Episode 2

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Eugénie


Le raisonnement scientifique est un procédé canonique, à la portée de tous. Il se base sur un constat, ou une proposition tenue pour vraie, à partir duquel on tire une série de déductions dans une suite logique. Ainsi, la conclusion à laquelle on aboutit est la vérité, indubitablement. Tout ce que la science exige, c'est de la rigueur. Chaque phénomène a une explication logique, pour qui veut bien se donner la peine d'apprendre les formules et de les appliquer aux situations.

J'ai toujours aimé les sciences. Depuis l'enfance, j'espère qu'un jour je serai capable de trouver quelque chose qui révolutionnera le monde, qui permettra à l'humanité de mener une vie moins rude, plus heureuse. Je ne sais pas encore, cela dit, quelle sera cette invention.

Outre l'ambition de marquer l'histoire aussi mémorablement qu'Einstein ou Pasteur, ce qui a entretenu ma passion et l'a rendue si vive, au fil du temps, c'est la personne de Magnus, notre père. Évidemment, j'ai conscience que Magnus n'est pas notre père biologique à mes sœurs et à moi. Mes sœurs, façon assez aberrante, par ailleurs, de désigner celles avec qui je ne partage pas la moindre goutte de sang. Les cours de génétique m'en ont fourni des preuves suffisantes.

Magnus – comme je l'appelle plus volontiers, les années passant – est un chercheur brillant. Nous vivons dans l'archipel d'Agnakolpa, perdu au milieu de l'océan Pacifique, au large des Philippines. L'archipel comporte douze îles, et notre maison se trouve sur l'une des plus petites d'entre elles : l'Île des Nootaks ; une dénomination étrange qui, comme pour celles des autres îles d'Agnakolpa, serait issue de la langue des indigènes qui peuplaient la région, il y a des siècles de cela. Personnellement, je pense qu'il serait bon d'en changer. Des mots dont on a oublié le sens le plus élémentaire n'ont plus leur place dans nos bouches. Néanmoins, les habitants de l'Île d'Elthior, mégalopole flottante du vingt-deuxième siècle, entendent conserver les noms qui sonnent couleurs locales : c'est plus vendeur, disent-ils.

Le tourisme est un secteur majeur, qui fait vivre plus de la moitié de la population de l'Archipel. L'Île des Nootaks en est probablement l'exemple le plus frappant. Chaque été, les touristes assaillissent les cabanes qui bordent toute la côte est. Le reste de l'année, l'île n'abrite plus qu'une poignée de pêcheurs qui résistent au développement dans leur petit village du nord. Malgré les quinze kilomètres de forêt vierge qui nous séparent, ils sont le seul groupe d'humains que nous pouvons appeler voisins. Cela dit, ils se sont toujours montrés froids envers nous, comme s'ils considéraient le laboratoire de Magnus comme une menace.

Le laboratoire, voilà précisément quel a été le catalyseur de ma vocation scientifique. Magnus a toujours interdit à quiconque d'y pénétrer. Pendant longtemps, je me suis efforcée de gagner ce droit sacré. Aujourd'hui, malgré mon jeune âge, je peux me targuer d'être une assistante d'exception dans ses recherches. J'ai contribué à la découverte d'une vingtaine d'espèces aquatiques. J'ai mis en évidence par moi-même les propriétés de treize d'entre elles. J'ai remporté durant cinq ans d'affilée le concours Sciences Junior de Nuevatlanta. Cette année, j'ai participé anonymement à la compétition pour adultes qui se tient en avril à Manille. Mon générateur biologique m'a valu la deuxième place. Si j'avais eu accès au laboratoire, j'aurais remporté haut la main le premier prix !

Lorsque Magnus a refusé que j'utilise le laboratoire pour mettre au point mon projet, j'étais en colère. Après le concours, j'ai résolu de changer mon mode opératoire. D'abord, parce que gagner légitimement le droit d'entrer dans le laboratoire m'apparaît clairement impossible. Toutes les excuses qu'a jusqu'ici trouvées Magnus pour nous en tenir à l'écart n'étaient que des prétextes : en réalité, il garde égoïstement une grande partie du fruit de ses recherches. Je l'ai toujours admiré, et malgré moi je suis devenue sa rivale. Non seulement je mérite d'en avoir la clé, mais j'ai également besoin du laboratoire. Je suis déterminée à remporter le concours, l'année prochaine. Il suffirait d'isoler quelques gènes de tylodina energeia...



Un grand fracas retentit dans l'escalier. Je sursaute.

Nolwenn vient de dévaler les marches, ses patins à roulettes aux pieds. Elle est toujours si bruyante ! Parfois je regrette d'avoir aidé Magnus à mettre au point ces maudits patins. Il les lui avait offerts, à l'occasion d'un Noël. Elle les adorait, elle les portait tout le temps. À force de crapahuter sur la plage et dans la jungle, les roulettes ont fini par lâcher. Nolwenn était si affligée que Magnus lui a confectionné sur mesure des patins tout-terrain. Je l'ai assisté, parce que j'espérais encore à l'époque que la bonne volonté serait mon laissez-passer pour le laboratoire.
— Coucou Eugén' ! lance-t-elle en déboulant dans le salon.
Je déteste qu'on m'appelle Eugén'. Je soupire :
— Bonjour, Nolwenn.
— Qu'est-ce que tu fais plantée devant la porte du labo ?
Elle me fixe avec ses grands yeux verts, la tête inclinée et le sourire aux lèvres. Un gros sparadrap lui décore le nez.

Nolwenn est quelqu'un d'exaspérant. Nous avons le même âge mais elle, c'est une enfant. Elle pose tout le temps des questions, comme une enfant. Elle est capricieuse, comme une enfant. Et elle ne pense qu'à s'amuser. C'est à cause d'elle, d'ailleurs, si Magnus a installé un code d'accès sur la porte du laboratoire. Si elle n'était pas rentrée dedans étant petite, si elle n'avait pas fait je-ne-sais-quelles bêtises au milieu de ces travaux de génie... La plupart du temps, elle m'agace. Parfois, néanmoins, je me surprends à m'inquiéter pour elle : quel sera son avenir et comment va-t-elle s'en sortir, dans un monde qu'elle confond avec une gigantesque cour de récréation ?

Je grogne :
— Occupe-toi de tes affaires, ça me fera des vacances !
Sans demander son reste, Nolwenn s'élance à travers le salon et bifurque dans le hall pour sortir. Depuis la fenêtre ouverte, je la vois dévaler la colline. Ses longs cheveux châtains, noués dans une queue haute, flottent dans le vent. Elle est complètement inconsciente ; pas étonnant qu'elle passe son temps à se blesser !



Mon attention se reporte sur la porte du laboratoire. Tout le monde est sorti, à présent. Je suis seule à l'intérieur. Magnus est allé au port pour réceptionner notre convoi mensuel. Je suis seule devant la porte du laboratoire.

Deux-cent-soixante-treizième tentative. Cette fois, j'ai bon espoir. Les calculs de probabilités ont réduit de beaucoup les possibles codes à quatre chiffres utilisés par Magnus. Aujourd'hui, il se pourrait bien que la chance me sourie.

Je compose les chiffres sur le clavier. Je retiens mon souffle. Un claquement résonne. Le verrou de la porte s'est débloqué.

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Dans "Le parti pris des choses", Francis Ponge, souhaitant "fonder (le mot) en réalité", ne cherchait qu'à révéler la puissance du langage dans ses rapports avec le monde concret. Philippe Jaccottet faisait un travail sur l'exactitude de la parole qui devait mettre en valeur perçu et ressenti face aux choses vues, tout en préservant l'émotion dont elles étaient investies. Le Nouveau Roman, grâce à de méticuleuses descriptions, détachait les objets de leur usage et en faisait la préoccupation même de l'écriture. Alain Robbe-Grillet souhaitait appréhenderles choses "comme elles sont". L'objet reprenait tout son pouvoir, simplement "celui d'être là" selon les termes de Roland Barthes.
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"Le doux paysage serein, propre et lumineux qui doit exister derrière les choses."
("L'extase matérielle").
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"...il fallait se retirer dans une pièce pleine d'une pénombre sacrée, s'allonger sur un lit, et là, jouer, jouer à tout prix au jeu de l'être : avec une boîte d'allumettes, par exemple...".
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