6 - HASARDEUSES RETROUVAILLES (1/2)

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Kyle, 4/7/2606, en route pour Dabéorn

Après une grasse matinée, Kyle retrouva sa bonne humeur. Il était en meilleure forme et son sommeil avait été réparateur. Il bondit hors de son lit, et tout en sifflotant, s’habilla d’un classique maillot de corps noir ainsi que d’un pantalon de toile gris. Une tenue certes simple, mais pratique à porter. Au moment de sortir de sa chambre, il emballa son épée dans son dos à l’aide d’un drap. Il avait hâte de la faire réparer pour s’en servir.

Arrivé en bas des escaliers, il fut accueilli par une agréable odeur de pâte feuilletée cuite et repéra bien vite une panière en osier remplie de viennoiseries posée sur le comptoir. Alléché, Kyle s’empara aussitôt d’un croissant qu’il savoura avec un soupir de délectation et en reprit un deuxième avant de trouver un papier plié en deux à son nom. Il l’ouvrit et reconnut l’écriture soignée de Karen. Celle-ci lui avait noté un plan ainsi que l’adresse du forgeron dont Angélina lui avait parlé la veille. Il chercha sa sœur des yeux dans la grande salle, mais la jeune femme était absente. Le chasseur s’étira, repu, et sortit de l’auberge pour se diriger en premier lieu là où il avait vu son pendentif pour la dernière fois.

***

Après n’avoir trouvé aucun indice concluant au sujet de son bijou disparu, Kyle dut se faire une raison et arpenta les deux kilomètres qui le séparaient de Dabéorn. Bien qu’il ne fût que dix heures, le soleil brûlait déjà l’atmosphère de ses rayons ardents, sans toutefois affecter le dragonien. Grâce au sang reptilien qui coulait dans ses veines, Kyle régulait sa température corporelle pour s’adapter à celle de l’extérieur, ce qui créait parfois des envieux dans son entourage humain.

Au détour d’une vaste clairière, un modeste pont de pierre enjambait un torrent asséché. De l’autre côté se trouvait le village ainsi que quelques fermes aux abords de la forêt. L’endroit paraissait beaucoup plus petit que Camélia avec des maisons bâties au hasard, ce qui donnait au bourg l’impression d’avoir été construit sans aucune logique et dans le plus grand désordre.

Kyle scruta un instant sa feuille, mais s’aperçut bien vite que le réel différait du théorique. Il observa les lieux d’un air désemparé et finit par se rendre compte de l’inutilité de son bout de papier.

— Génial ! Il n’y a rien qui correspond sur son plan. Elle a dû se planter de bled, c’est pas possible, marmonna-t-il, exaspéré.

À première vue, le village semblait plutôt calme. Quelques habitants s’affairaient à jardiner ou arroser leur potager. D’autres encore flânaient pour profiter du soleil matinal. Kyle déambula dans les rues en terre battue telle une âme en peine. Il poussa un juron de surprise lorsque des poussins traversèrent juste sous son nez pour rejoindre leur mère près du poulailler. Une odeur de bouse de vache flottait dans les airs et rappelait au modeste citadin qu’il était l’ambiance de la campagne profonde. La quiétude des lieux lui parut toutefois agréable et lui aurait presque donné envie de vivre dans cet endroit.

Découragé, Kyle s’arrêta un instant pour se désaltérer à une fontaine, puis s’assit sur un muret en pierre avec un soupir de lassitude. Il regarda de nouveau son plan tout en le comparant au paysage. La persévérance n’était pas son fort, d’autant plus que le chasseur détestait tourner en rond. L’idée de faire demi-tour lui effleura l’esprit aussi resta-t-il un long moment à réfléchir, accoudé sur ses cuisses, la tête entre ses mains.

Un bruit de pas attira soudain son attention. Un vieux paysan habillé d’une cotte de travail et de bottes recouvertes de lisier se tenait face à lui. Un chapeau de paille usé à la corde protégeait son visage cuit par le soleil tandis que ses dents sales mâchonnaient une herbe sèche. Une forte odeur de transpiration et d’excréments mélangés fit froncer le nez de dégoût au dragonien pendant que l’homme l’observait avec curiosité.

— Hé, p’tiot ! T’es perdu ? demanda-t-il avec une voix nasillarde.

— Il semblerait… Où pourrais-je trouver Allister ?

Le fermier sourit et se tourna pour pointer une maison avec un toit en tuiles noires.

— T’cherches le forgeron ? Ben, il crèche là-bas, mais ch’sais pas s’il bosse toujours !

Kyle suivit la direction du regard et se redressa, ragaillardi par cette information.

— Merci beaucoup et bonne journée à vous ! fit-il avec un signe de main.

— De rien ! Et r'garde ben où tu mets les pieds, p’tiot ! glapit le vieil homme.

La malchance sembla continuer quand Kyle sentit sa botte piétiner une matière molle et chaude. En baissant les yeux, il poussa un juron de dégoût devant sa chaussure enfoncée dans une grosse bouse de vache toute fraîche. Alors qu’il se dirigeait de nouveau vers la fontaine, le paysan ne manqua pas de se moquer de lui.

— Ah là là… les gens d’la ville !

***

Après avoir terminé son nettoyage, Kyle arriva enfin au lieu indiqué. Une grosse maison dont la façade en pierres apparentes mal entretenue se couvrait d’une vigne vierge envahissante. Sur la droite, une imposante porte en bois légèrement délabrée attira son attention. Aucune pancarte ni aucun nom n’était affiché, aussi le chasseur hésita-t-il à frapper.

Cette demeure était-elle vraiment habitée ? D’après son aspect, elle donnait plus l’impression d’être abandonnée. Après un court moment de réflexion, il toqua un coup, mais personne ne répondit. Une deuxième tentative… rien.

Prudent, Kyle jeta un œil autour de lui. Il ne voulait pas passer pour un maraudeur et poussa la lourde porte restée entrebâillée avec méfiance. Le jeune homme passa d’abord la tête et se retrouva face à un atelier vide de vie. Pourtant, les lieux devaient être occupés quelques minutes plus tôt, car le feu crépitait toujours dans l’âtre et une barre de fer encore chaude reposait sur une enclume. Ses prunelles dorées balayèrent la pièce d’un bout à l’autre et le dragonien constata que malgré l’apparence austère, tout était bien ordonné. D’innombrables instruments garnissaient les étagères et les établis tandis que d’autres objets en tout genre ornaient les murs. Épées, lances, haches et outillages attendaient que leurs propriétaires viennent les récupérer.

— Il y a quelqu’un ? Je cherche Allister ! appela Kyle.

Personne. Le forgeron avait dû s’absenter, ce qui allait repousser la réparation de sa prestigieuse épée. Dépité, Kyle décida tout de même de parcourir le village pour glaner quelques informations, espérant que, peut-être, quelqu’un le renseignerait sur son passage. Malheureusement, ce fut peine perdue. Aucun des habitants croisés n’avait été en mesure de lui dire où était Allister.

Ses pas finirent par le conduire à proximité d’une taverne d’où émanaient des bruits de lutte. La porte de cette dernière s’ouvrit avec fracas et un homme fut éjecté au sol. Kyle eut juste le temps de reculer pour l’éviter et le regarda d’un air surpris. Pas de doute, une bagarre avait éclaté et la victime pestait contre son assaillant, le poing levé.

— Je te jure que tu me paieras ça, sale gamine ! tonna-t-il avant de prendre la fuite, bientôt suivi par d’autres de ses compagnons éconduits.

— Une gamine ? répéta Kyle, un sourcil haussé.

Intrigué, le dragonien s’approcha de l’entrée de l’établissement, mais fut soudain distrait par des voix féminines qui acclamaient quelqu’un. Lorsqu’il se retourna, un groupe de jeunes villageoises talonnait un homme assez grand, bien bâti, vêtu d’un pantalon gris clair ainsi que d’une tunique bleu nuit à manches courtes. Seul le bas de son visage restait visible et quelques mèches d’un noir ébène dépassaient de sa capuche. Sur ses épaules gisait une vouivre véloce, sorte d’imposant reptile semblable à un gasterios.

Arrivé devant la taverne, l’individu jeta sa proie à terre pour ensuite faire face à ses admiratrices. Dans son dos se croisaient deux grandes épées dentelées et Kyle reconnut avec surprise l’insigne brodé des exterminateurs sur le haut de sa manche. Il le scruta alors avec curiosité. Ce mystérieux inconnu n’avait jamais été vu en ville ni à la guilde. Il devait sans doute appartenir à une autre confrérie.

Les jeunes filles le félicitaient avec des regards enjôleurs tout en minaudant autour de lui.

— Tu ne veux pas venir passer un peu de temps avec nous, Hayden ? demanda l’une d’elles en lui caressant le bras.

Kyle réagit au prénom du chasseur et en fronça les sourcils de doute.

« Hayden… j’ai déjà entendu ce prénom quelque part, mais où ? Il ne m’est pas inconnu… »

L’intéressé souleva sa capuche, ce qui déclencha une nouvelle vague de fascination de la part de ses prétendantes. C’était un garçon d’à peine dix-neuf ans au physique très agréable. Ses cheveux noir corbeau ébouriffés tombaient sur un visage aux traits fins et à la peau légèrement hâlée. Son apparence générale laissait deviner un métissage mérien, ethnie en majorité composée d’hommes-félins originaires du royaume de Méria. Ses yeux en amande, d’un beau vert émeraude, semblaient exprimer de l’ennui.

Kyle l’observait, les bras croisés, et ricanait.

« Je vois que je ne suis pas le seul à avoir du succès et à en être lassé… »

Le dénommé Hayden appuya sur le bouton d’un étrange casque jaune et noir posé sur ses oreilles d’où émanait une musique plutôt tapageuse. Il le fit glisser autour de son cou avant de fixer les jeunes filles d’un regard blasé.

— Je n’ai pas le temps. Demandez à mon frère, il se fera une joie de vous accompagner.

Il y eut plusieurs murmures de déception et le petit groupe tourna les talons. Quand Hayden passa à proximité de Kyle, ce dernier allait le saluer et le questionner, mais le brun ne s’arrêta pas. Il lui jeta un bref coup d’œil, puis l’ignora pour pénétrer dans la taverne.

— Ok… paie ton vent… grommela-t-il, alors qu’il s’apprêtait à échanger une poignée de main.

Il décida tout de même de le suivre par curiosité. Le dragonien se posta au niveau de la porte avec discrétion et vit le chasseur s’approcher de quelqu’un.

— Lyra ! Qu’est-ce que tu as encore fichu ? gronda ce dernier.

Une fille un peu ivre et aux longs cheveux bruns était assise sur le bar. Dans la salle gisait un bric-à-brac de meubles cassés et renversés. Sous la surprise, Kyle écarquilla les yeux, béat.

« C’est elle qui a chassé tous ces types ? Elle a du répondant la gamine ! Mais elle me semble bien jeune pour picoler… »

Kyle tenta de l’identifier, puis poussa un juron inaudible quand Hayden se planta juste devant son champ de vision, cachant ainsi le visage de l’inconnue. Il grogna de frustration et se contenta alors d’écouter leur conversation. Peut-être en apprendrait-il plus sur les habitants de ce village.

— Tiens, Hayden ! Tu viens me punir ? lâcha-t-elle sur un ton ironique.

— Il faut bien que je le fasse quand ton père n’est pas là ! renchérit le brun. Qu’est-ce qu’il s’est passé ?

— Ils ont voulu m’arnaquer donc je leur ai flanqué une bonne rouste. Et ils ont essayé de s’en prendre à Joe.

Le tavernier déboucha du fond de la pièce. Il semblait anxieux à en juger par sa mine déconfite et réajustait un foulard rouge sur son crâne chauve avant de faire remarquer le désordre à sa cliente d’un grand geste du bras.

— Merci Lyra, mais la prochaine fois, fais un peu plus attention… Quel bazar !

En effet, les dégâts étaient importants et Kyle souffla d’un air moqueur. La porte de la taverne était à moitié arrachée et le mobilier était dans un piteux état.

— Tu n’y es pas allée de main morte ! conclut Hayden avec un rire nerveux.

Lyra resta silencieuse un court instant et s’empara d’une chope.

— Désolée Joe, je te rembourserai…

Hayden s’accouda alors dos au bar et l’apparence de sa partenaire se révéla à Kyle qui, les yeux ronds de stupeur, la reconnut. C’était la jeune fille de la veille. Le bruit sec du verre reposé sur le comptoir lui indiqua qu’elle venait de descendre entièrement sa bière. Le dragonien ne fut pas au bout de ses surprises quand elle fouilla dans sa besace pour en ressortir un objet fort familier.

« C’est mon pendentif ! Je ne m’étais pas trompé, c’était bien elle ! » songea Kyle avec une moue furieuse.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda Hayden.

— Une clé !

— Ça m’a plutôt l’air d’être un simple pendentif non ? Ce serait une clé de quoi ?

— Aucune idée, j’en ai juste entendu parler par Sven et Séréna l’autre jour, fanfaronna-t-elle.

— Tu fais toujours partie de cette guilde malfamée ? Tu vas finir par avoir de gros ennuis à rester chez eux… marmonna-t-il.

— Je sais, mais j’ai besoin de beaucoup d’argent et tu sais très bien pourquoi.

Hayden acquiesça en silence avant de diriger soudain son regard vers la porte. Kyle se retourna très vite dos au mur, le cœur battant. Le brun l’avait-il remarqué en train de les épier ? Les jambes tremblantes, le dragonien soupira pour retrouver son calme, se frotta le menton, et réfléchit à la meilleure solution à adopter.

« Comment faire ? Si je l’attaque, je risque de provoquer l’autre abruti, mais en même temps, si je n’agis pas… adieu mon pendentif. »

Le jeune homme regarda par hasard son foulard noir attaché à son bras et aussitôt une idée saugrenue germa dans son cerveau. Il le détacha et l’enroula autour de sa tête avant de recoiffer ses mèches rousses en arrière. Lors de la collision la veille, ses cheveux étaient lâchés. Avec un peu de chance, sa future victime ne le reconnaitrait pas. Kyle croisa toutefois les doigts pour que ses yeux ne le trahissent pas et pénétra dans l’établissement, sûr de lui, avec une attitude faussement enjouée.

— Bonjour ! Excusez-moi de vous interrompre, je cherche Allister !

Les trois personnes se retournèrent sur lui, surprises. Le tavernier l’observa tout en redressant son mobilier tandis que la fille haussait un sourcil. Ce fut Hayden qui lui répondit sur un ton plutôt condescendant, le regard suspicieux.

— Qu’est-ce que tu lui veux ?

Kyle sentit son sang bouillir devant cette arrogance. Il hésita un instant à répliquer, puis finit par lui montrer son arme attachée dans le dos.

— J’aurai besoin de faire réparer mon épée et on m’a dit qu’il y avait un très bon forgeron ici.

Lyra sauta de son perchoir et s’approcha pour lui faire face. Elle croisa les bras sur sa poitrine et le fixa de ses yeux d’un rubis profond.

— C’est assez surprenant. Peu de gens viennent voir mon père, marmonna-t-elle.

Kyle resta un instant troublé par les prunelles écarlates avant de réagir sur cet aveu.

— Le forgeron est ton père ?

— Oui, mais il est parti en course, il ne devrait plus tarder. Si tu veux, je peux te conduire à son atelier, tu n’auras qu’à l’attendre.

Le dragonien acquiesça, et comme la veille, il ne put s’empêcher de plonger son regard dans celui de Lyra. Ses iris d’un rouge flamboyant lui évoquaient un souvenir à la fois heureux et douloureux. Son cœur se mit à cogner de manière incontrôlable sous son torse.

« On dirait les yeux de… Katrine… » songea-t-il malgré lui avec une pointe de nostalgie mélancolique.

Perdu dans ses pensées, le jeune homme ne remarqua pas Lyra se diriger au dehors de la taverne et l’appeler.

— Bon, tu viens ?

Il eut un léger sursaut et lui emboita le pas, encore perturbé par son souvenir. La brune s’arrêta un instant et se retourna vers son ami.

— Hayden, tu viens avec nous ?

Kyle tressaillit, angoissé.

« S’il te plaît, dis-lui non ! »

Par chance, Hayden se dirigea vers son butin qui gisait toujours au sol avant de le soulever et le jeter par-dessus son épaule tel un simple fétu de paille.

— Désolé, je dois passer au comité de chasse, je te reverrai plus tard… À plus ! lui répondit-il d’un signe de main.

Kyle soupira de soulagement et suivit alors Lyra jusqu’à la forge. Toutefois, pendant le trajet il continua de réfléchir sur qui était Hayden et pour quelle confrérie exerçait-il. Les exterminateurs étaient rares dans le secteur, il ne manquerait pas d’interroger Karen pour plus d’informations.

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