En terrasse

7 minutes de lecture

En sortant du lycée, nous laissâmes exploser notre joie. Rires, embrassades, cris… L’adrénaline saturait nos veines. Tant de pression se relâchait d’un coup ! Le quartier se mettait au diapason. Le soleil illuminait nos visages. Les oiseaux chantaient nos louanges. Le ballet des voitures devenait une procession en notre honneur. Le tramway sonna deux fois à son passage, saluant notre triomphe.

 Nous partîmes fêter notre victoire dans un des cafés du coin. La douceur nous invita en terrasse. La lumière rasante de l’automne naissant inondait la Porte Dorée, les palmiers invitant à la flânerie. On en oubliait presque le bruit de la circulation. Audrey alluma une cigarette afin de calmer ses nerfs.

— J’avais trop peur de te regarder, me dit-elle. Je crois que j’aurais explosé de rire !

— Je préviens les autres, annonça Oscar en tapotant sur son smartphone.

— Je n’arrive pas à le croire, dis-je. J’espérais qu’on ait des sièges… Mais qu’on les batte ! Carrément ! C’est incroyable !

— Et en plus, sans faire campagne ! ajouta Audrey.

— Quand même… On avait mis des tracts dans les casiers, rappela Oscar en continuant à fixer son téléphone.

— Comparé à leur campagne intensive, on reste des petits joueurs… dit Audrey.

— Comme quoi, le harcèlement a ses limites… dis-je.

Nous commandâmes des pintes de bière et trinquâmes à cette nouvelle ère qui commençait ce soir. Nous ne savions pas encore à quoi elle ressemblerait, mais nous en serions des bâtisseurs.

— Les choses sérieuses commencent, prophétisa Oscar. Le SNES va chercher à nous démonter. Montrer qu’on est incompétents. Qu’on ne soutient pas les collègues. Ou qu’on fait tout pour notre gueule.

— Ça, pour dénigrer, ils sont forts… rappelai-je.

— En même temps, dans les faits, on est moins compétents qu’eux, dit Audrey. On n’y connaît pas grand-chose à tous les textes…

— On apprendra sur le tas, s’écria Oscar, optimiste. Après tout, il faut bien commencer un jour !

Quand il était arrivé au lycée Lemonnier, Oscar avait intégré la liste du SNES, se forgeant une expérience en conseils d’administration. Il les avait quittés en vivant l’expérience de l’intérieur. L’opposition à la direction, en soit, ne le dérangeait pas. Qu’elle soit systématique par dogmatisme passait encore. Mais la façon d’attaquer personnellement les gens, que ce soit l’administration, les enseignants ou les parents d’élèves l’avait écoeuré. Il avait refusé de figurer sur leur liste l’année suivante. Depuis, il était  étiqueté comme traître à la cause. Pourtant, ses idées, sur le principe, était les mêmes que le syndicat. Tout était question de méthodes.

Audrey et moi étions moins enclins à l’engagement, tout en modération. Mais à force de voir nos projets démontés et critiqués par nos propres collègues, nous ne pouvions plus rester passifs. Nos convictions pédagogiques se devaient d’être défendues. En ce jour d’élection, après la déclaration de guerre commençait la guerre de position.

Au bout d’une heure de discussion, nous commandâmes de quoi grignoter, bien décidés à faire durer le plaisir de cette soirée historique.

— Pour changer de sujet… dis-je en attrapant un bout de saucisson. J’ai eu une mauvaise surprise au cours de dessin.

— La prof t’a fouetté ? demanda Audrey.

— Métaphoriquement, oui… plaisantai-je.

— Il va falloir quand même que tu l’envois chier, dit Oscar.

— On verra bien. Mais je dois d’abord voir si sa méthode fonctionne. Si je progresse, pourquoi l’envoyer bouler ?

— Tu veux des sous pour t’acheter une paire, Alexis ? ironisa Oscar.

Il finit sa pinte cul sec et en commandant une autre, comme pour mieux asseoir ses propos. Il n’avait pas tort. Ingrid exagérait et il faudra bien qu’un élève se rebelle pour rendre au cours sa chaleur. Mais j’étais attentiste. Je luttais contre et c’était une bataille de tous les instants. Il m’avait fallu trois longues années pour sortir de mon silence face à Fabre. Et désormais, face à lui, je ne me tairai plus.

— Pour revenir au sujet… Il y a une de mes anciennes élèves au cours de dessin, déclarai-je.

— Une élève d’ici ?

— Non. De mon collège d’avant. Courteline.

— Le collège où tu étais un sex-symbol ? demanda Audrey.

— Oui… Enfin. Y’avait que des vieux profs là-bas ! répondis-je sur la défensive.

— C’était un collège de bourges ? demanda Oscar.

— Oui. Pour me vendre l’établissement, le principal m’avait dit : « Vous connaissez la réputation du collège Courteline… Ici, les enseignants finissent leur carrière ! »

— Ha ha ha ! Bonjour l’hospice ! s’exclama Oscar.

— Je n’avais même pas trente ans… Pour les élèves, J’étais une vraie bouffée d’air frais !

— Une bouffée d’air frais ET d’excitation pour les gamines ! ajouta Audrey.

— Mais non ! m’écriai-je. Comme pour n’importe quel jeune prof !

À mes débuts, mon âge ne laissait pas les élèves indifférents. Je leur rappelais leurs grands frères, et cela amenait certains à  me tester ou à me provoquer, dans des postures viriles, défiant mon autorité et ma jauge de testostérone. Les filles, elles, pouffaient et rougissaient en me parlant, alimentant une sorte de fantasme collectif. Mais comme les petits garçons tombent amoureux de leur maîtresse, c’était mignon et innocent. Et une fois la trentaine passée, j’étais devenu un professeur comme tous les autres. Un vieux.

Mais Audrey ne pouvait pas s’arrêter à ces considérations générales :

— Tu ne racontes pas le coup des vestiaires à Oscar ?

Elle aimait toquer à la porte de ma morale, titillant mon caractère rigoureux et, selon elle, trop sérieux. C’était son petit plaisir coupable.

— Ça sent le dossier… dit Oscar.

— Mais pas du tout ! répondis-je. C’est juste, qu’on a retrouvé une inscription « j’aime Monsieur Garenne » dans le vestiaire des filles.

— C’est mignon, dit Oscar.

— C’est chaleur, oui ! s’écria Audrey. Imagine que ses petites élèves devaient se masturber avec leur ours en peluche en pensant à Alex !

Ils éclatèrent de rire devant cette vision des plus malsaines. À l’époque, lorsque l’agent d’entretien m’avait signalé le graffiti, un grand sourire aux lèvres, je n’en menais pas large. Si les collégiennes restaient sages, toute ambiguïté sexuelle était à proscrire.

— Cette conversation devient vraiment glauque, dis-je, espérant y couper court.

— Alex, fais pas ton coincé ! s’exclama Audrey.

— Franchement, Alex, tu t’es jamais masturbé en pensant à une de tes profs quand t’étais ado ? demanda Oscar.

Je répondis par la négative, sans en être parfaitement sûr.

—Je me rappelle de ma prof d’anglais, en terminale, ajouta-t-il. Elle mettait parfois un pantalon blanc serré avec un string. Ça nous fascinait tous.

— Il t’en faut peu, se moqua Audrey.

— Attends, il faut remettre ça dans l’époque : le string, c’était rare !

La nuit était tombée, ouvrant la porte aux sujets scabreux. J’aimais ce trio où j’étais moi-même, sans masque ni artifice. À force de jouer un rôle toute la journée face aux élèves, mon caractère se façonnait lentement, faisant de moi un être droit et froid, loin de l’étudiant enflammé que j’avais été. Avec mes deux amis, je me sentais jeune. Je n’étais plus le prof, issu d’une génération ancestrale, qui avait deux trains de retard sur ses élèves.

Le sujet des jeunes filles au lycée était sensible. Une fois le collège passé, elles prenaient de l’assurance, draguant ouvertement certains professeurs. Lorsqu’elles passaient la majorité, leur témérité décuplait autant que leur taux hormonal. Comme je ne rajeunissais pas, mes élèves me laissaient tranquille, préférant jeter leur dévolu sur les nouveaux stagiaires ou sur le professeur de philosophie. Les mathématiques n’alimentaient en effet que peu leur imaginaire érotique.

— Et la petite Chloé ? demanda Oscar.

— Quelle Chloé ?

— La gamine en terminale S. Je crois qu’elle en pince pour toi, Alex…

— N’importe quoi !

— Elle vient te voir systématiquement à chaque fin de cours pour te poser des questions, c’est louche !

Audrey se délectait de ces prétendues révélations. Pour son bonheur, Oscar surenchérit :

— Moi, elle ne me pose jamais de questions en physique-chimie …

— Oui, mais toi, tu es plus vieux, plaisanta Audrey.

— Et je suis infiniment plus beau que toi, ajoutai-je.

Oscar but une grande gorgée de bière, laissant les attaques dirigées contre lui s’éteindre. La roue avait tourné, mieux valait faire profil bas. Audrey enchaîna :

— Au fait, Alex, j’ai vu tes dessins sur Instagram, c’est différent de ce que tu fais d’habitude… Mais c’est bien aussi !

Les délais raccourcis de l’atelier mettaient à mal ma technique. J’étais habitué à peaufiner mes illustrations amoureusement pendant plusieurs jours. Mes dernières productions ne ressemblaient en rien à mes travaux précédents, accumulant les traits imprécis et les impuretés. J’avais décidé de les publier malgré tout sur mon blog. Ce dernier me donnait un but et un public, si ténu soit-il. La recherche de visiteurs, de commentaires et de « j’aime » était devenue une drogue dure. C’était ma sève, elle me nourrissait, me motivait et m’encourageait à continuer. Mais dans quel but ? Depuis des années, ma production graphique encombrait mon appartement. J’avais vu la peinture comme un hobby, une passion qui occupait mon temps et mon esprit. Mais depuis ma séparation, je sentais en moi une pulsion nouvelle, une créativité en sommeil qui ne demandait qu’à jaillir. Mais comment la libérer ? Comment briser les chaînes de ma médiocrité ? Cela m’avait poussé à m’inscrire à l’atelier. Il me fallait un mentor pour m’aider à expulser ce goudron, brûlant et collant, qui polluait mon âme.

Audrey suivait avec intérêt mes productions. Son enthousiasme dépassait le seul spectre de l’amitié. Une de mes illustrations ornait son salon, juste au-dessus de son canapé. Mon unique commande à ce jour.

— Tu vas parler de tes illustrations à ton atelier ? me demanda-t-elle. Ça te ferait de la pub !

— Je ne pense pas, non, répondis-je.

Avant mon inscription, j’avais bien l’intention de partir en quête de nouveaux fans. Mais la présence de Zoé me freinait. Je n’avais aucune envie de mélanger vie privée et publique. Surtout quand cela impliquait de la nudité.

Ma réponse négative déçut Audrey. Elle s’alluma une cigarette en signe de bouderie et se tut. À ce moment-là, mon téléphone sonna. À la lecture de la destinataire du SMS, je me décomposai.

— Quelque chose ne va pas ? demanda Audrey.

— C’est Sophie.

Nouveau silence dans le trio. Audrey me mit la main sur l’épaule en signe de soutien.

— Rien de grave ? ajouta Oscar.

— Non, non…

— Si tu te voyais, on dirait un zombie. D’un coup. C’est impressionnant.

— Je répondrai demain, dis-je. Ce soir, c’est la fête !

Nous continuâmes à parler quelques minutes, mais l’euphorie était passée. La nuit tombée, les lumières artificielles illuminèrent la place de couleurs improbables. Même les voitures se faisaient rares en cette fin de journée. Oscar récupéra son vélo et fila vers la Porte des Lilas. En partant, il hurla, le point rageur :

— Victory !

 Audrey rentrait à pied. Elle m’accompagna jusqu’à la bouche du métro. Aux portes de l’escalier, alors qu’elle me faisait la bise, elle me murmura :

— Si tu n’assumes pas ton statut d’artiste, tu n’en seras jamais un.

Elle me regarda gravement un instant et partit sans un autre mot.

Annotations

Recommandations

Caiuspupus
Ce roman en cours d'écriture est la suite de Crimes et champignons, mais doit pouvoir se lire indépendamment.
7
19
111
45
Ingrid Romane
Plongez au cœur des tumultes d'un quotidien bien banal.

Premier texte de mon manuscrit en cours de préparation.
Tous commentaires, remarques, corrections, avis seront les bienvenus !
Mon livre rassemblera une quinzaine de récits retraçant des tranches de vie, immortalisant des rencontres marquantes, témoignant d'une profession bien peu connue.
16
36
60
17
Oreleï
Après de longs mois vides et creux, l'envie de raconter de nouveaux des histoires.
Voilà donc un carnet de jeux et d'exercices, pour remettre le pied à l'étrier de l'écriture.
5
12
13
3

Vous aimez lire Alexis Garehn ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0