12 - UNE AILE BRISÉE

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Duncan, 10/7/2606, basilique d’Eldoran, centre de Néo Dragonia

La dernière fois que Duncan s'était rendu dans une basilique, c'était pour le remariage de Katrine avec Adrian. Bien qu’il appréciât son oncle, le jeune prince avait très mal accepté cette relation et avait maudit Adrian après que sa mère se fût donné la mort. Il ne pouvait l'oublier, mais restait persuadé au fond de lui qu'un jour, il réussirait à retrouver le bonheur tant qu’il la maintiendrait en stase. Peu importait le prix.

Il contempla avec admiration l'immense et magnifique rosace de la face sud de la basilique d'Eldoran. Ce monument religieux qu'il avait fait réaliser en l'honneur de son ancêtre le comblait de fierté. Le soleil éclairait de ses rayons les différentes parcelles du vitrail principal où était représenté le couronnement de cet illustre monarque dragonien. Après avoir mis fin à la Grande Guerre entre les dragons deux mille ans auparavant, Eldoran 1er avait régné sur l’île céleste de Dragonia et le royaume d’Illurion pendant plus d’un siècle.

Alors qu’il scrutait l'architecture d’un œil acéré, le futur marié réfléchissait à la possibilité d'améliorer l'aspect de l'édifice. La disposition de certaines statues, pas assez raffinées à son goût, le laissait perplexe tandis que quelques vitraux auraient bien nécessité davantage de couleurs chaudes. Il eut toutefois du mal à se concentrer à cause du bourdonnement assourdissant des convives derrière lui. Le souverain se retourna vers l'assemblée et reconnut quelques seigneurs en provenance des quatre coins du royaume occupés à s’installer sur les bancs de marbre gris.

L'heure de la cérémonie approchait et malgré son excitation grandissante, Duncan ne pouvait contenir son angoisse.

« Et si Alyria ne venait pas ? Si tout tombait à l'eau ? » songeait-il, l’estomac noué et la gorge serrée.

Il préféra ne pas penser à cette possibilité. Ce mariage se devait d’être réussi, aussi ne perdit-il pas espoir et continua-t-il d'attendre tout en fixant les invités d'un air hagard.

— Votre Majesté, tout est prêt. La cérémonie va pouvoir commencer, marmonna une voix dans son dos.

Le souverain se retourna avec un sursaut et fit face à Zhatias accompagné d'un vieil homme aux cheveux immaculés, vêtu d’un costume noir et d’une chemise à jabot blanc. Lui aussi pourvu de prunelles écarlates, le doyen affichait un regard empli de compassion envers le jeune roi. Issu d’une grande famille d’alter-alchimistes, appelés plus communément les almets, le comte Ukthar Warhalt était devenu son Premier ministre après avoir légué la gérance de son territoire nordique à son fils cadet. C'était grâce à lui et à son influence que Duncan pouvait s’asseoir sur le trône aujourd’hui.

— Bien. Faites entrer la garde, balbutia le dragonien, encore un peu désorienté.

Ukthar remarqua l'anxiété de son petit-fils et aussitôt, Duncan sentit une main réconfortante se poser sur son épaule.

— Tout va bien se passer, lui murmura-t-il.

Le roi s'apaisa à ce contact rassurant et l'aîné tourna les talons afin d'aller chercher la mariée. Fredric, un religieux vêtu d'une soutane en soie blanche recouverte d'une étole pourpre apparut et se posta près de lui avec un sourire.

— Ne tremblez point, Sire, cette épreuve vous rendra plus fort.

— J'aimerais en être aussi sûr que vous...

À ce moment, la garde arriva avec à son commandement l’un des héritiers du comte, l'inquiétant Soul Warhalt. Son armure le recouvrait en intégralité et distinguer son visage derrière son masque à tête de mort relevait de l'impossible, si bien que personne ne savait s'il était un homme ou une femme. Beaucoup d'invités frissonnèrent à sa simple vue. Les morceaux d'acier sombre émettaient des cliquetis à chacun de ses pas. Seules une cape rouge décorée du blason royal ainsi qu’une longue queue de cheval écarlate dépassant de son heaume donnaient un peu de couleur à cet ensemble monotone. Il vint se poster juste à côté de son roi avant de s’incliner dans une brève révérence tandis que les gardes s'alignaient de part et d'autre de l'allée, droits et stoïques. Leur lance à la main, ils se tinrent prêts à accueillir le passage de la future reine. Le silence s’installa quand le martèlement de leurs bottes eut cessé.

Devant cette attente interminable, Ducan devint de plus en plus nerveux et sentit son sang-froid décliner en entendant les chuchotements d'impatience parmi les invités. Il dévisagea le père Fredric et Zathias avec une inquiétude croissante. À son grand soulagement, un bruit retentit lorsque l'imposante porte s'ouvrit sur deux valets suivis d'un couple. Les regards se tournèrent et des murmures d'admiration s'élevèrent lorsque Sire Ukthar s’engagea dans l'immense allée, la princesse Alyria accrochée à son bras. Magnifique dans sa robe sirène de satin blanc rehaussée de perles et de dentelle, elle marchait d’un pas décidé, la tête haute dont la chevelure flamboyante était relevée en un chignon natté. Au sommet de son crâne brillait un fin diadème en argent surmonté d'un dragon aux yeux de saphir, tandis que sur le carrelage en marbre ivoire, sa longue traine en tulle brodée de pierreries étincelantes glissait avec légèreté.

Duncan crut défaillir devant tant de beauté et se soutint contre l'autel, la poitrine serrée. Arrivé auprès de son roi, Ukthar posa alors la paume de la mariée sur son bras avant de regagner sa place. Les deux amants se firent face, et quand Alyria releva ses prunelles d'or sur lui, les joues rosies d'émotion, Duncan manqua un battement de cœur en la dévorant du regard. Il se hasarda à caresser son visage de sa main libre dans un geste doux et affectueux.

— Tu es magnifique... lui souffla-t-il dans un murmure presque inaudible.

Alyria lui répondit par un timide sourire avant que le père Fredric ne les interrompît dans leur moment de tendresse pour entamer le récital de la cérémonie sur un ton qui se voulut solennel.

— Chers amis. Nous sommes ici présents en ce grand jour afin d’unir le roi Duncan et la princesse Alyria. Au fil du temps, l’amour a réuni ces deux êtres...

Sa voix résonna pour se perdre dans l'immense pièce faite de pierre sombre tandis que les mots défilaient entre ses lèvres fines et flétries dans un calme absolu. Toutefois, si le prêtre était détendu, ce n'était pas le cas des deux intéressés. Angoissé, Duncan tremblait comme une feuille, mais Alyria le soutenait et le rassurait du regard, bien qu’elle n’en menât pas large. Le jeune homme ne souhaitait qu'une chose, que cette épreuve se termine rapidement.

Fredric s'empara d'un poignard posé aux pieds d'une statue de bronze incarnée par une femme nue à tête de dragon sur le point de s’envoler.

— Maintenant, nous allons procéder aux consentements, veuillez me présenter vos mains gauches.

Les futurs époux s'exécutèrent sans broncher tandis que le prêtre leur passait la lame aiguisée au creux de chacune de leur paume en laissant une trainée sanguinolente. Duncan ressentit à peine la douleur tant il était crispé, mais remarqua avec un pincement au cœur la légère grimace d'Alyria lorsque le métal lui entailla la peau. Fredric reposa l'arme puis, des mains de la statue, s'empara d'un calice rempli d'un liquide rouge sombre.

— Veuillez à présent mêler votre sang à celui de notre déesse. Buvez et partagez cette coupe afin de sceller le lien qui vous unira à jamais. Yldrarth apposera sur vous sa bénédiction divine et vous accordera bonheur et fécondité.

Tour à tour, les deux jeunes gens tendirent leurs mains au-dessus du récipient en or massif et laissèrent ainsi couler quelques gouttes écarlates qui se mélangèrent aussitôt au breuvage. Duncan considéra le contenu d'un œil douteux. Il porta le liquide à ses lèvres pour en boire une gorgée non sans grimacer de dégoût avant de le donner ensuite à Alyria qui afficha la même expression.

Satisfait, le prêtre leur reprit le calice avec un sourire pour le déposer sur l'autel et déroula une longue étoffe blanche brodée d'or. D'un regard, il indiqua à Duncan de recueillir la main de sa promise. Alyria apposa alors sa paume contre la sienne, tremblante et moite d'émotion. Bientôt, le moment fatidique qu'il redoutait tant viendrait. L’angoisse lui noua l'estomac. La princesse remarqua son état d'anxiété et le rassura d'une douce caresse.

— Ça va aller. Tout ira bien, murmura-t-elle.

Duncan se sentit apaisé quand il plongea ses prunelles dans les siennes. La jeune femme avait toujours eu le don de réussir à le tranquilliser d'un seul regard.

Fredric enroula la longue écharpe de tissu autour de leurs mains jointes et commença alors l'échange des vœux.

— À présent, vous allez consentir devant notre déesse afin de sceller votre union.

Duncan inspira une grosse bouffée d'air et expira profondément avant de prendre la parole.

— Moi, Duncan Lecus Dragonia, je te reçois comme épouse et te promets ici devant Yldrarth la Bienveillante, fidélité, bonheur et amour. Je jure devant sa grandeur de te protéger même au-delà de la mort ainsi je te fais mienne pour l'éternité.

Sa voix tremblait, mais il ne détourna pas un seul instant ses yeux de sa dulcinée qui finit par le récompenser de son courage par un léger sourire. Puis la bouche de cette dernière s'arrondit pour répéter à son tour les mêmes mots.

— Moi, Alyria Escalus Dragonia, je te reçois comme époux et te promets ici devant Yldrarth la Bienveillante, fidélité, bonheur et amour. Je jure devant sa grandeur de te protéger même au-delà de la mort, ainsi je te fais mien pour l'éternité.

Duncan fut bouleversé. Son regard d'ordinaire sombre s'illumina et révéla les reflets cuivrés de ses iris, couleur peu commune qu'il tenait de son métissage almet par sa mère.

Lorsque l'étape finale de la cérémonie approcha, Duncan se referma aussitôt comme une huître et contre toute attente, à la stupeur générale, il s'y abstint. Il lâcha les mains d'Alyria et l'écharpe en satin blanc glissa sur le carrelage.

— Sire, que vous arrive-t-il ? demanda Fredric interloqué. Ce rituel est nécessaire pour valider votre union !

— Je sais, mais je ne peux pas ! gronda le monarque, déstabilisé. Trouvons autre chose si vous le voulez bien.

— Mais, c’est impossible, c’est la tradition depuis des siècles.

Alyria le fixa sans comprendre et Duncan devina à son regard qu'elle était bouleversée qu'il refusât ce rituel symbolique qui alliait à jamais deux dragoniens. Le jeune roi pensait avoir le courage de surmonter cette épreuve, mais la peur lui nouait l’estomac. Rien ne l'effrayait plus que de décevoir sa future femme. La raison pour laquelle il ne pouvait effectuer ce geste demeurait bien trop lourde à révéler devant tant de monde. Ses yeux allaient et venaient entre Alyria et les invités alors que son cœur s’affolait sous son torse.

Alyria lui adressa un regard sévère.

— Duncan, je suis ton épouse. Tu te dois d'accomplir le rituel jusqu'au bout et de me faire honneur.

Duncan se braqua davantage et fut partagé entre la colère et le désarroi. Un tumulte de murmures d'incompréhension commença à s'élever du côté de l'assistance. Les invités se dévisageaient, interrogateurs et agacés. Le roi devint mal à l'aise et, pris d'une sueur froide, eut l’idée de s'enfuir, mais c’était impossible. Qu'allaient penser tous ses citoyens en découvrant que leur souverain était un couard ? La pression qu'il éprouvait s'accrut devant les regards insistants rivés sur lui. L'écho des murmures, le visage affligé d'Alyria ainsi que la main de Fredric posée sur son épaule finirent par le rendre fou. La colère l’envahit et un grondement de rage résonna dans toute la basilique.

— C'est bon, je vais le faire !

Malgré lui, son aura dragonique explosa et déclencha une bourrasque. Les murs et le sol tremblotèrent, puis quelques débris en provenance des plafonds tombèrent sur les invités effarés. Ceux qui se trouvaient à proximité virent leurs chapeaux ou bijoux s'envoler tandis qu'une multitude d’écailles en forme de plumes flottaient à travers la salle. Chacun redoutait que le monument s'écroule sous l’onde de choc dégagée par la magie du roi, mais tout redevint calme. Un grand silence perdura, puis des chuchotements de surprise le troublèrent. Haletant, Duncan rouvrit les yeux et fit face au regard stupéfait d'Alyria qui tremblait, une main portée à sa bouche.

— Tu n'as... qu'une aile ? balbutia-t-elle.

Voilà ce qu'il ne voulait pas que les autres découvrent : son handicap. Si ses ancêtres pouvaient se targuer d'avoir de magnifiques ailes aux écailles de couleur, Duncan n'en possédait plus qu'une. Si celle de droite, de teinte mordorée, s’étendait avec fierté, la gauche avait été mutilée et il n'en restait qu'un moignon bruni. Qu'allaient dire tous ces gens ici présents ? Allaient-ils le surnommer Duncan le Brisé ? Humilié et accablé, il reporta son regard sur Alyria, les prunelles emplies de rancœur.

— Voilà, tu comprends pourquoi je ne pouvais pas accomplir le dernier rituel ? Comment puis-je te protéger et prêter serment dans cet état ? marmonna-t-il sur un ton amer.

Alyria l'observa sans dire un mot, sous le choc. Le jeune homme ferma les yeux de dépit, les épaules basses. Elle allait le rejeter, c'était certain et ce silence venait de dresser une barrière entre eux. Il ne voulait pas se retrouver encore seul, il se le refusait.

­— Fais-le. Une seule suffira à me protéger et s'il le faut, alors je serai ton aile gauche, décréta la voix claire et douce de son épouse.

Duncan sursauta, surpris. Il aurait presque fondu en larmes sous l'émotion, mais par orgueil il se retint. Il reprit les mains d’Alyria dans les siennes et retrouva confiance en lui. Duncan se redressa avec fierté et oublia à cet instant qu'il n'avait plus que son aile droite de valide. Elle se déploya, puis d'un gracieux mouvement, enveloppa la jeune reine pour la rapprocher de lui. À son grand étonnement, ce fut Alyria qui effectua le premier pas pour unir à jamais leurs destins. Il sentit deux mains douces et chaleureuses s’emparer de son visage et des lèvres s'accolèrent aux siennes dans une tendresse absolue. Son cœur s'emballa sous son torse et le feu lui monta aux joues tandis qu'une ovation retentissait dans l'édifice. Ragaillardi par le geste d'amour de sa reine, le jeune homme approfondit le baiser qui devint plus passionné. Il scellait ainsi son mariage avec celle qui demeurait à présent l'une de ses uniques raisons de vivre.

Le public les acclama avec des cris de joie :

« Longue vie au roi Duncan ! Longue vie à la reine Alyria ! »

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