Episode 3

5 minutes de lecture

Cerise

Nolwenn descend la colline à toute allure en direction de la plage. D'un revers de la main, j'essuie la sueur qui perle sur mon front et lui fais signe. J'empoigne à deux mains l'arrosoir rempli d'eau et la verse doucement sur les fruits du potager. Nolwenn ne m'a pas vue. Elle se rend sans doute au port. Papa est là-bas, lui aussi. Le bateau y arrive tous les mois, à date fixe, pour nous livrer tout ce dont nous avons besoin. De la nourriture, principalement. Et du matériel de recherche. La livraison mensuelle est aussi l'occasion de renouveler sa garde-robe, et de s'accorder quelques petits caprices. Je ne sais pas vraiment quel salaire touche notre père, mais je pense qu'il sait ce qu'il fait lorsqu'il nous demande ce qui nous ferait plaisir. Il a toujours aimé nous gâter. Je suppose que c'est sa façon à lui de nous dire : « Je suis désolé de travailler autant, mais sachez néanmoins que je vous aime. »

Généralement, tout le monde profite de l'occasion : Nolwenn s'invente le besoin urgent d'un nouveau gadget inutile, Roxane exprime la nécessité de posséder le dernier objet à la mode, Eugénie commande de quoi parfaire le petit laboratoire qu'est devenu sa chambre, Emma demande des livres, toujours plus de livres pour nourrir ses rêveries, Luna enrichit sa collection de vêtements gothiques, et Adoria trouve toujours bien de quoi l'aider à maintenir son corps dans sa forme idéale. Faustine et moi-même, nous sommes les seules à ne jamais manifester de désir particulier. Il m'est arrivé une ou deux fois de demander à Papa de m'acheter des graines venues de loin, pour faire pousser de nouvelles plantes dans la serre. Mais les résultats n'ont pas été à la hauteur de mes espérances. Le climat d'Agnakolpa est peu clément. Les espèces qui ne sont pas taillées pour résister à la chaleur pesante et à la moiteur ambiante n'ont aucune chance de s'y épanouir. Je préfère cultiver les plantes qui poussent sur l'île. En se promenant un peu dans la forêt, on découvre toujours une nouvelle variété.

Je repose l'arrosoir vide et passe la porte de la serre. Il fait frais, à l'intérieur. Les jets d'eau abreuvent les plantes. On entend que le cliquetis des gouttes sur le sol et les gazouillis d'un oiseau, perché quelque part dans un arbre. Sur une bande de sable, à l'ombre d'un pommier, les ancolies flétrissent. Déjà leurs fleurs se fanent, et leurs tiges se dérobent. Ces fleurs-là viennent d'Europe, où elles poussent en forêt. Ici, même dans la serre humide et tempérée, elles refusent de germer et, lorsque l'une d'elles enfin daigne montrer ses bourgeons, sitôt éclose, elle se laisse mourir. À chaque fois que je regarde ces fleurs dépérir, je pense à celle qui, sur cette île, éprouve le plus grand mal à s'épanouir : il s'agit de Luna, ma sœur.

Luna est grande. Elle est svelte. Ses longs cheveux, profondément noirs et incroyablement lisses, glissent jusqu'à sa poitrine avec légèreté. Son visage est fin et sa peau plutôt pâle. Elle attrape facilement des rougeurs ; on les remarque tout de suite. Elles ne font que souligner ses magnifiques yeux bruns. Ses yeux qui, toujours soigneusement bordés d'un épais trait de crayon noir, sèment partout où ils se posent des regards brûlants. Sous l'œil droit, un grain de beauté foncé vient ponctuer sa joue. Quand elle rougit, on croirait qu'il devient aussi noir que sa chevelure. Luna a l'habitude de sourire. Mais personne ne s'y trompe : c'est un sourire absent, un sourire las et triste. La seule chose qu'il exprime, c'est son trouble intérieur. Ma sœur est atteinte d'une maladie de l'esprit dont le nom, étrangement, rappelle les fleurs qui devant moi agonisent : c'est la mélancolie.

— Cerise, tu es là ?

La porte de la serre claque. Je reconnais la voix d'Emmanuelle. Je me détourne du parterre où gisent les restes de mes fleurs sauvages. Elle s'avance dans ma direction sur l'allée principale. Fidèle à elle-même, elle scrute les alentours, sans doute à la recherche de l'oiseau qui zinzinule.

Le soleil infiltre la verrière et fait pleuvoir sur Emma ses rayons mielleux. Ma sœur s'arrête au milieu de l'allée et me sourit. Son visage noyé dans la clarté, je ne distingue que ses yeux, plus malicieux que jamais. Ses pupilles se contractent dans le vert de ses iris. Ses cheveux sont tirés sur son crâne, maintenus dans deux chignons dont dégringolent quelques mèches. Sur le devant de son visage, des cheveux plus courts ont échappé à la brosse et flottent dans la lumière, laquelle balaye les mèches brunes de ses reflets dorés.

Je viens à sa rencontre.

— Tu me cherches, Emma ?

— Je m'apprêtais à aller faire un tour. Ça ne te dirait pas de m'accompagner ? Tu pourrais peut-être trouver de nouvelles plantes, en chemin.

Je connais Emmanuelle. Je sais que cette promenade doit avoir un but autre que la cueillette de nouveaux spécimens pour mon jardin.

— Laisse-moi juste le temps de prendre une pelle et quelques pots.

Je me précipite sur l'établi, au fond de la serre, et fourre dans un sac à dos le matériel dont j'ai besoin.

— Dis-moi, Emma, où est-ce qu'on va, au juste ?

Son sourire s'élargit.

— J'ai quelques questions à poser aux pêcheurs. Il n'y a qu'à suivre le grand sentier qui traverse la forêt. On ne se balade jamais par-là, il y a sûrement un tas de fleurs qui ne font pas encore partie de ta collection.

— Ne cherche pas d'excuse, va. Tu sais tout aussi bien que moi que c'est une mauvaise idée. Les pêcheurs ne nous aiment pas, ils nous l'ont suffisamment fait comprendre. Allons-y.

Je jette mon sac sur mon dos, saisis le bras de ma sœur et l'entraîne en dehors de la serre. Rien ne sert d'essayer de la raisonner. Quand Emmanuelle se met une idée en tête, il est impossible de l'en détourner. Emma est une fille têtue, mais je ne peux pas la blâmer pour cela : j'ai tendance à penser que sa détermination a du bon. Lorsqu'elle se pose une question, elle obtient toujours une réponse satisfaisante. Sans sa patience à toute épreuve, de nombreux objets égarés ne seraient jamais revenus entre nos mains.

Nous descendons la colline, tranquillement. Le vent se lève. La chaleur se fait moins pesante. J'interroge Emma :

— Où sont les autres ?

— Papa est allé au port avec Roxie. Nolwenn vient de se lever ; elle a dû les rejoindre. Eugénie est encore dans la maison, on sait tous qu'elle ne prend jamais l'air. Adoria joue sur le terrain de tennis avec les frères Dalton. Luna est partie en direction des falaises il y a quelques heures : elle entretient sa solitude. Et Faustine... Tu connais Faustine : elle disparaît au lever du soleil et ne refait surface que si un monstre la poursuit, ou qu'une mauvaise idée lui traverse la tête !

Un petit rire m'échappe. On ne sait jamais à quoi s'attendre avec Faustine, quelle mouche peut la piquer et la mettre hors d'elle.

Nous voilà arrivées à la lisière de la forêt. Le sentier se déploie devant nous. D'un pas décidé, nous entamons la traversée en direction du village voisin.

Annotations

Recommandations

Défi
docno
Une vie de rêve... Oui c'est possible quand on a un boulot de rêve. Et c'est mon cas !
204
132
28
106
Défi
Bérangère Löffler
Un défi poétique
3
2
0
0
jean-paul vialard


Le texte ; les choses.
Le surgissement de l'infime et de l'inaperçu est une des marques de la culture actuelle que l'on pourrait qualifier de "métamoderne", tant cette dimension sort radicalement des sentiers habituels de la création. Quelques références poseront le cadre nécessaire à leur juste perception. Si, dans la littérature dite classique, les choses ne jouaient guère qu'un rôle de décor "de surcroît" permettant de poser le contexte dans lequel se développait une narration, il en va bien autrement dans une perspective contemporaine.
Dans le domaine des arts plastiques, Arman, grâce à ses "Accumulations", mettait l'objet en situation afin de le désigner comme extension, prolongement de l'humain. Tàpies, quant à lui, en faisait l'inscription du temps à même la matière.
Dans "Le parti pris des choses", Francis Ponge, souhaitant "fonder (le mot) en réalité", ne cherchait qu'à révéler la puissance du langage dans ses rapports avec le monde concret. Philippe Jaccottet faisait un travail sur l'exactitude de la parole qui devait mettre en valeur perçu et ressenti face aux choses vues, tout en préservant l'émotion dont elles étaient investies. Le Nouveau Roman, grâce à de méticuleuses descriptions, détachait les objets de leur usage et en faisait la préoccupation même de l'écriture. Alain Robbe-Grillet souhaitait appréhenderles choses "comme elles sont". L'objet reprenait tout son pouvoir, simplement "celui d'être là" selon les termes de Roland Barthes.
Mais c'est sans doute dans l'œuvre de JMG Le Clézio que le statut de l'objet prend une dimension non seulement originale, mais aussi une profondeur singulière. Car Le Clézio (et ses personnages) observent le monde d'un regard de myope, au travers duquel tout devient démesuré, où les sensations sont démultipliées par une propension naturelle à l'hyperesthésie, à une extraordinaire déflagration de la conscience. Dès lors la page blanche apparaît comme la métaphore du vide qu'il convient de combler. Car il y a urgence à créer du langage, à saturer de mots un univers qui, autrement, deviendrait "concentrationnaire". Décrire avec fièvre le tout du monde, aussi bien les publicités de vieux journaux, que des noms inconnus, le contour d'une pièce, la spirale d'une peau d'orange. Car tout peut être convoqué pour élever des digues contre l'absurde, aussi bien "l'extase matérielle" qui, souvent, débouche sur une manière d'émerveillement, de vision du monde primitive, à la manière du sauvage ou bien d'une naïveté tout enfantine. Parvenir à une transcendance matérielle dont les racines puisent au profond de l'expérience sensible.
"Le doux paysage serein, propre et lumineux qui doit exister derrière les choses."
("L'extase matérielle").
Car le sens est à trouver partout, indéfiniment, les choses disposant tout contre nous leur langage secret. Celui, par exemple que Paoli, dans "La fièvre", fait tenir à un objet du quotidien, l'explorant sous toutes ses coutures :
"...il fallait se retirer dans une pièce pleine d'une pénombre sacrée, s'allonger sur un lit, et là, jouer, jouer à tout prix au jeu de l'être : avec une boîte d'allumettes, par exemple...".
Surgissement, à partir du simple, du menu, de l'insignifiant, d'une perspective ontologique dont l'homme ne saurait faire l'économie qu'en acceptant de vivre sur le mode du "on", de l'inauthentique.
0
0
0
2

Vous aimez lire Opale Encaust ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0