10 - L'ESPOIR D'UN ROI

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Duncan, 10/7/2606, laboratoire personnel, sous-sol du château de Néo-Dragonia

Debout derrière un de ses établis, Duncan était plongé dans un de ses grimoires à étudier la complexité d’un plan dessiné de ses propres mains. Il réfléchissait, les sourcils froncés, avant de reporter son attention sur l’immense silhouette métallique juste derrière lui. Une large porte réalisée en dragonium le dominait de toute sa hauteur, cette dernière ressembla toutefois plus à un monument futuriste par son architecture sophistiquée et ses différentes couleurs. Son joyau doré brillait de mille feux au centre des deux battants et se prolongeait en une multitude de rayons, tel un soleil.

Extalia était enfin terminée et respectait à l’exactitude près, l’apparence du précédent portail, jadis détruit, du château de l’ancienne Dragonia. Cependant, il lui manquait un artefact important pour la rendre fonctionnelle et pas n’importe lequel. Il s’agissait d’une clé que ses ancêtres se transmettaient de génération en génération. Malheureusement, celle-ci avait disparu le jour de la Chute des Dragons, lorsque Kyeran, son cousin et héritier légitime du trône l’avait dérobée avant de s’enfuir. C’était néanmoins la version que Duncan avait pu entendre de la bouche d’Ukthar Warhalt, son illustre grand-père maternel. Était-ce la vérité ? Il l’ignorait.

Le dragonien soupira à ce souvenir et referma le grimoire d’un geste sec. Son regard glissa sur une vieille horloge située au-dessus de sa tête et constata, soulagé, qu’il lui restait encore un peu moins de trois heures avant la cérémonie de son mariage. Il abandonna son occupation première pour s’approcher d’un énorme récipient rempli d’un liquide bleuâtre.

Duncan le contempla avec des yeux emplis d’un espoir mélancolique. À l’intérieur de cet étrange globe d’environ deux mètres de diamètre flottait une femme aux longs cheveux écarlates et à la peau laiteuse. Malgré les années passées à baigner dans ce fluide suspect, sa beauté et son incroyable jeunesse ne s'étaient pas flétries. Plusieurs câbles fabriqués dans une matière organique la reliaient à une sorte d’énorme placenta et alimentaient une sphère fixée à sa poitrine. L’artefact émettait une brève lueur violacée et imitait les pulsations d’un rythme cardiaque. Duncan avait travaillé d’arrache-pied pour récupérer cet appareil qui permettait à Katrine de rester dans un état comateux stable.

Le cœur artificiel de sa mère maintenait en fonction les organes vitaux de cette dernière. Grâce à un flux constant d’éther en permanence renouvelé, la circulation sanguine était assurée. Cela impliquait de grandes quantités d’énergie magique, mais Duncan se persuadait de réussir à la sortir un jour de son coma.

Grand chercheur en biologie renommé, son défunt oncle, le prince Adrian, avait mis au point cette brillante machine. Prévue à l'époque pour incuber des embryons de dragoniens conçus par fécondation artificielle, Duncan avait réussi à se procurer les plans pour en modifier légèrement le concept et réaliser une version à échelle humaine.

N’ayant pas connu son père mort avant sa naissance, Duncan avait pris Adrian pour modèle, ce qui expliquait son intérêt pour la science depuis son plus jeune âge. Fort d'une intelligence hors-norme, le jeune prince fut très vite promu dans son école et obtint son diplôme en magie scientifique et alchimique à l’âge exceptionnel de douze ans. Une fois celui-ci en sa possession, il avait poussé ses recherches dans le domaine de la résurrection et de la régénération. Malheureusement, beaucoup dans son entourage le prenaient pour un fou à cause de ses idées contre nature. Défier la vie et la mort était un sujet tabou parmi le peuple illurien et ce genre d’expériences restait très mal vu. Malgré ces remontrances, certains de ses proches l’encourageaient à s’acharner sur son projet, mais le dragonien restait perplexe et méfiant.

« Est-ce qu’ils me soutiennent vraiment parce qu’ils croient en moi, ou bien parce qu’ils veulent se servir de mes recherches pour leur profit personnel ? » pensait-t-il.

La main toujours posée sur l'épaisse paroi en verre froid, Duncan colla son front contre celle-ci, les yeux fermés. Il aurait tant aimé que sa mère fût présente pour ses noces qu’il en versa une larme d’amertume.

— Alors, bientôt fini, ce projet Extalia ? retentit une voix.

Duncan sursauta de frayeur et se retourna vers le coupable, la main posée sur le torse, le cœur battant.

— Bon sang, Zathias ! Préviens-moi quand tu apparais comme ça ! C'est pénible à la fin, grogna-t-il.

— Veuillez me pardonner, votre Majesté. Je ne le referai plus, s’excusa l’individu.

Les prunelles de Duncan devinrent moins sévères à l'attention de l’homme de petite taille dissimulé sous une cape sombre, dont se distinguait à peine l'écarlate de ses yeux. Ce dernier dévisageait son roi avec une légère moue.

— Cesse de te cacher et de me vouvoyer quand nous sommes en privé. Je te rappelle que tu es de ma famille, alors pas de formalité entre nous, lui intima Duncan.

Zathias hocha la tête et descendit sa capuche qui découvrit d'épais cheveux blancs indisciplinés aux reflets argent. Son visage plutôt rond appartenait encore à celui d'un adolescent bien qu'âgé de la vingtaine d'années. Le mage se trémoussa nerveusement, puis s’éclaircit la voix avant de poser son regard aux grands yeux d'un rouge rubis sur son souverain.

— Je suis désolé, Duncan, mais j'ai tellement l'habitude de te respecter devant tout le monde que j'ai beaucoup de mal à me défaire de cette attitude. Je sais que tu me le répètes souvent, mais c'est plus fort que moi.

Duncan leva les yeux au ciel et grogna.

— Pourtant, nous sommes proches depuis que nous sommes enfants, donc je ne vois pas où est le problème. Enfin, passons... as-tu des nouvelles à me donner ?

Zathias ne sut quoi dire, mais il s’exécuta bien vite à la demande de son souverain.

— Euh... oui, c'est pour cela que je suis venu te voir.

Duncan s’octroya alors une petite pause et s'avança vers un établi où reposait une étagère garnie de bouteilles. Il s'empara d'un whisky nordique de dix ans d'âge et s'en servit un fond de verre. Le dragonien en proposa un à Zathias qui refusa poliment, puis s'enfonça dans un fauteuil en cuir usé par le temps. Duncan aimait s’aménager un petit coin intime pour déguster ses alcools favoris et fumer un bon cigare, mais pour la sécurité des lieux, il s'abstenait du deuxième plaisir. Il but une gorgée et poussa un léger grognement appréciateur lorsque le liquide sirupeux lui échauffa le palais. Il scruta ensuite son partenaire de ses prunelles cuivrées et croisa ses jambes d'un geste vif.

— Je t'écoute.

Zathias déglutit et se lança dans son récit.

— Dans un premier temps, nous avons reçu la réponse du royaume de Méria pour ta requête d'il y a quelques jours.

L’estomac de Duncan se noua et sa mâchoire se crispa d’appréhension.

— Déjà ? Cela a été rapide ! Et alors ?

— La reine Séphélia accepte de te rencontrer et est prête à négocier pour t'apporter l'aide que tu souhaites. Elle t'invite à te rendre à son palais juste après tes noces avec la princesse Alyria, l'informa Zathias en lui tendant une enveloppe.

Duncan sortit la lettre et la déplia d’un geste fébrile, impatient de consulter son contenu. Il parcourut les lignes avec intérêt et au fur et à mesure de sa lecture, ses lèvres s’étirèrent. Son cœur ne battait plus d’angoisse, mais de joie. Ses mains tremblaient sur le papier tandis qu’il dévisageait son conseiller d’un sourire.

— Voilà qui est rassurant. Tout n’est peut-être pas perdu. As-tu d’autres informations à me faire parvenir ?

Zathias se balança sur ses jambes et d’un mouvement nerveux, tapota de ses doigts fins et pâles l’épaisse planche de bois qui recouvrait l’un des établis.

— Oui. Certains de tes éclaireurs envoyés au nord-est du royaume sont revenus avec une étonnante découverte. Je pense que cela devrait beaucoup t'intéresser.

Duncan pencha la tête et cligna des yeux avec une curiosité impatiente.

— Quelle est-elle ?

— Je te propose de venir voir par toi-même, sourit Zathias.

Duncan ne se fit pas prier et se releva d'un bond. Il avala son verre d'une traite sans même l'apprécier, trop intrigué par les aveux de son ami. Celui-ci l'entraîna à sa suite à travers d’interminables escaliers en colimaçon pour remonter jusqu'à la salle du trône.

Ils quittèrent bientôt la monotonie des corridors de roche sombre pour arriver dans une somptueuse salle au plafond soutenu par de larges voûtes et colonnes de pierre sculptée. En son centre, un dôme de verre décoré de ferronneries se dressait avec fierté. Le jour, le soleil y glissait ses rayons pour ensuite se refléter sur les dalles de marbre blanc, apportant une luminosité bienfaisante.

Tout au fond de l’immense pièce, aux pieds de grandes fenêtres ourlées de rideaux rouges, un trône en or massif dominait un escalier de quelques marches recouvert d'un long tapis de velours pourpre. De chaque côté siégeaient deux énormes crânes de dragons fossilisés. Celui de gauche resplendissait de nuances gris-argenté tandis que le deuxième, sur lequel s'affairaient quelques soldats pour le positionner, brillait de plusieurs tons de bleus, allant du ciel à l'indigo.

Duncan s'arrêta net, interdit, face à l'imposant trophée et un frisson le parcourut lorsqu'il reconnut à qui appartenait ce crâne. Il se retourna sur Zathias, la mine blême.

— Où l'ont-ils retrouvé ?

— À dix kilomètres de la frontière ennemie, il y a deux semaines environ. Dans la région d'Arendale.

Le roi resta un instant silencieux et balbutia :

— Et… ont-ils retrouvé le corps de Kyeran et le pendentif ?

— Non, murmura Zhatias. Altaïr était seul.

Duncan ne put contenir sa frustration. Il frappa du poing sur le rebord de son trône et ce fut avec une mine amère qu'il se contenta de contempler l'immense fossile qui lui faisait face. L'unique espoir de retrouver la clé de l'ancien portail de Dragonia venait de s'envoler. Dépité, il caressa de ses doigts l'imposante mâchoire, puis, du regard, chercha un semblant de réconfort auprès de l'orbite noire et vide qui, à l'époque, abritait une chaleureuse prunelle dorée. Il demeura ainsi de longues minutes, attendant peut-être que l’esprit du dragon se manifeste.

— J'ai autre chose à t'annoncer, reprit Zathias.

Le dragonien se retourna vers lui avec un air maussade.

— Je t'écoute...

— Suite à cette découverte, j'ai engagé des mercenaires pour retrouver le pendentif. Certes, ce n'est pas l'organisation la plus honnête que j'ai pu employer. Mais comme elle excelle dans le vol et la traque d'objets rares, j’ai pensé que ses membres seraient les plus à même pour se lancer dans cette mission.

Duncan haussa un sourcil.

— Tu n'as pas trouvé mieux ?

Zathias grimaça et secoua la tête.

— Bon, nous n'avons guère le choix. Espérons qu'ils nous apportent satisfaction et réussissent leur contrat, soupira le souverain. Même si je n’y crois guère...

— Il ne faut pas désespérer.

Duncan sentit son cœur battre à la fois de joie et d'appréhension. Si le corps de Kyeran n'avait pas été retrouvé, alors le prince était sans doute en vie. Cette hypothèse le mit mal à l'aise, au point que toutes sortes d'émotions se mélangèrent dans sa tête. Rien ne l'aurait rendu plus heureux que de revoir son cousin, mais il ne pouvait s'empêcher de penser que le tragique événement survenu dix ans auparavant était la faute de ce dernier. Kyeran avait mené son propre peuple à sa perte à cause de son égoïsme, et pour cela, Duncan lui en voulait beaucoup.

Si un jour, ils venaient à se retrouver, comment se déroulerait leur rencontre ? Duncan s'était posé cette question plus d'une centaine de fois. Cependant, son projet de remonter le temps lui revint en tête, et bien qu'il eût été proche de Kyeran par le passé, celui-ci refuserait certainement de l'aider. Son existence même deviendrait alors une menace et compromettrait ses plans.

Le roi se retourna vers Zathias et son regard s'assombrit.

— Personne ne doit savoir que Kyeran est peut-être vivant. S'il l'est, il a forcément le pendentif sur lui, mais je veux que son identité reste secrète. Si jamais nos ennemis viennent à apprendre que l'un de nous se cache chez eux avec un artefact aussi précieux, nous risquons de nous faire devancer. Arrange-toi pour que tes mercenaires le retrouvent sans éprouver le moindre soupçon et… qu'ils le tuent après avoir récupéré mon dû.

Zathias déglutit et ses yeux s'arrondirent.

— Duncan, tu es sérieux ? C’est ton cousin et...

— Ne discute pas mes ordres. Pour le bien de notre royaume et pour terminer mes projets, je n'aurai pas le choix.

Zathias se contenta d'acquiescer en silence. Soudain, le grincement d'une lourde porte suspendit leurs confidences. Deux valets apparurent avec des visages tendus. Le premier s'avança et apporta un paquet à son souverain en s'inclinant tandis que le second resta en retrait à installer un grand miroir.

— Votre Majesté, pardonnez-nous de vous interrompre, mais la cérémonie du mariage est dans deux heures et il faut vous préparer. Nous avons trouvé un costume correspondant à vos attentes. Nous espérons qu'il sera à votre taille et vous plaira...

Duncan s'empara alors de ce que son serviteur lui tendait et le remercia. Il déplia sans tarder une tunique ainsi qu'un manteau assorti dans une étoffe sombre presque noire. Il examina la qualité du tissu du bout des doigts et scruta avec admiration chaque détail qui décorait le vêtement. Conquis, et comme un enfant impatient d'ouvrir un cadeau, il s'empressa d'essayer le costume. Le reflet qu'il contempla alors dans le miroir lui donna entière satisfaction. L'habit était d’une sobriété élégante et mettait en valeur sa beauté physique. Aucun doute, il ferait sensation.

Duncan jouissait d'une forte notoriété auprès de la gent féminine de la haute noblesse et aucune femme ne restait insensible à son regard pénétrant. Plus d'une aurait rêvé de pouvoir glisser ses doigts sur sa peau d'albâtre ou dans sa chevelure vermillon. Malheureusement pour toutes ces admiratrices éconduites, le cœur du roi était déjà conquis depuis longtemps et seule la princesse Alyria occupait ses pensées.

Il réajusta le col orné d'un liseré rouge brodé d'or ainsi que le pourtour des manches avant de recoiffer les deux grandes mèches qui entouraient son visage. Son apparence et le désir de découvrir sa future épouse lui firent oublier son anxiété précédente tandis que ses prunelles retrouvaient un semblant de luminosité.

— Voilà qui est parfait ! Vous avez fait du beau travail, congratula-t-il ses serviteurs.

Les deux valets exécutèrent une énième révérence, puis se retirèrent d'un pas hâtif hors de la salle du trône.

Zathias hocha la tête, les yeux pétillants.

— C'est tout à fait ton genre. Raffiné, sans en faire trop.

À présent de bonne humeur, Duncan revêtit des gants en satin blanc avant d'accrocher sur ses épaules une cape noire et or à haut col. Il s'approcha ensuite d'un présentoir en marbre, sur lequel se trouvait un coussin en velours pourpre. Sur celui-ci reposait la couronne dragonique, symbole des rois qui se transmettait depuis des générations au sein de sa famille.

Duncan la jugeait un peu trop pompeuse et ne la mettait que rarement. Lorsqu'il passa sur sa tête le bandeau d'or serti de rubis et d'onyx décoré d'ailes de dragon, il eut l'impression de revivre son intronisation. Empli d'une immense fierté, le cœur battant, il n'avait à présent plus qu'une envie : épouser la femme de sa vie.

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