Episode 7

13 minutes de lecture

Emmanuelle

Je tourne la tête et jette un regard par-dessus mon épaule.
— Tu es toujours là ?
— Hmm.
Je constate que Cerise s'est arrêtée pour déterrer une nouvelle plante ; la cinquième depuis le début du trajet. Elle la déracine délicatement et l'installe dans l'un des pots qu'elle a emportés, avec un peu de terre fraîche.
Tacca Chantrieri, murmure-t-elle.
— Pardon ?
— On l'appelle la plante chauve-souris. On dit que les îles du nord de l'archipel en regorgent. Par ici, c'est un spécimen plutôt rare...
J'accorde un bref coup d'œil à la plante violacée. Je ne vois qu'une espèce de grande tige, surplombée de deux misérables pétales et d'étranges filaments. Pas vraiment jolie.


Cerise se redresse. Du haut de ses un mètre cinquante-six, elle est la plus petite de notre fratrie. Le corps droit et mince, comme une tige. De même pour ses membres. Les traits fins. Le teint rose. Des lèvres légèrement charnues. Le nez retroussé qui lui donne un je-ne-sais-quoi d'elfique. Les joues parsemées de taches de rousseur. Les yeux vairons : l'œil gauche est vert, l'autre est jaunâtre. De superbes cheveux, d'un roux éclatant, sauvagement bouclés. Une grande mèche qui retombe sur la droite du visage. De l'autre côté, un sidecut, et toujours cette petite tresse qui pend sur le devant de son oreille. Voilà à quoi ressemble ma sœur.


Au bout du chemin, la lumière pénètre la canopée. Ce sont les rayons orangés du soleil qui déjà descend dans le ciel devenu mauve. J'aperçois le contour du toit d'une maison, que les teintes vives du ciel font passer pour une ombre profondément noire. Bientôt le village se dévoile au loin. Les cabanes ne paraissent que des formes, maladroitement découpées dans l'horizon.
— Sûre de vouloir y aller ? insiste Cerise, sur mes talons.
— Parfaitement sûre.
Nous émergeons de la jungle obscure et entrons, pour la première fois de notre vie, chez nos voisins les pêcheurs ; ces gens qui sur les côtes nous regardent du coin de l'œil, qui jamais ne nous adressent la parole et grommellent en nous croisant, et qui, sur le marché de l'Île Pantar, nous dévisagent avec mépris. Je ne sais si la haine qu'ils nous vouent m'intrigue tout simplement, ou si ce sont eux, ces hommes résolument figés dans un autre temps, qui éveillent ma curiosité.


Le village est installé sur la plage. Depuis le sentier, on peut le voir sans peine dans sa totalité : une quinzaine de cahutes en bois qui se bousculent à la lisière de la forêt. Chacune présente ses quelques fantaisies. Ici, les planches sont peintes en jaune. Là-bas, on les a recouvertes d'un bleu écaillé. Cette maison-là a de larges fenêtres ; cette autre n'en a pas. Le toit de celle-ci est en planches, de celle-là en tuiles et cet autre, plus loin, n'est qu'un amas de branchages. En retrait, sur la droite, quelques cabanes sont surplombées de solides plaques de tôle. Des enfants jouent dans le sable, tandis que les femmes, à l'ombre sur leurs terrasses, épluchent leurs légumes à l'aide de simples couteaux. À l'autre bout de la plage, le port, un long ponton de bois, plonge dans la mer. Les dégâts visibles – planches manquantes, arrachées – me laissent deviner qu'il a déjà résisté à de multiples tempêtes. La mer est capricieuse ; elle n'épargne pas notre île. Autour du ponton, une maigre digue a été érigée avec de vieilles planches et quelques rochers, englués dans un béton de mauvaise qualité. L'une des baraques – la plus modeste – se dresse là, surplombant l'océan depuis cette muraille de fortune. Non loin de là, des hommes s'activent autour d'une grue, grâce à laquelle ils remontent sur la digue des cageots remplis des prises des pêcheurs. Le treuil grince. L'air empeste le poisson, mêlé de fioul.

Cerise et moi nous avançons. Alors, simultanément, les rires des enfants, les discussions des ménagères, le frottement des couteaux, le fracas des cageots sur la digue et les voix graves des hommes font place à un silence mortel. Les corps se figent, les visages se crispent, et bientôt tous les regards se trouvent braqués sur nous. Aussi vite qu'il s'est installé, le silence laisse la place aux murmures.
— Que font-elles ici ?
— Ce sont elles. Ce sont ces filles...
— Créatures du Démon !
— Où est passée Gechina ?
— De l'autre côté, partie chercher sa jeune élue. La sauveuse, qu'elle l'appelle.
— Tu parles, rien qu'une bâtarde de sauvage !
— Ces filles-là, c'est de la mauvaise graine !
— Envahisseurs !
— Ces gens-là détruisent ce qui est sacré. Ils iront bientôt pourrir en enfer.
Cerise s'agrippe à mon bras. Elle se serre contre moi. Je n'ai pas besoin de tourner les yeux sur elle. Cerise n'est pas du genre à paniquer ; elle est la plus à même de garder son calme en toute situation. Néanmoins, j'ai l'impression que sa place n'est pas ici, en ce moment. C'est comme si je l'avais contrainte à me suivre. Je regrette de l'avoir emmenée.


Un homme quitte ses compagnons, restés plantés autour de la grue, et vient à notre rencontre. Son corps semble avoir été forgé entièrement par les efforts journaliers. Ses membres ne sont que muscles et, lorsqu'il effectue ses pas de géant, ses biceps remuent sous sa peau à l'apparence solide et brunie d'un beau morceau de cuir. Visage losange. Yeux en amande. Des joues creusées qui laissent deviner une immense mâchoire. Et ces cheveux bruns, soigneusement rasés à plusieurs millimètres, dont seules quelques mèches dépassent à l'avant du visage.
L'inconnu se plante devant nous et bombe le torse. Son maillot moulant dessine les contours de ses pectoraux.
— Foutez le camp, aboie-t-il, vous avez rien à faire ici !
Alors seulement, je jette un œil à Cerise par-dessus mon épaule. Ma sœur soutient sereinement le regard de l'inconnu. Le pêcheur perd patience devant tant de sang-froid.
— Foutez le camp d'ici ! répète-t-il. C'est pas vot' place. Vous êtes pas les bienvenues ici, vous m'entendez ?
— Pourquoi ?
La curiosité a parlé pour moi, et la question a jailli de ma bouche avant même que j'en aie pris conscience.
— C'que fait vot' père, ça rassure personne ici. On sait tous qu'il est pas là pour observer des poissons. Mijotez c'que vous voulez là où vous êtes installés. Nous, on veut pas d'ça ici. Compris ?
— Papa étudie les poissons, le défend Cerise. On ne vous a jamais cherché aucun problème, et nous ne le ferons jamais. Nous sommes voisins. Je ne comprends pas ce que vous avez à nous reprocher. Est-ce qu'on a fait quelque chose qui vous aurait blessé ? Quoi que ce soit, il suffirait de le dire et...
— Y en a qui vous ont vues, la coupe le pêcheur. C'est pas humain, ces choses-là. Dégagez !
Avant que Cerise ne tente une nouvelle fois de tenir tête à cet homme, je fais un pas vers lui et le regarde droit dans les yeux. On ne peut pas discuter avec ce genre de personne. De toute façon, ce n'est pas la raison de ma venue. Je l'interroge :
— Qui est le doyen du village ?
L'homme fronce les sourcils, déconcerté par ma question. Il retient son souffle, mais n'ose pas me répondre.


— Palben ! s'écrie une voix de femme.
Au même moment, un jeune garçon, jusqu'alors accroupi dans le sable avec d'autres enfants, se lève et s'approche. Je le considère attentivement. Il a le même teint mat que ses semblables ; des cheveux sombres et bouclés, de grands yeux verts encore débordants d'innocence. Autour de son cou, un cordon auquel on a enfilé des perles en bois. Je ne décèle en lui ni peur, ni agressivité. Le dit Palben s'arrête à quelques mètres de nous et pointe du doigt la petite cabane sur la digue, derrière lui. Lorsqu'il ouvre la bouche pour parler, il découvre un sourire édenté.
— Cristobal Donoso, lâche-t-il.
— C'est là qu'il habite ?
Le garçon acquiesce d'un hochement de menton.

Je saisis Cerise par le poignet et l'entraîne avec moi en direction du port. Le pêcheur qui s'est adressé à nous tente de nous barrer le passage. Je l'évite de justesse. Il bouscule ma sœur, mais je la tire vers moi. Nous marchons vers le port, sans nous retourner. Là encore, les hommes du village tentent de nous retenir. Cette fois, c'est moi qui les bouscule : je me fraye tant bien que mal un chemin à travers ce barrage humain, tenant toujours aussi fermement le bras de Cerise. Quelques grosses mains poilues tentent de nous séparer. Je réponds à nos assaillants par de violents coups de coudes. Ils grognent. Je crie. Et nous bataillons sur place de la façon la plus ridicule qui soit.
Alerté par ce raffut, un vieil homme sort de la petite habitation qui surplombe le port. Il prend un air exaspéré et fait signe aux pêcheurs de se disperser. Les hommes lui obéissent. Alors, ne s'exprimant toujours que par de grands gestes de la main, il nous invite, Cerise et moi, à le suivre dans sa cabane.


La porte se referme derrière nous. Je scrute quelques secondes l'habitation pauvrement meublée. Elle ne comporte qu'une seule et unique pièce, au centre de laquelle se dressent une table et deux chaises. Dans un coin, près de la porte, un vieux poêle en fonte et un petit fauteuil dont le coussin élimé se vide progressivement de sa mousse. Dans le coin opposé, un hamac fait office de lit. Au fond de la pièce, j'aperçois un rideau. Nul doute que derrière se trouve un cabinet de toilette improvisé.
Cristobal Donoso, un homme de petite taille aux cheveux grisonnants, au dos voûté et au visage criblé de rides, se laisse tomber dans son fauteuil. Je pense pouvoir dire sans me tromper qu'il n'a pas loin de quatre-vingt ans. L'état actuel de son corps témoigne à la fois d'une force physique entretenue et des effets de l'âge néanmoins inévitables. Malgré sa peau flétrie et les poches qui soulignent ses yeux, le vieillard paraît encore en forme.
Il joint les mains et nous interroge du regard.
— Je m'appelle Emmanuelle Iunger, dis-je, et voici ma sœur, Cerise. Si je suis ici aujourd'hui, c'est parce que j'ai quelques questions à vous poser.
Cristobal Donoso me fait signe de poursuivre. Je m'explique :
— Je me suis rendue aux archives de l'Île d'Elthior la semaine passée. Vous voyez, ça fait un moment que je m'intéresse à l'histoire de cet archipel. Douze îles, demeurées quasiment inconnues jusqu'au siècle dernier ; avouez que c'est troublant. J'ai pris connaissance de tout ce qui se trouvait dans les livres. Vous, par exemple, vous êtes les descendants des premiers colons. Ils venaient du Royaume d'Espagne. Une poignée de navigateurs, pas des plus expérimentés, avaient pris la tête d'une embarcation et dérobé celle-ci au souverain pour fuir l'Inquisition. Ils faisaient route vers les comptoirs d'Asie. La seule route qu'ils connaissaient, à vrai dire. Vents mauvais, tempêtes, erreurs de navigation,... Le hasard les a fait s'échouer sur l'Île des Nootaks, alors peuplée de quelques indigènes qu'ils ont eu tôt fait de mater. Ils avaient des vivres, et l'île en regorgeait. Ils s'y sont établis et ont bâti leur village, ici-même où se trouve le vôtre.
Le vieil homme hoche la tête et tend le cou, visiblement intéressé. Tandis que je parlais, il s'est mis à sourire ; un sourire franc et doux qui n'a rien à cacher.
— Au même moment, l'Empereur de Chine envoyait sa flotte en reconnaissance pour gagner des terres par-delà l'océan. Les chinois se sont établis sur l'Île Pantar. Ils n'y avait pas grand chose à en tirer, selon eux, et ils ont rapidement utilisé l'île comme terre d'exil. Ils espéraient que les criminels y mourraient de faim. Mais ces derniers ont commencé à entretenir des liens commerciaux avec les colons espagnols. Le marché de Nuyanxi a su rester le centre des échanges de l'archipel jusqu'à nos jours. Dans les archives, on trouve quelques traces de conflits avec les populations indigènes qui vivaient là auparavant. Les tribus d'Anakar auraient toutes été massacrées. Apparemment, ça a calmé ceux des autres îles.
Cristobal Donoso laisse échapper un rire jaune. Je poursuis.
— Du moins, jusqu'à l'arrivée des anglais, quelques siècles plus tard. C'était sur la route des Indes. L'occasion pour eux de faire une escale et d'agrandir leur empire colonial. Les précédents colons et Anakar se sont montrés conciliants et ont obtenu une grande autonomie, en tant que nouveaux sujets d'Angleterre. Les autres îles ont été plus difficiles à coloniser. Itapo a capitulé rapidement et s'est trouvée dans les bonnes grâces de la Reine, qui serait même venue y séjourner, par la suite. Les gouverneurs se sont partagés l'Île Doryan, l'Île du Dragon, l'Île du Paon et les Sœurs Mauriel. On dit que la conquête a été un bain de sang. Les Îles du Fou et d'Elthior n'étaient que des rochers ; elles n'intéressaient personne. L'Île du Fou est devenue une base militaire au vingtième siècle avant d'être reconvertie en prison. L'Île d'Elthior, autrefois donnée à un gouverneur malchanceux, a fini par devenir une immense île artificielle, désormais la plus riche de toutes. Je passe les anecdotes, tout ça est largement détaillé dans les rapports des archives.
— Et alors, me demande Cristobal Donoso, qu'est-ce qui vous tracasse, jeune fille ?
La voix du vieillard est grave, ainsi que particulièrement rauque. Je devine qu'il s'agit d'un gros fumeur, comme me le confirme le cendrier qui déborde aux pieds du fauteuil.
— L'Île aux Fleurs, je déclare.
À ces mots, je vois les yeux de Cerise s'écarquiller. Cristobal Donoso éclate de rire.
— C'est tout ? s'esclaffe-t-il.
Ce rire me laisse incrédule un moment. Je ne l'ai pas vu venir. Mais je commence à m'impatienter et j'insiste :
— L'Île aux Fleurs est la plus vaste de l'archipel. Un cadre paradisiaque, à ce qu'on dit, plus grande que l'Île d'Elthior. Pourquoi avoir construit une île artificielle autour d'un caillou, si une bande de terre toute prête n'attendait qu'à être habitée ? Personne ne va sur l'Île aux Fleurs ; aucune embarcation. Personne n'a jamais cherché à la coloniser, selon les archives. Et si on y prête attention, on remarque quelque chose d'encore plus déroutant : les îles les plus proches de l'Île aux Fleurs sont la nôtre, Anakar et l'Île du Paon. Ici, c'est désert la moitié de l'année et personne n'a jamais essayé de nous envoyer davantage de touristes. Et ne me faites pas croire que c'est une bande de pêcheurs qui les effrayent, à Elthior. Anakar n'a quasiment pas évolué depuis des siècles. Et sur l'Île du Paon, il n'y a qu'une poignée de grands domaines et quelques villages d'agriculteurs. Vous ne trouvez pas ça bizarre, vous, que ces îles soient les moins peuplées, les moins touristiques ?
— Anakar n'attire pas les touristes, soutient le vieil homme. Itapo est bien plus impressionnante. Et même là, ce qui a l'air ancien, ça n'intéresse personne. L'Île du Paon a connu la pauvreté à la mort de son gouverneur. Elle ne s'est jamais vraiment relevée. Ses habitants s'en sortent grâce à la terre ; personne ne peut leur enlever ça. Et ici... Eh bien, apparemment, c'est l'isolement que cherchent vos vacanciers. On peut en mettre bien d'autres sur Nicole et Lucile. Ils ne sont pas stupides, à Elthior. Ils savent qu'il y a des choses auxquelles on ne peut pas toucher, même si l'humanité semble penser le contraire.
Je peux le sentir dans ses mots, Cristobal Donoso est un homme bon.
— Moi non plus, lui dis-je, je ne pense pas que tout devrait être amené à changer. Sans passé, les hommes ne sont rien. Mais quand vous défendez vos droits ici, vous devriez vous rappeler combien ont été massacrés par vos ancêtres pour que ce village existe aujourd'hui.
Le vieillard me considère avec bienveillance.
— C'est rare de nos jours, remarque-t-il, les jeunes gens qui se passionnent pour l'histoire. Qu'est-ce qu'on peut bien trouver dans les vieux livres et les vieilles pierres ?
— L'avenir, Monsieur.
Cristobal Donoso pose ses mains sur les accoudoirs de son fauteuil et se prépare à se relever.
— Comme vous l'avez constaté, mesdemoiselles, vous n'êtes pas chez vous ici. Les gens du village me respectent, mais ils ne toléreront pas votre présence si elle s'éternise. Il vaudrait mieux que vous partiez. Le soleil va bientôt se coucher. Il me semble que vous habitez loin.
Il est sur le point de se mettre debout quand je me dresse devant lui.
— Vous n'avez pas répondu à ma question, Monsieur Donoso.
Il se rassoit dans un soupir. Je demande encore une fois :
— Pourquoi l'Île aux Fleurs n'a-t-elle jamais été colonisée ?
Cristobal Donoso tire sa pipe de sous le coussin et prépare son tabac. Après quoi, il la porte à sa bouche et inspire une bouffée.
— Ils ont essayé, admet-il. Générations après générations, ils se sont tous aventurés sur l'Île aux Fleurs. Peu d'entre eux sont revenus. Nul n'a voulu y remettre le pied.
— Pourquoi ? je m'enquis.
— Ah ça, soupire-t-il, c'est à cause de la malédiction !
— La malédiction ?
— C'est ce qu'on dit. On raconte que les plantes de l'Île aux Fleurs avaleraient les hommes. Au siècle dernier, à ce qu'il paraît, elles auraient englouti une ville entière. Magie ou fable ? Personne n'est assez fou pour aller vérifier.
Je reste bouche bée devant un récit aussi incroyable.
— Des plantes qui avalent les hommes, murmure Cerise.
— Oui, oui, c'est ce qu'on dit, assure Cristobal Donoso en se redressant. Maintenant, vous devez partir. Il se fait tard !
Presque aussitôt, ma sœur et moi sommes mises à la porte.
Lorsque nous sortons, tous les regards convergent à nouveau dans notre direction.
— Rentrons, dis-je.

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ANNEXE / Carte de l'archipel :

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