Le dolmen de la discorde

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    Rapidement, l’instituteur sortit du presbytère, incapable de cacher son agacement en regardant l’église. Non pas qu’il ne croyait en rien, mais il commençait à en avoir assez des remarques du prêtre.

    Les ennuis avaient débuté un mois plus tôt, lorsque Loïc Le Bihan était revenu en Bretagne après avoir enseigné plusieurs années à Paris. Il avait acheté une maison traditionnelle à proximité de la mer. Un choix mûrement réfléchi, car sa région lui avait terriblement manqué. Il avait jeté son dévolu sur un village où le granit rose abondait, de même que les légendes.
    Peu après son installation, le prêtre était venu le rencontrer pour faire connaissance, mais surtout pour lui demander de détruire l’amas de pierres qui se dressait dans son jardin, à l’abri d’un bosquet. Selon lui, c’était un lieu de vénération païen qui détournait l’attention de certaines de ses ouailles. L’instituteur, un grand gaillard aux yeux bleus et à la chevelure soignée, l’avait reconduit poliment, en lui disant qu’il ne croyait pas aux fées ni aux korrigans, contrairement à l’ancienne propriétaire. Celle-ci, sourde aux demandes du prédicateur, avait préservé l’endroit pour le petit peuple. Maintenant qu’elle était morte, les choses allaient peut-être changer.

    La rencontre avait failli tourner au vinaigre. Loïc Le Bihan, pour avoir la paix, prit la décision de démolir le sanctuaire. Il remit son chapeau et s’éloigna du presbytère.
    — Satané curé, marmonna-t-il. Toute cette histoire pour des êtres imaginaires !
    Loïc emprunta la grand-rue et se rendit directement chez lui. Sa maison se trouvait à un kilomètre du village et il avançait d’un pas lourd. Le soleil était timide à moins de deux semaines de la Toussaint. À mi-chemin, il croisa un homme de petite taille, aux oreilles décollées et coiffé d’un drôle de couvre-chef de couleur verte. Celui-ci lui fit un signe de la tête puis continua son chemin.
    — Monsieur Le Bihan ?
    L’instituteur se retourna et vit l’étrange personnage revenir vers lui, mi-souriant, mi-menaçant.
    — Vous êtes bien monsieur Le Bihan, n’est-ce pas ? J’ai entendu parler de vos déboires avec le curé.
    — Oui, et alors ?
    — Je vous incite « amicalement » à préserver le dolmen qui se trouve chez vous. Autrement, vous allez vous attirer de graves ennuis.
    — Comme si je n’en avais pas déjà ! Et puis, si vous faites allusion à toutes ces légendes qui hantent la lande bretonne, je n’y crois pas… bien que je sois Breton.
    — Dans ce cas, je vous souhaite bonne chance ; le petit peuple veille.
L’inconnu s’en alla et disparut au détour d’un chemin de terre.
    — Vieux fou ! pensa Loïc, qui se remit marche en pressant le pas.

    Une semaine s’écoula, mais Loïc hésitait toujours quant à la décision à prendre. Devait-il démolir la structure de pierre ou non ? La destruction d’un monument néolithique lui paraissait criminelle.
    Au matin du septième jour, le prêtre se présenta à son domicile, l’air triste.
    — Mon fils, j’ai une mauvaise nouvelle pour vous, annonça-t-il en exhibant un télégramme. Votre mère est souffrante et elle demande à vous voir.
    Le visage de l’instituteur se rembrunit à la lecture du message.
    — Je vous remercie, mon père. Je vais de ce pas la retrouver.
    Il disparut dans sa maison avant de ressortir peu après avec une mallette.
    — Je serai de retour pour la Toussaint, précisa-t-il avant de partir en direction du village.
    — Prenez ma carriole, vous irez plus vite. Elle se trouve derrière la cure.
    — Merci, merci. Kenavo.

    — Bien, dit le curé en se frottant les mains. On va pouvoir s’occuper de ce tas de pierres ! Si korrigans il y a, ils sauront quoi faire de cette tête de mule !
    L’abbé resta un moment à admirer la mer et il retourna chez lui en sifflotant.

    Loïc fut de retour le surlendemain au soir. Il était furieux. Il laissa la carriole devant le presbytère, qui se trouvait dans le noir complet. Il appela, frappa à la porte, sans succès. Il préféra rentrer, jurant de faire payer au curé sa mauvaise farce. Sa mère n’était pas malade et le télégramme était un faux.

    Lorsque l’enseignant arriva sur le seuil de sa maison, il faisait nuit. Une mélodie provenant de son jardin attira son attention. Malgré la fatigue, il se rendit vers le bosquet au travers duquel il aperçut de la lumière. Il s’approcha silencieusement et surprit une dizaine de nains, parmi lesquels il crut discerner l’étranger qui l’avait abordé sur le chemin. Il constata que le dolmen avait été détruit. Fasciné et attristé par cette découverte, il ne vit pas qu’un korrigan s’était détaché du groupe et avançait vers lui.
    — Bonsoir, Loïc, me reconnais-tu ?
    L’instituteur acquiesça.
    — Viens, dit le korrigan en lui prenant la main. Tu ne croyais pas en nous, et pourtant tu n’as pas osé détruire notre dolmen.
    — Pourquoi est-il brisé, alors ?
    — Approche !
    Loïc aperçut un homme allongé par terre, qui essayait de se défaire des liens qui l’attachaient solidement. Il reconnut le curé.
    — Regarde ce qui arrive à ceux qui cherchent à nous nuire.
    La danse reprit de plus belle comme le dolmen se reconstituait. Les korrigans attrapèrent leur malheureux prisonnier et l’entraînèrent sous terre.


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Photo de couverture : JeanneMenjoulet&Cie sous licence Creative Commons BY-ND 2.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-nd/2.0/)


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