5 - UN MESSAGE IMPORTANT

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Duncan, 4ème jour de la 7ème lune de l’an 2606, château de Néo Dragonia, royaume d’Illurion.

L’effervescence régnait à Néo Dragonia. L’immense ville fortifiée grouillait de monde et s’apprêtait à fêter les noces de son souverain. Une grande foire était donc organisée et durerait plus d’une semaine. Pour l’occasion, des bannières décoratives multicolores à l’effigie des dragons ornaient les fenêtres des maisons tandis que des banderoles fleuries pendaient au-dessus des rues piétonnes. Chaque commerçant s’activait à installer ses étals en vantant la qualité de ses produits afin d’attirer les clients et espérer réaliser des affaires. Certains venaient des quatre coins du royaume et profitaient des festivités pour proposer des objets rares et introuvables dans le reste du pays.

Les visiteurs avaient bien du mal à circuler tant la foule était dense et chaque vendeur devait s’égosiller jusqu’à l’extinction de voix pour se faire entendre.

— Promotions sur les sacs en cuir ! C’est semaine de fête, chers citoyens, vous ne retrouverez pas pareille occasion ! hurlait un maroquinier.

— Admirez-moi cette matière, madame, vous ne trouverez pas meilleure que celle-ci ! minaudait un artisan en soierie devant une cliente intéressée par de luxueux foulards.

— Venez voir nos articles très en vogue ! Deux achetés, le troisième offert ! beuglait plus loin un marchand d’armement en magie.

Femmes et jeunes filles se ruaient avec une joie non contrôlée devant les boutiques de bijoux, parfums ou vêtements à la mode pendant que soldats, enchanteurs et chasseurs testaient des artefacts de toute dernière génération. Chacun se vantait de son nouvel équipement à haute voix, provoquant par moment des haussements de sourcils admiratifs ou au contraire des moues peu convaincues.

Des arcs à viseur intégré, des fusarbalètes* ou encore des pistolets à balles d’éther rechargeables étaient très appréciés et se vendaient comme des petits pains. En revanche, si les armes blanches s’utilisaient toujours, elles étaient peu à peu délaissées pour plus de modernité et de praticité.

La rue principale embaumait de diverses fragrances fruitées, boisées ou épicées. Cela allait du parfum de rose à l’odeur salée de la charcuterie en passant par celle plus douce des confiseries. Ce savant mélange était plus agréable que la cacophonie générale qui s’élevait de la place centrale où hurlaient et chahutaient des enfants un peu trop pressés de monter sur les chevaux de bois du carrousel. Certains parents avaient même bien du mal à contenir leurs marmots et devaient s’énerver pour se faire obéir.

Heureusement, plus on s’éloignait dans les ruelles périphériques et plus le silence devenait monnaie courante. Hormis quelques passants qui troublaient le calme de leurs chaussures claquant sur les pavés, Néo Dragonia retrouvait un semblant de quiétude dans les quartiers moins fréquentés.

Toutefois, le brouhaha de la fête s’interrompit quand la ville fut soudainement plongée dans l’ombre. Les cris et les rires se muèrent en murmures curieux, fascinés ou encore effrayés lorsque le ciel fut traversé par une immense forme obscure. Un enfant émerveillé secoua la manche de son parent, occupé à marchander, pour attirer son attention.

— Papa, Papa ! Regarde le gros dragon ! s’écria-t-il avec enthousiasme.

Au-dessus de milliers de têtes relevées, Vaemar rentrait après plusieurs jours de ronde. Tel un héraut de la mort, le battement de ses ailes de cuir cinglant l’air produisait un son sinistre. Pourtant, malgré son allure impressionnante, la créature fascinait par sa prestance et la beauté de ses écailles d’un bronze doré. Pour beaucoup de citoyens venus profiter de la fête, c’était aussi l’occasion d’apercevoir les dragons de la famille royale. Vaemar survola la ville avec un grondement sourd qui fit trembler l’île jusqu’aux tréfonds de la roche avant de se diriger vers un château construit à flanc de falaise, juste en dessous d’un volcan endormi.

***

Depuis le vaste balcon du palais, un bel homme richement vêtu au port altier et aux cheveux écarlates observait toute cette agitation avec un sourire mélancolique. De là-haut, il dominait son peuple avec fierté, mais bien qu’il fût heureux de voir sa ville prospère, le noble apollon ne pouvait s’empêcher de penser qu’elle n’avait rien de comparable à celle qu’il avait connue jadis. Comme son ancêtre l’avait fait des siècles avant lui, il avait donné son nom à cette cité.

Voilà dix ans que Duncan Lecus Dragonia, dit Duncan III, était monté sur le trône et bien que devenir roi d’Illurion fût depuis toujours son rêve d’enfance, c’était avec amertume qu’il l’était devenu. Couronné à seulement quatorze ans, il était le plus jeune souverain de toute l’histoire de la dynastie des dragons. Malheureusement, l’influence des Dragonia s’étiolait, et si Duncan était apprécié pour son ambition et son dynamisme, il était parfois critiqué pour son manque de réactivité face aux menaces extérieures.

En effet, plus attiré par les prouesses de ses projets scientifiques, il avait momentanément négligé la présence du fléau qui se propageait davantage chaque année sur tout le continent. Et le fait qu’il ne possédait plus que quatre des trente dragons, qui faisaient jadis la fierté de sa famille, n’arrangeait pas les choses. Considérant cela comme une faiblesse, son grand rival Kori Björnsson, récemment intronisé empereur d’Aïdolara, projetait déjà de grignoter petit à petit son territoire. C’était beaucoup de soucis pour ce jeune monarque qui, malgré sa force de caractère, sa puissance et sa combativité, voyait progressivement son autorité bafouée.

Pourtant, il n’y avait pas que du négatif. Duncan avait, au fil des années, amélioré l’économie du royaume grâce à l’explosion florissante du commerce international par la voie des mers. Chose qu’il n’aurait jamais pu faire en restant sur son île céleste natale. Située sur l’archipel des Sélénés, Néo Dragonia se targuait d’être un excellent carrefour maritime et sa zone portuaire s’était considérablement développée pour faciliter les échanges entre les pays. De ce fait étaient importées des denrées alimentaires exotiques, des animaux sauvages jamais vus sur le continent d’Osira ou encore de l’artisanat venant des quatre coins du globe.

Duncan entendit du remue-ménage provenant des quartiers en contrebas et un coup d’œil par-dessus la balustrade lui confirma, d’après la réaction des citoyens, une visite imminente. Légèrement anxieux, les mains croisées dans son dos, il arpenta le carrelage de marbre blanc de sa luxueuse terrasse de long en large. Il réfléchissait sur beaucoup de choses, de multiples projets, peut-être trop parfois. Entre son désir de mener à terme la création de son portail temporel, les sollicitations de ses conseillers pour répondre à l’offensive d’Aïdolara et l’organisation de son mariage à venir, le jeune homme ne savait plus où donner de la tête.

Un puissant courant d’air agita sa longue queue de cheval rouge derrière son dos et une ombre lui fit relever les yeux. Duncan se protégea de sa main face au soleil éblouissant bientôt masqué par une masse gigantesque, puis le sol vibra sous ses pieds lorsque l’immense bête se posa avec un râle sourd. Dans un grondement étouffé, Vaemar referma ses ailes et les appuya à terre pour rencontrer son souverain. Le dragon s’inclina majestueusement et releva la tête avant de se connecter à l’esprit de Duncan.

— Te voilà de retour, Vaemar. Quelles sont les nouvelles ?

« Mauvaises, je le crains… »

Duncan fronça des sourcils, angoissé. Il appréhendait ce qu’allait lui révéler son ami et cherchait déjà la réponse dans les prunelles jaune vif de la créature.

— Continue, je te prie.

« Au-delà des montagnes, vers le comté du Nord, les ténèbres gagnent du terrain alors qu’à l’est, la menace gronde. La guerre a commencé. Aïdolara a envoyé ses troupes au niveau de la frontière nord-est. Mon Maître, il est temps de riposter. »

— Tsss… Björnsson… espèce de sale rat ! maugréa Duncan en se rongeant fébrilement un ongle.

« Les dragons ont protégé Illurion depuis plus de deux mille ans ainsi que ton peuple. L’ennemi aura beau utiliser toute la technologie qu’il possède, il ne pourra pas nous vaincre aussi facilement. »

Duncan soupira pour tenter d’échapper à la pression qui s’emparait de lui. Il refit les cent pas juste devant le nez de son compagnon dont les yeux fendus d’une pupille verticale suivaient ses moindres gestes. Son royaume allait être pris en étau. Il devait absolument trouver une solution.

— Remonter le temps... il faut que j’arrive à le faire… marmonna-t-il d’une démarche mal assurée. Je dois terminer le projet Extalia avant qu’il ne soit trop tard. Il est bientôt fini, mais il me manque cette fichue clé.

« Je te souhaite de réussir, mon Maître, seulement… il y a aussi deux autres nouvelles dont je dois te parler. »

Duncan releva les yeux sur Vaemar avec inquiétude. Les prunelles du reptile exprimaient une légère amertume ce qui accentua son désarroi.

« J’ai tenté d’arrêter le dragon du prince Damian, mais je n’ai pas réussi à le ramener à la raison. Il a fini par s’enfuir, et… Aleiron est mourant. »

La dernière révélation fit l’effet d’une douche froide pour Duncan. Il blêmit quand il apprit que le dragon le plus ancien et le plus puissant du royaume allait disparaître. Âgé de plus de quatre cents ans, Aleiron était la monture de son grand-père Hemlar Escalus Dragonia et avait servi d’autres rois avant lui. Le souverain réalisa alors qu’il ne lui resterait que deux dragons susceptibles de protéger le royaume et se sentit démuni. Il tourna le dos à Vaemar et vint s’appuyer à la balustrade en pierre blanche qui dominait le centre-ville.

— Depuis combien de temps ? l’interrogea Duncan sans le regarder.

« Cela fait des semaines qu’il n’accepte plus aucune nourriture. Il ne quitte plus sa grotte et dépérit à vue d’œil. Son temps est révolu. »

La voix de Vaemar résonna dans l’esprit de Duncan comme une complainte. Un sentiment amer s’empara de tout son être et ses membres se crispèrent au point que les jointures de ses doigts en blanchirent. Son regard devint sombre tandis qu’il contemplait la fête qui battait toujours son plein en contrebas. Il enviait tous ces gens qui s’activaient dans la plus grande insouciance sans vraiment connaître l’exactitude des menaces qui planaient à l’horizon. Cependant, malgré sa joie de se marier à la femme qu’il aimait, son esprit s’était complètement déconnecté de cette atmosphère enjouée. S’il n’agissait pas rapidement, toute cette gaieté disparaîtrait.

Il se retourna brièvement vers Vaemar avec un hochement de tête résigné.

— Je te remercie, mon ami. Tu peux aller te reposer.

Le dragon courba le cou en guise de révérence et déploya ses ailes avant de regagner le ciel en une puissante bourrasque. En quelques battements, il rejoignit son antre situé à plusieurs centaines de mètres au-dessus du palais. Duncan resta encore un instant à ruminer sur ces mauvaises nouvelles. Qu’allait-il pouvoir faire si Extalia ne se terminait pas à temps ? Il contempla d’une mine triste le vaste océan dont le lointain ressac des vagues s’échouait sur les falaises de l’île. Quand son regard se perdit enfin vers le sud-est, un semblant d’espoir refit surface. Le roi des dragons avait peut-être trouvé une solution. Qui sait ? Peut-être pourrait-elle l’aider à contrecarrer les plans de son actuel rival. Il quitta précipitamment le balcon pour revenir à ses appartements. Là, dans son bureau personnel, il s’installa, prit une feuille vierge et trempa sa plume dans l’encrier. S’entama alors le début d’une missive qui pourrait peut-être changer l’avenir de son royaume.

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*fusarbalète : arme perfectionnée ressemblant à une arbalète, mais doté d’un canon à viseur pour tirer des projectiles d’éther à la place de flèches. Ces armes sont d’une extrême précision de tir.

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