21 - UNE NOUVELLE CHANCE (1/2)

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Lyra, 15/07/2606, citadelle de Beslan


Assise dans un recoin de sa cellule, les fers aux poignets, Lyra attendait le verdict sur son triste sort. Peu de temps après que les Red Skulls aient été vaincus, les forces de l’ordre étaient arrivées pour faire mainmise sur tous les membres de la guilde noire, la jeune fille y comprise. Elle savait pourquoi on l’arrêtait, et n’avait donc opposé aucune résistance.

Dans cette prison sombre et froide, elle grelottait sous sa misérable tunique de coton beige et les orteils de ses pieds nus se recroquevillaient à chaque contact désagréable avec le carrelage émaillé. Des menottes en pierre de scellement reliées entre elles par une longue chaîne lui glaçaient la peau, l’empêchant ainsi d’utiliser toute forme de magie, mais lui permettaient tout de même d’effectuer les gestes du quotidien. La modeste cellule ne possédait même pas de fenêtre pour avoir un semblant de clarté et laissait transparaitre une atmosphère glauque et vétuste. La forgeronne n’avait que pour seule vue une grille qui la séparait de la liberté et ce couloir qui débouchait dix mètres plus loin sur le bureau du gardien. Parfois, elle entendait les détenus râler ou insulter leurs geôliers. Elle se demandait si d’autres membres des Red Skulls étaient enfermés eux aussi dans les cellules voisines.

Lyra n’avait pour couchette qu’un simple matelas posé au sol, maculé d’auréoles brunâtres toutes plus suspectes les unes que les autres. Dégoutée, elle n’avait pas voulu s’imaginer à quoi ces taches étaient dues et avait demandé s’il était possible de bénéficier d’une couverture afin de dissimuler cette immondice. Requête qui avait étonnamment été accordée, malgré la réaction plutôt récalcitrante du gardien.

Le regard rivé au plafond, la jeune fille se demandait quel avenir s’offrait à elle à présent. Résignée, elle attendait avec une impassibilité à toute épreuve le sort que ses geôliers allaient lui réserver. Son plus grand remords était qu’elle ne reverrait sans doute plus jamais son père ni Hayden. Rien que cette pensée lui serrait le cœur et l’idée de se retrouver loin d’eux lui glaça le sang. Lyra ne pourrait jamais rejoindre son petit-ami à Lyumara, ni soigner son père. Adieu les rêves d’une vie meilleure.

Alors qu’elle s’enfonçait doucement dans une méditation morose, une voix familière lui fit soudain relever les yeux et tendre l’oreille. C’était celle d’Allister. Lyra tressaillit et se précipita vers les barreaux de sa cellule, non sans grimacer quand ses pieds foulèrent le sol. Elle tenta de l’apercevoir, mais le couloir étroit lui empêchait toute vue sur le bureau à l’entrée. La jeune fille se contenta alors d’écouter la conversation, le cœur battant.

— Quoi ? Comment ça ? Mais enfin, c’est quoi cette histoire ? C’est ma fille ! s’écria Allister avec colère.

— Désolé, monsieur. Mais elle n’a aucun papier d’identité, donc rien ne nous prouve que vous soyez son père. Votre nom n’apparaît nulle part sur les registres… répliqua le gardien.

— Oui, je sais, j’ai oublié de nous faire recenser. Nous avons emménagé il y a moins d’un an. Mais s’il vous plaît, je vous implore de l’épargner. Elle est jeune, elle a dû se faire influencer.

Le soldat persista, campé sur sa position.

— Je regrette, mais les ordres sont les ordres. La prévenue restera ici jusqu’au rendu de son jugement, sauf si paiement d’une caution de la part d’un membre de sa famille.

— Et quel est le prix ?

— Cinquante mille doublons.

Au silence qui suivit, Lyra devina son père s’estomaquer devant cette somme colossale. Elle eut la même réaction. Allister n’avait pas autant d’argent sur lui, et même lorsqu’il travaillait encore, il peinait à se sortir un bénéfice annuel d’une aussi grande ampleur. Son destin était scellé. Lyra espéra néanmoins avoir le privilège de choisir la servitude afin d’échapper à la prison de Lyumara. Elle avait entendu trop de mauvaises choses à son sujet et rien que l’idée d’y finir ses jours lui glaçait le sang. Avec un peu de chance, elle tomberait peut-être sur un noble qui l'engagerait comme domestique...

— De toute façon, même si vous aviez l’argent, nous ne pourrions accepter, car nous n’avons aucune preuve que vous êtes de sa famille, reprit le gardien.

— Laissez-moi au moins la voir ! s'indigna le forgeron.

— Désolé, mais les visites ne sont pas autorisées, et…

Lyra soupira, les épaules basses, et retourna s’asseoir sur son lit de fortune. Si elle pouvait le considérer comme tel... Elle ramena ses genoux contre elle et y enfouit sa tête. Les cicatrices sur son dos la picotaient, le coton rêche et raide de sa tunique accentuant les démangeaisons. Comment ces blessures étaient-elles apparues, d’ailleurs ? La jeune fille n’en avait aucun souvenir, mais ces dernières lui laissaient une désagréable impression de malaise dès qu’elle les touchait, au point de lui hérisser les poils de la nuque.

Tandis qu’elle se grattait d’un geste dénué de vivacité, une autre voix attira son attention. Ce n’était pas celle de son père, cette fois. Elle était plus grave, au ton légèrement menaçant. Son cœur manqua un battement quand elle la reconnut et sa tête se releva avec un sursaut. De l'agitation retentit dans le bureau avant de faire place à un silence pesant. Le gardien semblait avoir acquiescé à contrecœur face au nouvel arrivant. Des bruits de pas se rapprochèrent, puis plusieurs personnes apparurent derrière la grande grille.

Parmi elles, Lyra aperçut le visage blafard d'Allister. Ses épais sourcils formaient une montagne et accentuaient les rides de son front. À ses côtés, Kyle et Hayato accompagnaient un inconnu. Sans doute quelqu’un de haut placé, au vu de la tenue fort élégante qu'il portait.

Le gardien fouilla fébrilement dans sa poche avant d'en sortir un trousseau. Sa main tremblait devant la serrure et la clé eut bien de la peine à s'insérer. À peine la porte fut-elle ouverte qu'Allister se faufila en jouant des coudes pour rejoindre Lyra. Cette dernière bondit sur ses jambes et se jeta aussitôt sur lui avec un hoquet annonciateur de sanglots.

— Est-ce que ça va, ma chérie ? Ils ne t'ont pas fait de mal ? bredouilla le forgeron en lui caressant le dos avec tendresse.

Lyra secoua la tête pour toute réponse. Les mots ne voulaient pas sortir de sa gorge tant elle était émue de retrouver les bras réconfortants de son protecteur. Elle ne put s’empêcher d’éprouver de la honte devant tous les problèmes qu’elle lui causait. Si seulement, elle n’avait pas cédé à la proposition alléchante de Séréna... Malheureusement, le monde ne se refaisait pas avec des « si ».

Elle desserra légèrement son étreinte autour d’Allister, qui la dévisageait avec une profonde tristesse, le visage encore plus tiré par les soucis. Il la détailla de la tête aux pieds avec une grimace dépitée avant d’afficher un petit sourire. Lyra le lui rendit, puis en regardant par-dessus son épaule, elle reporta son attention sur le dragonien et le vulpian. Ses lèvres s’entrouvrirent un court instant et elle s'apprêta à les questionner quand Kyle la coupa.

— Je suis venu négocier ton cas, lui indiqua-t-il en montrant l'homme qui se trouvait derrière lui. Je te présente Sire Tibérius Bolkiah, maire et procureur de cette ville.

Les yeux de la forgeronne s'agrandirent d'appréhension et elle resta figée à fixer le quinquagénaire ventripotent. Elle n'aurait jamais imaginé que Kyle pût avoir de telles relations. Tibérius Bolkiah imposait le respect par sa seule prestance, et son visage sévère aux bajoues tombantes se plissa de perplexité face à la captive. Ses iris d'un acier perçant la sondèrent tandis qu'il lissait sa moustache grise d'un air pensif. Il sortit une petite paire de lunettes rondes de la poche de son somptueux costume brodé d'argent avant de les ajuster sur son nez aquilin.

— Alors, c’est vous, Lyra. Je n'aurai jamais pensé me trouver face à… une enfant…

— Malgré tout le respect que je vous dois, Monsieur, je ne suis pas une enfant, je suis majeure, répliqua poliment la forgeronne.

— Fort bien, les procédures n’en seront que plus faciles.

D’un mouvement sec de la tête, Tibérius ordonna au gardien de libérer la jeune fille et de lui redonner ses vêtements. Une fois les menottes retirées, Lyra se sentit aussitôt soulagée et se massa pour chasser la sensation de poids qui lui meurtrissait encore les poignets. Elle dévisagea l’homme avec méfiance, puis dévia son regard vers Kyle, qui haussa les épaules d’un air nonchalant. Qu’avait bien pu demander le dragonien pour qu’elle obtînt une audience avec le maire lui-même ? Ses deux rubis glissèrent d’une personne à l’autre et son estomac se noua. Tout ceci n’était pas très engageant, mais qu’avait-elle à perdre, après tout ?

— Est-ce qu'il serait possible que vous sortiez ? J'aimerais m'habiller… demanda-t-elle, les sourcils froncés.

Chacun tressaillit d'un air gêné devant la jeune fille toujours en tenue de captive et Tibérius encouragea aussitôt la petite troupe à quitter la cellule.

— Bien sûr, faites donc. Nous vous attendons dehors, nous discuterons de toutes ces formalités à mon bureau. Mon majordome nous y conduira.

Une fois seule, Lyra observa son tas de vêtements, duquel deux oreillettes noires surgirent. Encore tremblante, Oz, sa curieuse écharpe vivante, cligna des yeux pour s'assurer que le danger s’était éloigné et grimpa le long du bras tendu pour venir s'enrouler à sa place préférée. La brunette serra sa drôle de créature contre elle, soulagée, tandis que les ronronnements de cette dernière lui chatouillaient agréablement le cou.

***

Le trajet en navette dura une éternité pour Lyra. Chahutée et malmenée dans l’inconfortable véhicule, elle manqua de vomir à plusieurs reprises. Blanche comme un linge, son père la tenait serrée contre lui tandis qu’Hayato, assis juste en face, tentait de dérider la jeune fille avec un sourire charmeur. Si le vulpian n’était pas trop affecté par les secousses, à ses côtés en revanche, Kyle n’en menait pas large non plus. Il était aussi blême que la chemise à jabot de Tibérius et se retenait pour ne pas rendre son dernier repas.

Le supplice se termina enfin lorsque la navette conduite par le majordome de Sire Bolkiah s’arrêta. Kyle descendit le premier après avoir ouvert la porte à la volée et tituba droit vers les rosiers pour y déverser son déjeuner. Adieu, les fabuleux beignets au chocolat que maman lui avait préparé avec amour !

Lyra emboîta le pas au dragonien et l’observa avec un sourire amusé. Contrairement à lui, la jeune fille s’était sentie un peu mieux une fois le véhicule arrêté, et malgré son état vaseux dû aux jours passés en cellule, elle retrouva son envie de taquiner Kyle.

« Quelle petite nature... »

Tibérius s’approcha du jeune homme avec une mine inquiète et lui tapota le dos.

— Ça va aller ?

Le concerné releva un visage livide et s’essuya le coin des lèvres avant de pointer du doigt d’un air sévère le malheureux majordome joufflu qui n’osait pas dire un mot.

— Je pense qu'il serait temps de changer de chauffeur, Monsieur le Maire ! Arthur est une véritable souffrance à lui seul !

Ce dernier ne répliqua pas. Il cacha une moue boudeuse derrière une épaisse moustache noire cirée aux extrémités parfaitement courbées et son regard prit une expression coupable.

Pendant ce temps, Lyra contemplait l’imposant édifice. Son architecture était similaire aux grandes maisons bourgeoises de Lyumara. Ses yeux se perdirent sur les quatre étages parsemés d’une multitude de fenêtres aux corniches blanches sculptées qui surplombaient un merveilleux jardin. L’hôtel de ville de Camélia resplendissait par sa majesté, et contrairement au centre resté typiquement médiéval, le bâtiment avait été construit des siècles plus tard. La façade en briques aux multiples tons de gris était régulièrement entretenue et des palissades recouvertes de rosiers grimpants ou de clématites agrémentaient les espaces entre les grandes baies vitrées du rez-de-chaussée.

Accompagnée d’Allister, la jeune fille s'aventura sur le chemin de cailloux blancs bordé d'une pelouse verdoyante. Ils avaient bien besoin de se retrouver seuls et ils partagèrent ce moment de quiétude à deux. Lyra aimait beaucoup les jardins et son père le savait, aussi se fit-il un plaisir de l’emmener se promener en attendant que Kyle retrouvât ses esprits.

Ici, il n'y avait pas de restriction d'arrosage et un clapotis mélodieux attira leur attention. Sur leur droite, une fontaine identique à celle de la place des marronniers, décorée d’un cerf encerclé de loups, trônait fièrement au milieu d'une roseraie aux parfums envoûtants. Lyra jeta un coup d’œil à Allister. Ce dernier hocha la tête en signe d’accord et elle s'approcha du monument pour y observer son reflet dans l’eau. Elle grimaça devant son visage parsemé de bleus et de poussière, puis trempa ses doigts dans le liquide avant de les porter à son front et ses joues. Quelques frissons lui parcoururent l'échine à ce contact rafraîchissant et apaisant.

Ses mains frôlèrent ensuite le rebord granuleux en granite et elle ferma les yeux tout en humant l'air. Lyra apprécia le doux effluve fleuri et savoura la légère brise qui soulevait ses longs cheveux désordonnés. Mais son moment de quiétude fut bien vite troublé lorsqu'une voix retentit avec force.

— Hé, tu viens ?

Lyra rouvrit brusquement les paupières et sursauta. Kyle venait de piétiner son unique instant de sérénité. La première fois, c'était face à cet aquarium à l'auberge, et maintenant, devant cette fontaine. Cet idiot avait vraiment le don de gâcher l'ambiance. La jeune fille échangea un regard exaspéré avec Allister, qui haussa les épaules. Quand elle arriva à la hauteur du dragonien, elle le fusilla du regard avec un soupir dépité, puis le contourna pour rejoindre les autres, abandonnant à contrecœur son havre de paix.

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