Episode 5

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Luna

Le vent caresse ma nuque. Perchée sur la falaise, à mesure que mon regard balaye la baie, je me demande où est ma place dans ce grand bal qu'est la vie. Quand sonnera donc l'heure de ma première valse ?

J'aime l'air de l'agonie,

Parce que je sais que c'est vrai—

On ne feint pas les convulsions,

On ne simule pas les transes—

Il m'arrive de me reconnaître entre les vers d'un poème. J'aime les recueils de poésie ; ceux qui ont traversé les siècles et dont les pages abîmées sont ternies, jaunies ; ceux dont on sent les strophes se froisser entre nos doigts et qui à jamais embaument le vieux papier.

Eugénie pense que les livres reliés sont une curiosité d'un autre temps dont l'usage est dépassé. Roxane rend compte de cet aveu avec brio. Les seuls ouvrages que lit ma sœur sont des gazettes populaires et des romans à l'eau de rose. Ces textes lui apprennent que Tamara Calsen est la femme la plus comblée au monde, grâce à la cocaïne et à un mari violent : deux piliers qui lui assurent le rang de pop-star internationale. Ils lui font aussi découvrir les secrets d'une beauté ravageuse : la juste application du blush et le langage du corps, parade qui lui assurera l'amour pur et durable de nombreux prétendants. Enfin – toutes les histoires le lui prouvent – Roxane sait que les affaires du cœur se terminent toujours bien, pour peu que l'on soit fortuné et que l'on dispose en réserve d'un tube de Chantilly.

Parfois, je tente d'imaginer quel destin auraient connu les personnages de Shakespeare s'ils n'avaient aspiré qu'à grappiller des places dans le Top 50 et avaient eu connaissance des bienfaits miraculeux de la crème fouettée.

Loin de douter de la place capitale de la séduction, dont Lady Macbeth nous a donné à voir les qualités d'instrument de pouvoir, je désapprouve les formes qu'elle prend le plus communément : le jeu y perd son charme en abandonnant la subtilité d'antan, et les sombres desseins de cette vieille entreprise lui sont désormais amputés pour que triomphent, greffés à leur place, de grossiers mécanismes d'autosatisfaction. De nos jours, les conquêtes se collent dans des albums comme les fleurs d'un herbier ou les timbres que l'on collectionne sans trop savoir pourquoi.

Eugénie prétend que les livres sont voués à disparaître, et j'espère qu'elle a tort. Cependant, elle ne semble pas avoir remarqué que nos liseuses actuelles ne parlent pas aux hommes avec la même intensité que les livres d'autrefois. La forme, alors, donnait corps au propos. Le lecteur tenait entre ses mains un objet vieillissant qui, non seulement contait une histoire, mais en avait lui-même une, passant de mains en mains, de cabinets en cabinets ; tantôt déniché, tantôt égaré, il pouvait par hasard devenir un article de valeur. À mesure que l'on tournait ses pages, on voyait avec émotion l'approche du dénouement. Et, parfois, avant de se lancer à l'assaut de la suivante, on retenait son souffle, avide de découvrir la suite d'un paragraphe. De peur ou de passion, frénétiquement on s'accrochait aux coins des couvertures jusqu'à ce que se forment des cornes.

Aujourd'hui, un simple coup de doigt sur un écran rigide permet de faire défiler tout le texte sous nos yeux en continu. Plus d'attente. Plus d'immersion. Et surtout, plus aucune âme dans ces ouvrages qui glissent, si fluides et accessibles sur toutes les tablettes.

Je livre au monde mon âme, aussi rongée soit-elle, d'où suinte un flot de vices, quelques hontes éphémères et une poignée de bonnes grâces. À cette époque où la plupart des gens se dissimulent derrière leur spectre virtuel, j'aspire encore à être humaine.

Une nuée de mouettes passe au-dessus de ma tête et file par-delà l'horizon. Je me replonge calmement dans la lecture de Dickinson. Le monde peut bien tourner et faire du bruit autour : tout cela est vain si nul ne sait quel chemin il doit suivre, si nos esprits sont vides, nos crânes pleins de formules figées ; la vie sans poésie n'est plus rien qu'un orchestre avec pour seul instrument une batterie de cuisine : c'est la dysharmonie.

Les yeux se glacent —et c'est la mort—

Impossible de contrefaire

Les perles sur le front

Par l'angoisse grossièrement enfilées.*

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*Emily Dickinson, « Poème 241 »

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Le texte ; les choses.
Le surgissement de l'infime et de l'inaperçu est une des marques de la culture actuelle que l'on pourrait qualifier de "métamoderne", tant cette dimension sort radicalement des sentiers habituels de la création. Quelques références poseront le cadre nécessaire à leur juste perception. Si, dans la littérature dite classique, les choses ne jouaient guère qu'un rôle de décor "de surcroît" permettant de poser le contexte dans lequel se développait une narration, il en va bien autrement dans une perspective contemporaine.
Dans le domaine des arts plastiques, Arman, grâce à ses "Accumulations", mettait l'objet en situation afin de le désigner comme extension, prolongement de l'humain. Tàpies, quant à lui, en faisait l'inscription du temps à même la matière.
Dans "Le parti pris des choses", Francis Ponge, souhaitant "fonder (le mot) en réalité", ne cherchait qu'à révéler la puissance du langage dans ses rapports avec le monde concret. Philippe Jaccottet faisait un travail sur l'exactitude de la parole qui devait mettre en valeur perçu et ressenti face aux choses vues, tout en préservant l'émotion dont elles étaient investies. Le Nouveau Roman, grâce à de méticuleuses descriptions, détachait les objets de leur usage et en faisait la préoccupation même de l'écriture. Alain Robbe-Grillet souhaitait appréhenderles choses "comme elles sont". L'objet reprenait tout son pouvoir, simplement "celui d'être là" selon les termes de Roland Barthes.
Mais c'est sans doute dans l'œuvre de JMG Le Clézio que le statut de l'objet prend une dimension non seulement originale, mais aussi une profondeur singulière. Car Le Clézio (et ses personnages) observent le monde d'un regard de myope, au travers duquel tout devient démesuré, où les sensations sont démultipliées par une propension naturelle à l'hyperesthésie, à une extraordinaire déflagration de la conscience. Dès lors la page blanche apparaît comme la métaphore du vide qu'il convient de combler. Car il y a urgence à créer du langage, à saturer de mots un univers qui, autrement, deviendrait "concentrationnaire". Décrire avec fièvre le tout du monde, aussi bien les publicités de vieux journaux, que des noms inconnus, le contour d'une pièce, la spirale d'une peau d'orange. Car tout peut être convoqué pour élever des digues contre l'absurde, aussi bien "l'extase matérielle" qui, souvent, débouche sur une manière d'émerveillement, de vision du monde primitive, à la manière du sauvage ou bien d'une naïveté tout enfantine. Parvenir à une transcendance matérielle dont les racines puisent au profond de l'expérience sensible.
"Le doux paysage serein, propre et lumineux qui doit exister derrière les choses."
("L'extase matérielle").
Car le sens est à trouver partout, indéfiniment, les choses disposant tout contre nous leur langage secret. Celui, par exemple que Paoli, dans "La fièvre", fait tenir à un objet du quotidien, l'explorant sous toutes ses coutures :
"...il fallait se retirer dans une pièce pleine d'une pénombre sacrée, s'allonger sur un lit, et là, jouer, jouer à tout prix au jeu de l'être : avec une boîte d'allumettes, par exemple...".
Surgissement, à partir du simple, du menu, de l'insignifiant, d'une perspective ontologique dont l'homme ne saurait faire l'économie qu'en acceptant de vivre sur le mode du "on", de l'inauthentique.
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