Au bistrot

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Mon week-end commençait de la pire des façons : je rappelai mon ex. Nous avions des détails administratifs à régler. Rien de bien émotionnel, du moins sur le papier. Mais cette séparation s’éteignait si lentement, traînant inlassablement des pieds. Les reflux me frappaient au visage, rouvrant mes blessures encore fraîches. Je doutais qu’elles puissent cicatriser un jour. Toutes les incursions de Sophie dans mon existence étaient des coups de poignard. Jamais je n’aurais cru pouvoir autant la haïr.  Je voulais l’effacer définitivement de ma vie. Mais comment ? Le temps suffirait-t-il ?

Cette rage nourrit ma créativité pour deux jours. Je restai enfermé chez moi, produisant des illustrations comme un acharné. La remarque d’Audrey m’avait obsédé tout le trajet du retour. Il était temps que je m’investisse plus profondément dans mon art. Mes angoisses, mes colères, mes tristesses jaillissaient sur le papier, souillant le papier de mes démons. Après deux jours de production, ma motivation était au beau fixe. J’étais loin du niveau de création que j’espérais, mais j’avais progressé. Il y avait beaucoup de choses sans intérêt, mais le dessin compulsif avait délié mon trait et assoupli mes lavis.

Le premier conseil d’administration me rappela bien vite à l’ordre. C’était la parfaite soirée de merde, celle où rien de bon ne ressortait, où l’inutilité côtoyait l’humiliation et la colère. Pourquoi m’étais-je infligé cela ?

Comme tous les suppléants devaient être présents, nous étouffions dans la salle de réunion. Certains se tenaient même debout, attendant l’attribution des sièges avant de rentrer chez eux. Notre liste s’était installée en face des autres délégués, créant une scission nette entre les enseignants. Malgré notre victoire, il y avait parité des sièges. Notre majorité était devenue, de fait, une égalité. Voilà qui ternissait notre victoire. Malgré tout, nos opposants du SNES avaient les traits fermés et nous regardaient avec une haine non feinte. Ils étaient prêts à nous écraser comme des mouches. Nous avions rencontré Berberian afin de nous préparer aux hostilités. Il nous avait fourni les calculs complexes du nombre de sièges. En tant que professeur de mathématiques, j’avais eu la lourde tâche de les décrypter afin d’anticiper les contestations éventuelles du SNES. Ainsi, une faille apparaissait : pour certaines commissions, notre avance ne nous permettait pas d’avoir la majorité. L’attribution du dernier siège était offerte au plus âgé. Un bel exemple du conservatisme de l’Éducation Nationale ! Nous étions la jeune garde, nous allions perdre la majorité à plusieurs commissions.

En début de séance, toutes les listes annoncèrent leurs titulaires et suppléants pour chaque commission et conseil. J’héritais du conseil d’administration et du conseil de discipline. J’aurais à chaque fois Clarence Rosinski en face. Elle me regardait avec beaucoup d’intensité ce soir, comme si elle me jaugeait. Aujourd’hui, je montrerai réellement qui j’étais en situation difficile. Je serais bien obligé de défendre mes idées. Et si je restais passif, je ne serais qu’un lâche. Et à la guerre, on abat les lâches.

Pour les autres, Oscar était le véritable ennemi. Il avait monté la liste, motivé des enseignants pour monter au combat. C’était le commandant en chef, le cerveau ! Coupez la tête d’un escadron et il partira en courant…

Les parents, qui découvraient la situation, ne savaient à qui s’adresser. Même si aucune décision cruciale ne devait être prise ce jour-là, les trois heures furent lourdes de tensions. Si ce n’était Oscar, nous n’avons pas dit un mot. Nos collègues intervenaient à tout va, quel que soit le sujet, coupant la parole, distribuant des mauvais points à tous. C’était usant. Je n’avais aucune envie de polémiquer, mais cela ne pourrait rester impuni. J’avais été pris à parti deux fois, et on avait remis en cause ma vision du métier. C’était beaucoup pour une première.

À la fin du conseil d’administration, nous avons eu droit à une maigre collation : un verre de vin et quelques cacahuètes. En charmante compagnie qui est plus est ! Les groupes se formèrent, s’évitant comme la peste. Quelques parents gravitaient, cherchant le contact des enseignants ou de la direction.

Clarence vint se poster devant moi, alors que je m’étais isolé des autres pour aller chercher un verre. Son chemisier noir lui collait à la peau. On avait tous souffert dans cette salle, surchauffée à plusieurs titres.

— Je ne vois pas l’intérêt de siéger au CA[1] si c’est pour ne rien dire.

Rosinki avait vraiment l’art de retourner le couteau dans la plaie.

— Je ne vois pas l’intérêt de siéger au CA si c’est pour dire « non » à tout, répondis-je.

Sur ce, je me penchais vers la table pour attraper un verre, frôlant légèrement son corps. J’en eu un frisson. Je serrai les dents de rage. Qu’avais-je fait pour mériter tel châtiment ? Pourquoi ma haine n’effaçait-elle pas mon désir ? Clarence se replanta devant moi – trop proche – me fixant dans les yeux. Elle n’allait pas lâcher sa prise.

— Dire « oui » à tout n’est pas pour autant une bonne solution, Alexis. Si on laissait faire le Ministère, le rectorat, l’administration, il y a belle lurette que nos élèves m’apprendraient plus rien.

— On ne dit pas « oui » à tout !

Déjà je regrettai mes mots. Je rentrai dans son jeu en me justifiant. Ma politesse m’interdisait de lui tourner le dos. Foutue éducation ! Ma vie serait tellement plus simple en acceptant d’être un connard.

Oscar vint à ma rescousse et trinqua à mon premier conseil d’administration. En regardant Clarence, il annonça :

— Tu vois, c’est encore pire que ce que je t’avais dit !

La mathématicienne tourna les talons sans rien dire. Le fait qu’Oscar attaquait autant qu’elle la désarmait. Elle était une prédatrice, pas une proie.

— Dis donc, quelle tension sexuelle entre Clarence et toi ! me chuchota-t-il à l’oreille. On croyait qu’elle allait te dévorer tout cru !

Je sentis un filet de transpiration se former entre mes omoplates.

— À t’entendre, toutes les femmes me veulent, dis-je. Les élèves, les collègues, la boulangère… Toutes !

— Ne sous-estime pas mes capacités d’entremetteur, répondit-il. Tu sais, tu as été en couple très longtemps. Tu as perdu l’habitude de la séduction. Tu ne reconnais plus rien…

— Je peux t’assurer que ma boulangère ne fantasme pas sur moi…

— Tu parles ! Tu crois qu’elle n’a pas remarqué que tu ne prends qu’un seul pain au chocolat le dimanche matin ?

Oscar essayait de me remonter le moral, mais il voyait bien que le baptême du feu m’avait ébranlé. Je repartis chez moi épuisé, énervé et affamé. J’avais bien du mal à m’être senti utile. Et, comme une double peine, j’avais raté le cours de dessin. J’y retournai d’autant plus motivé, prêt à affronter Ingrid et ses remarques acerbes. En sortant du métro,  la pluie refroidit mes ardeurs. Il tombait des trombes d’eau. J’arrivai trempé à l’atelier. Je m’étais abrité comme j’avais pu sous mon carton à dessin. Mais les gouttières dégueulaient des torrents d’eau. Les flaques giclaient sous le passage des voitures. La pluie n’avaient pas faiblit un seul instant. Je n’avais marché que cinq minutes, mais je me présentai grelottant à l’école Baudelaire. Mes illustrations étaient détruites, délavées et gondolées. Une vision d’apocalypse... J’étais démuni devant le papier qui se désagrégeait sous mes yeux. Et si je tremblai, ce n’était pas de froid.

J’accrochai quelques dessins que je voulais absolument sauver. S’ils séchaient vite, peut-être ne seraient-ils pas si abîmés ? J’avais une boule au ventre et les larmes aux yeux. Cela me rappelait le moment où, plein de fureur, j’avais détruit mes dessins de Sophie. Un regret éternel.

— Vous n’allez quand même pas laisser ça là ?

Ingrid se tenait derrière moi, les mains sur hanches, comme une apparition spectrale.

— Mes dessins sont mouillés, il faut qu’ils sèchent, avançai-je.

— Tant pis. Vous en ferez d’autres.

Il n’y avait aucune trace d’ironie dans sa voix. Elle ne voyait clairement pas où était le problème.

— Dépêchez-vous de vous installer, vous êtes en retard, ajouta-t-elle.

Les autres dessinaient déjà le modèle. À la vue des feuilles, c’était la deuxième pose de la soirée.

— Je suis en retard à cause de l’averse. J’ai attendu que ça s’arrête. Mais ça ne s’est pas arrêté.

— Il ne faudrait pas que ça devienne une habitude, me tança-t-elle. Vous étiez absent la semaine dernière, non ?

— Oui, j’ai eu un empêchement, dis-je, penaud.

— Je n’accepte pas les tire-au-flanc qui ne viennent à que lorsque ça les arrange ! Si vous continuez à manquer le cours, je serai obligée de vous interdire la réinscription l’année prochaine.

J’étais là, en plein milieu de la salle, trempé jusqu’à la moelle, mes dessins détruits à la main, à me faire gronder par la maîtresse. À trente-cinq ans ! Et un prof supporte mal d’être relégué au rang d’élève…

— Je ne vais quand même pas emmener un mot d’absence de mes parents ! m’écriai-je.

L’atelier se figea, se préparant au pire. La tension monta d’un coup. Les élèves se tournèrent vers nous, interrompant leur dessin. Même le modèle bougea ! Ingrid me fixa durement, laissant le temps s’immobiliser. Elle me jugeait, je le sentais.

— Trois absences. Pas une de plus, dit-elle seulement.

Elle tourna les talons et ajouta en un clap des mains sec :

— Nouvelle pose !

Je m’installai à la dernière place disponible, au coin. Je sortis mes affaires, essayant de faire le moins de bruit possible. Zoé était installée à côté de moi.  Pendant qu’elle dessinait, mon ancienne élève me jetait des regards furtifs. Visiblement, elle n’osait pas me parler. Par peur de moi ou d’Ingrid ?

Ces derniers temps, j’avais l’impression de charrier la tension partout où je passais. Faire face. Affronter. Lutter. Comment les autres voyaient-ils ça ? Les victimes collatérales, qui vivaient ces tensions, me soutenaient-ils seulement ? Qui, ici, à l’atelier, m’avait défendu ? Quid de leur silence ?

Mon état de colère m’empêcha de dessiner correctement. Le modèle posait pourtant admirablement bien. C’était une femme, la quarantaine, au physique un peu ingrat. Mais ses poses dégageaient une véritable. Quand elle était sur l’estrade, la grâce s’invitait, suspendant le temps pour un trait de crayon.

La pause arriva. Les anciens élèves se levèrent pour discuter. Je restai à ma place, laissant parler ma timidité. Zoé fit de même et me demanda, d’une voix blanche, si elle pouvait regarder mes dessins.

— C’est joli, dit-elle. Vous faisiez du dessin avant, non ?

— Oui, ça fait près de dix ans. Mais ici j’ai l’impression de redémarrer à zéro…

— C’est pareil pour moi. Je dessine à la tablette, alors sur du papier ça me fait bizarre. Ça ne glisse pas pareille. Et puis je ne peux pas annuler si je rate un trait !

Si elle n’était pas à l’aise avec un crayon, ses illustrations n’en disaient rien. Toutes en rondeurs, elles respiraient la douceur.

— Je suis plutôt technique traditionnelle, dis-je. Je passe déjà tellement de temps sur mon ordinateur… Au moins, quand je dessine, je ne suis pas sur un écran !

Elle acquiesça et la conversation s’éteignit. Avec une ancienne élève, il n’était pas aisé de faire abstraction de notre relation passée. Patrick vint à notre secours.

— Bonjour Alexis. Tu sais, chaque année, un élève craque face à Ingrid… Pour cette fois, ce sera toi !

— J’aurais préféré que ce soit quelqu’un d’autre ! répondis-je.

— C’est vrai qu’elle est sévère, mais tu verras que progresseras beaucoup avec elle, dit-il, optimiste. Sinon, après le cours, on a l’habitude d’aller boire un coup à côté. Ça vous dit de venir ? ajouta-t-il.

Avec la tension accumulée ces derniers jours, j’avais bien besoin d’un verre, et plus si affinités.

— Avec plaisir.

Patrick repartit d’où il était venu. Élève ici depuis les années, il avait le privilège de composer lui-même ses natures mortes. Il avait agencé des cartes de jeu et des verres à pied, jouant des reflets et de la transparence. En passant, Ingrid avait critiqué sa mise en place, mais l’avait laissé continuer.

Le cours terminé, je partis avec les autres vers la deuxième partie de soirée. Il y avait eu du mieux dans mes croquis ; l’heure était à l’optimisme. Nous avons traversé le Viaduc des Arts, laissant ses galeries derrière nous. L’un d’entre nous y exposerait-il un jour ? Devant nous, la gare de Lyon brillait de milles feux. Le ballet des taxis apportait des teintes rouges et vertes. Ils se blottissaient les uns comme les autres, à l’affût du client. Les gens promenaient leur valise à roulette, tel un animal de compagnie moderne.

Nous entrâmes dans un bistrot face à la place de l’Horloge. L’intérieur, garni de boiseries et de pierres de taille, était confiné. Après avoir passé la soirée dans une cave, la chaleur du lieu envahit nos corps. À peine assis, j’étais déjà en eaux. Nous avons commandé deux planches, une de fromages et l’autre de charcuterie. J’ai arrosé le tout d’une pinte bien fraîche, exsudant la condensation, pendant que les autres choisissaient leur vignoble. Zoé prit un mojito ; bêtement, cela me choqua. J’avais du mal à percuter qu’elle devait avoir une vingtaine d’année aujourd’hui. Nous trinquâmes à ma rébellion, un moment fort de l’année qu’ils attendaient à chaque fois avec impatience.

— À Alexis, qui s’est dressé contre Ingrid ! s’écria Patrick en levant son verre.

J’appris que Patrick, en son temps, s’était révolté contre  dureté d’Ingrid, avant de succomber au syndrome de Stockholm. Aujourd’hui, il vénérait sa tortionnaire comme une déesse grecque. Il avait progressé avec ses conseils, plus qu’avec quiconque, mais le jeu en valait-il la chandelle ? Ces soirées tendues, où un trait malhabile attirait le martinet, étaient-elles de notre temps ? Fallait-il souffrir pour apprendre ? Je posais la question à Patrick, qui me répondit avec un grand sourire :

— C’est pour ça qu’on boit un verre après ! On a besoin de se détendre !

— On ne pourrait pas plutôt boire avant le cours ? demandai-je. Comme ça on supporterait mieux Ingrid…

— Et ça dynamiserait nos traits ! s’écria quelqu’un.

La moiteur du lieu me fit boire plus que prévu. J’enchaînais des pintes, avant tout pour me désaltérer. L’addition finirait aussi salée que les plats. L’ambiance chaleureuse et l’alcool délièrent ma langue. Moi si prudent et discret, je me fis bavard. Si bien que je me retrouvai à discuter quelques instants avec Zoé. Ses mojitos lui provoquaient le même effet d’abandon.

— Ça m’a trop fait rire quand vous avez engueulé la prof, me dit-elle. Enfin… J’ai ri intérieurement parce que j’avais trop peur de sa réaction !

— Je trouve ça dommage qu’après quelques cours je me mette déjà dans cet état… répondis-je. Je prends des cours du soir pour me détendre !

—  Dire que moi je vous trouvais sévère, m’annonça-t-elle. C’était rien à côté d’elle !

Sa remarque me dégrisa un instant. Sévère, moi ? Aujourd’hui peut-être, mais à l’époque ? Je me rappelais quand j’avais atterri au collège Courteline, après cinq ans de ZEP à Aulnay sous Bois. Cinq ans de tension perpétuelle et de violences verbale et physique. Une bataille quotidienne pour les élèves travaillent, écrivent, lisent, se taisent, restent assis, soient à l’heure, soient en classe, apprennent, essayent, persévèrent, s’entraident, réfléchissent et, finalement, comprennent… J’avais touché du doigt la notion d’éducation et j’en avais fait deux tours complets, jusqu’au vertige et la nausée. Les élèves de Courteline étaient des Bisounours à côté d’eux. Polis, sympas, curieux et travailleurs… Ils avaient même de l’humour ! Ils m’avaient rappelé qu’il existait des havres de paix dans nos établissements scolaires où l’éducation était laissée à la charge des parents. J’avais été l’un des enseignants les moins sévères du collège, voyant mes collègues plus âgés s’abattre sur mes élèves adorés, leur reprochant tout et n’importe quoi dès qu’ils bougeaient une oreille, ou pire, posaient une question. Et aujourd’hui Zoé me disait qu’elle m’avait trouvé sévère ? Comment était-ce possible ? Je lui posais la question.

— C’est pas vraiment que vous étiez sévère… répondit-elle. Disons que vous étiez assez strict.

Je critiquais Ingrid, mais comment étais-je moi-même ? Mes amis aimaient me décrire comme psychorigide. Le problème des monstres, c’est qu’ils n’ont pas de miroir ; ils ne se voient pas comme ils sont. Étais-je un monstre ?

Comme elle vit que cette remarque m’attristait, Zoé se reprit, tempérant ses propos, quitte à sombrer dans la surenchère. Cela ne servait à rien, elle se tut et sirota la fin de son verre. Cela lui redonna du courage :

— Vous allez me trouver bête, dit-elle, les joues déjà rouges, mais quand j’ai vu que vous n’étiez pas là la semaine dernière, j’ai cru que c’était à cause de moi…

— Pourquoi ?

—Je me suis dit que pour un prof, aller à un cours avec une élève, ça doit être gênant.

— Tu trouves ça gênant que je sois au même cours que toi ?

— Non. Pas gênant… Mais un peu bizarre quand même.

Zoé, en me parlant, se tortillait les cheveux. Elle formait des boucles qui glissaient lentement le long de ses doigts. J’avais remarqué que Chloé, ma prétendue groupie de terminale, avait la même habitude. Ce que j’avais pris pour une manie d’adolescente était peut-être un signe de séduction. J’avais eu mon petit succès à l’époque auprès des jeunes filles et peut-être en gardait-elle des bribes. Mais depuis, elle avait grandi et j’avais vieilli.

Gisèle, une grande femme maigre, m’interpella, coupant court à notre discussion maître élève. Son chignon impeccable lui donnait un air froid, contredit par la chaleur de son sourire. Elle avait noté que mon trait, bien d’hésitant, avait suffisamment de style pour trahir une histoire. Je lui expliquai ce qui m’avait motivé à m’inscrire au cours : l’envie de passer un palier et de me sentir pleinement artiste. J’avais l’impression de bidouiller depuis tant d’années, sans parvenir à toucher du doigt l’Art, cet instant où le trait devient lumineux, où l’image se fait évidence et où l’œuvre déclenche l’émotion. J’étais bloqué dans la spirale de l’esthétisme. Le beau. Le joli. Le pas mal. Le « ça ressemble ». Qui aurait pu dire au Caravage qu’on reconnaît bien les personnages ? Que c’est joli ? La beauté vous fouette au visage. Elle n’attend pas votre jugement, elle s’impose. J’avais abandonné l’idée d’être un jour un grand peintre, mais ne pouvais-je pas espérer y goûter par petites touches ?

L’alcool m’avait poussé à trop de confidences et je me montrais triste dans l’ébriété. Lorsque l’on était vaguement dépressif comme moi, boire et s’épandre n’était jamais une bonne idée. Mon monologue imposa le silence. J’espérais qu’au fond d’eux, les autres élèves comprenaient – voire partageaient – ma souffrance face à l’absence de talent.

— Tu dois sûrement exagérer, dit Patrick. Y’a-t-il un moyen que l’on voit tes œuvres quelque part ?

— Oui, bien sûr ! répondis-je sans réfléchir.

Je sortis une série de cartes de visite de mon portefeuille. Je les avais faites réaliser des années plus tôt au cas où mes rencontres dans des expositions m’amèneraient des contacts. Ma timidité m’en avait laissé un grand stock… J’affichais ainsi mon orgueil en ruine, distribuant l’adresse de mon blog aux autres élèves. Si je le faisais parce qu’Audrey m’avait convaincu ou simplement pour lui faire plaisir, je n’en savais rien. L’alcool brouillait mes sens, mettant mon cerveau en pilotage automatique. Je me guidais à l’instinct, négligeant les procédures de sécurité. À mon double du futur s’assumer mes actes.


[1] Conseil d’administration

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