous la torture. Emmanuelle a essayé à d'assez nombreuses reprises de lui soutirer des informations ; sans succès.
— Je vais aller me remettre un peu de mascara, juste au cas où.
Joignant je geste à la parole, Roxane nous laisse pour regagner sa chambre. Alors qu'elle a gravi la moitié de l'escalier, Faustine apparaît en haut des marches. Toutes deux se croisent sans un regard.
Arrivée en bas, Faustine attrape une pomme dans la corbeille de fruits et croque dedans à pleines dents. Elle s'avance lentement vers le salon. Emmanuelle fait mine de se replonger dans la lecture de Sansley. Nolwenn, qui n'a pas encore cessé de bouder, fixe l'horloge en balançant la tête au rythme des aiguilles.

Faustine se fait une place dans le canapé, entre Emmanuelle et moi. Le regard dans le vide, elle continue de manger sa pomme. Je la considère avec perplexité.
— On va me mettre dans une maison de fous ? demande-t-elle.
Je passe ma main derrière sa tête et l'attire contre la mienne.
— Non, dis-je à voix basse, tu restes ici avec nous. Tu devrais présenter des excuses à Nolwenn ; tu lui as fait peur.
— Je m'excuse, lâche-t-elle sans réfléchir.
Je suis presque sûre que Faustine ne se sent pas désolée. En un sens, je crois qu'elle ne comprend même pas ce qu'on a à lui reprocher.
— C'est pas grave, convient Nolwenn. Mais ne le refais plus.
Après quoi, elle saute du fauteuil et commence à faire les cent pas dans le hall. Je suppose qu'elle attend le retour d'Adoria. Je me tourne vers Faustine.
— Tu sais, lui dis-je, tu as le droit d'aller dans la serre, tant que tu ne déranges rien. Pas la peine de t'enfuir. Tu n'as rien dérangé, n'est-ce pas ?
— Je ne vois pas du tout de quoi tu parles.
Faustine ferme les yeux et laisse tomber au sol son trognon. À cet instant, un sentiment étrange m'envahit. Je me sens incapable, malgré ma volonté d'arranger les choses. Je me sens impuissante.

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"...il fallait se retirer dans une pièce pleine d'une pénombre sacrée, s'allonger sur un lit, et là, jouer, jouer à tout prix au jeu de l'être : avec une boîte d'allumettes, par exemple...".
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