L'élection

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7 octobre 2016. Élections internes. La guerre froide avait envahi la salle des professeurs comme une chape de plomb. Un rideau de fer se dressait au milieu des enseignants, séparant le bon grain de l’ivraie. En lieu et place de l’élection, un référendum se tenait contre nous, l’Axe du Mal. L’habituel « Alexis » devenait un « Monsieur Garenne » qui n’avait rien d’une formule de politesse. Les regards en disaient long ; les silences hurlaient leur désaccord.

 Depuis le matin, nos opposants visitaient leurs fidèles, les sommant d'aller voter. Un bulletin tardif était le signe d'un manque de conviction.  Pour combattre ce harcèlement aucunement moral, nous nous succédions dans la salle de réunion, surveillant le bon déroulement du scrutin. La journée serait longue, avec les résultats comme délivrance ou pénitence. C’était selon. Le SNES comptait bien nous écraser et profiter de sa victoire pour couper court à toute velléité d’opposition.

Le vote se tenait au sein d'un petit local exigu, encombré en son centre d’une lourde table. L’isoloir avait été installé près des fenêtres, forçant les électeurs à se contorsionner. Mieux valait être motivé pour faire entendre sa voix ! Hervé Berberian, le proviseur, sourit à mon arrivée. Henri Fabre se contenta d’un regard condescendant. Audrey rassembla ses affaires en vitesse et se leva. Elle me souffla un « bon courage ! » de mauvaise augure avant de refermer la porte, m’emprisonnant dans la cage aux fauves.

Je m’assis sans un mot. J’avais prévu un paquet de copies à corriger, rempart contre les piques annoncées de mon collègue syndicaliste. Feindre la concentration et imposer un silence studieux. C’était mon leitmotiv. Mais Fabre avait de la bouteille et balaierait mon stratagème comme un château de cartes. Il avait combattu et survécu à quatre réformes majeures. Face à ce vétéran aguerri, je n’étais qu’un troufion de deuxième classe.

— Ha ! Je reconnais bien là Monsieur Garenne ! s’exclama-t-il bruyamment. Toujours à corriger des copies !

Je levai les yeux et replongeai aussitôt dans mon travail sans ouvrir la bouche. Surtout, ne pas entrer dans le jeu.

— Je croyais qu'il corrigeait parce que j'étais là… plaisanta le proviseur.

— Surtout pas ! répondit l’autre. On peut voir qu’il ne fait pas une évaluation sommative ! Ça ne répond pas aux textes… Alors il ne devrait pas faire ça devant vous !

Fabre était la lourdeur même. La finesse n’existait pas dans son monde. Il mettait les pieds dans le plat et vous jetait le contenu au visage. Tergiverser était une perte de temps.

— Je croyais que ce genre d'évaluation vous déplaisait Monsieur Fabre, répondit Berberian. Lors de la mise en place de la dernière réforme, vous avez été assez clair…

— Mais j'assume mes positions, moi ! Je les exprime ! Et devant l'inspecteur, je lui explique ma façon de penser ! J'ai de l'expérience, je sais ce qui marche…

La discussion prenait, le silence s’effondrait. J'espérais rester en dehors des polémiques didactiques, mais c'était sans compter sur Berberian et son esprit taquin :

— Ainsi donc, Monsieur Garenne, vous évaluez à l’ancienne ?

Me voilà obligé de me justifier. Et devant Fabre ! Quelle humiliation ! Mais le proviseur aimait crever les abcès.

— Je prépare les élèves au bac. Il faut bien leur donner le même genre de sujets pour qu’ils s’en sortent le jour de l’examen, plaidai-je.

— Je trouve ça vraiment dommage qu’on les fasse bachoter, regretta Henri Fabre. On fabrique des robots au lieu de former les citoyens de demain.

— L’un n’empêche pas l’autre, rétorquai-je. Et un citoyen sans le bac n’ira pas loin.

— Mais le bac devrait être le moyen, pas le but ! s’écria-t-il. Par exemple, en maths vous bossez sur de l’abstrait. C’est dur pour les gamins ! Il faudrait donner plus de sens à tout ça, non ?

— Depuis quand tu es inspecteur de mathématiques ? lâchai-je malgré moi. Si je fus surpris par mon agressivité, Fabre le fut plus encore. Perdant sa dégaine de gros lourd blagueur, il se rembrunit d'un coup.

— On fait le même boulot, on peut en parler quand même ! répondit le moustachu. C’est toujours comme ça avec vous, on peut pas discuter !

— Qui ça, « vous » ? demandai-je.

Le syndicaliste se tortilla sur sa chaise. Il ne s’attendait pas à autant de répondant. Nous avions toujours fait vœux de silence face au SNES. Nous refusions toute discussion, nous plongeant dans nos smartphones lorsqu’une polémique naissait. Ce mutisme rebelle les rendait fous ! En refusant la soumission passive, je sentis Fabre déstabilisé. Et en moi, l’euphorie bouillonnait dans mes veines. Le pacifisme avait ses limites qu’il était temps de franchir.

Henri marmonna quelques mots inintelligibles et se concentra sur son téléphone portable. Finalement, il utilisait les mêmes techniques de défense que nous. Berberian arbora un rictus de satisfaction. Il nous avait encouragé à mener dissidence. Il nous couvait d’une main paternelle, nous les « jeunes pousses de l’Éducation Nationale qui mettraient à mal le corporatisme d’antan ».  Il considérait que le monde, la société, les élèves changeaient. Les enseignants ne devaient-il pas prendre le train en marche et accompagner les évolutions d’aujourd’hui ? Les syndicalistes étaient des chênes centenaires, enracinés dans une terre desséchée. À nous d’être la tempête qui les arracheraient du sol.

Alors que le silence avait repris ses droits, plombant l’atmosphère, une collègue entra dans la salle. Elle s’arrêta nette devant les trois paires d’yeux qui la fixèrent.

— Bonjour Madame Sattouf, l’accueillit Berberian. Venez donc faire votre devoir !

Jasmina Sattouf baissa les yeux, intimidée par l’assistance pourtant peu nombreuse. Nous l’avions classée dans la catégorie « inconnu ». L’enseignante d’Anglais correspondait aux professeurs médians du lycée : ni dynamique, ni incompétente, ni idéologue, ni grande gueule… Elle attendait que les réunions passent sans dire un mot, faisait la morte en conseils de classe en évitant soigneusement de prendre position… Son investissement se limitait au strict minimum. Plus que le ventre mou, c’étaient les couilles molles de l’établissement. Ils ne gênaient personne, mais si tout le monde était ainsi, le lycée péricliterait.

— Salut Jasmina. Tu sors du cours avec les


STMG [1] ?

— Oui.

— Tu les as en demi groupes, non ?

La rhétorique du syndicaliste s’installait, subtile comme un éléphant dans un magasin de porcelaine. Jasmina restait sourde aux sous-entendus de Fabre :

— Oui.

— Ils sont durs les STMG… ajouta-t-il. Heureusement qu’on a les dédoublements…

— Mais vous n’avez pas les STMG cette année Monsieur Fabre, contra Berberian.

— Je sais ce qu’il se passe dans ce lycée, Monsieur le Proviseur. C’est mon devoir de syndicaliste !

Berberian ignora la remarque et invita la professeure d’Anglais à voter. Fabre avait essayé de lui rappeler leurs luttes. Le SNES était de tous les combats, c’est pour cela qu’il en perdait beaucoup.

Madame Sattouf mis son bulletin dans l’urne, émargea en vitesse et fuit la salle comme la peste. Fabre sortit une feuille Excel et cocha une case devant le nom de Jasmina. La chasse aux sorcières était lancée.

Après une heure de cette ambiance chaleureuse, la sonnerie me libéra. Je retournai en classe, laissant ma place d’observateur à Oscar. Je croisai ce dernier dans les couloirs. Il rayonnait. Son passé de syndicaliste lui avait donné goût à la lutte. Il affronterait Fabre avec fougue, lors de joutes verbales incisives.

— Ne t’inquiète pas. J’ai parlé avec quelques collègues à la récréation. Ça s’annonce bien pour nous, annonça-t-il.

Je me demandai qui avait pu lui dire quoi. Notre objectif premier était d’avoir au moins un poste pour pouvoir nous exprimer. Lors des dernières grèves, nos représentants avaient porté le combat de manière agressive et passéiste, cherchant un rapport de force avec lequel elle ne pouvait pas gagner. Le rectorat nous avait traité avec mépris, nous jetant des heures en plus comme on donne une pièce à un mendiant trop insistant. Le SNES avait fait traîné la grève « pour l’honneur », amputant ma fiche de paye de plusieurs centaines d’euros. Les questions d’honneur, en 2016, avaient-elles encore leur place ? Avec les autres, nous en avions gardé un goût amer et, autour d’un verre, nous avions commencé à parler de l’idée de monter une liste d’opposition.

Je laissai Oscar rejoindre la salle de vote et rejoignit mes élèves. Ils furent déçus de me voir, déjà persuadés de mon absence. Je m’excusais de mon retard, mais la fausse joie que je leur avais donnée les rendit moroses et boudeurs. L’ambiance en classe moins lourde qu’en salle de réunion, mais ma fébrilité atteignait les élèves. Ils sentaient cette tension, cette atmosphère de fin de règne. Comment auraient-ils pu imaginer les luttes de pouvoir qui agitaient la salle des professeurs ? Et pourtant, c’était pour eux que tout se jouait. Je fis cours sans conviction, l’esprit ailleurs, pollué par l’étendue des possibles. Que d’excitation, d’angoisse et d’espoir mêlés ! Les mois prochains allaient être marqués au fer rouge par la sentence, irrévocable, du résultat du vote qui approchait. Et les minutes s’égrenaient, aussi lente que l’esprit d’un élève à huit heures du matin. Dans deux heures, les résultats tomberaient. Avec nos têtes ?

Nouvelle sonnerie. Les élèves fuient rapidement la salle, comme un troupeau sans berger. Il fallait voir le spectacle à midi, lorsque, affamés, ils se précipitaient vers la cantine. Leur humanité s’effaçait, les transformant en bêtes sauvages. Pour une fois, je fis preuve d’impatience également. Je poussai les derniers partants dehors et filai vers la salle de réunion. À cette heure-ci, les couloirs se vidaient rapidement. Peu de classes avaient cours le vendredi après-midi. Les grands espaces du collège, vidés de leurs substances, avaient un aspect post-apocalyptique. Plus aucun signe de vie dans les locaux, des papiers gras un peu partout, de vagues odeurs organiques... Il ne me manquait plus qu’un élève au petit matin, façon zombie, pour faire croire à un film catastrophe.

En entrant dans la salle, je m’arrêtai net. Clarence  Rosinski me regardait. Ses traits se durcirent en un éclair. L’air crépita, surchargé de haine : des années à s’engueuler sur tout, à n’être d’accord sur rien, à faire preuve de mauvaise foi, de mauvaise volonté et de mauvais esprit. Impossible de travailler ensemble, sur quoi que ce soit. J’attendais sa mutation avec impatience, et sans doute faisait-elle de même. À quand sa capitulation ?

Et pourtant, elle était si belle, d’une froideur exquise. Les années coulaient sur elle sans l’atteindre. Ses grossesses n’avaient pas su ternir sa beauté. Ma haine envers elle entraînait un désir irrépressible, une envie d’humiliation sexuelle si intense, que j’aimais me masturber en l’imaginant soumise à mes caprices. C’était délicieusement malsain, une façon comme une autre de supporter sa présence.

Si Clarence avait eu idée de mes fantasmes, elle les aurait utilisés contre moi. Son ignorance me préservait et je craignais toujours qu’elle s’en aperçoive. J’évitai sa présence, son regard et ses lèvres charnues, prêtes à m’engloutir. Pour l’heure, elle traçait une figure géométrique sur un calque. Je n’avais plus aucune copie, ni rien d’autre du même acabit. Je sortis mon roman et essayai de me concentrer sur ma lecture. Mais Berberian veillait au grain :

— Tiens ! Vous lisez Kerouac ?

— Oui.

— Un besoin de grands espaces peut-être ? plaisanta-t-il.

— Pas du tout ! Je suis bien trop attaché à mon confort pour voyager comme lui ! Mais cette vie, ce besoin de bouger, c’est fascinant.

— Je comprends que ça vous fascine… Un prof, c’est très sédentaire… ironisa-t-il.

Je ris de bon cœur, relâchant ma tension. Clarence leva les yeux. Dès qu’elle aurait trouvé sa répartie, elle nous fouetterait en un coup de langue.

— Ça déplaisait beaucoup à mon maître de thèse, mon amour pour Kerouac. Il ne jurait que par la littérature française. Mais j’avais fait mai 68. Je rêvais de partir en stop au Népal ou n’importe où d’autre !

— Si vous aviez lu Les Chemins de Katmandou de Barjavel, ça vous aurait dissuadé !

— Quel merveilleux livre ! Barjavel, toute ma jeunesse ! Décidément, vous avez des goûts très sûrs.

— C’est ma prof de français qui m’a fait découvrir Barjavel quand j’étais ado. C’était La Nuit des temps, en 3ème je crois. Je me rappelle qu’il y avait une scène explicite avec une phrase du genre « son sexe dressé la pénétra ». Ça avait laissé la classe complètement abasourdie !

— En 3ème ? Vraiment ?

— On avait découvert que la lecture pouvait être émoustillante ! Quel choc ! dis-je. Du coup, c’est depuis ce bouquin que je me suis mis à lire !

Nouveaux rires.

— Comme quoi, cette prof a eu une grande influence sur moi, ajoutai-je.

— C’est le rôle des enseignants, non ? répliqua Berberian. Marquer la vie d’un élève.

Clarence ne pouvait pas laisser passer cette remarque. Un enseignant devait être désintéressé et rester de marbre devant la gloire et l’argent.

— Personnellement, je ne fais pas cours pour que mes élèves m’adulent ensuite, déclara Madame Rosinski. S’ils comprennent ce que je leur apprends, c’est déjà une formidable réussite et ça me suffit.

Éblouis par son altruisme, nous restâmes silencieux. Elle avait l’art de couper court aux conversations. Elle s’immisçait tel un serpent et mordait quand on avait oublié sa présence, crachant son venin. La gêne installée, elle reprit sa construction géométrique. Berberian me regarda, attristé, puis parcourut la liste d’émargement. La participation s’annonçait exceptionnelle. Alors qu’elle dépassait péniblement les cinquante pourcents l’année dernière, on atteindrait les quatre-vingt-dix pourcents aujourd’hui. La fin du parti unique avait redonné un intérêt à nos élections internes. Les anciens abstentionnistes allaient-ils se reporter sur nous ? Ou le harcèlement de nos opposants avait-il porté ses fruits ? Les votants entraient, gênés et repartaient sans un mot pour la plupart. Dans ce grand lycée, je ne connaissais pas la moitié des enseignants. Certains ne mettaient même jamais les pieds en salle des professeurs, se calfeutrant dans leur salle de cours.

Jean-Pierre Bianco, un enseignant du SNES, entra dans la pièce et s’assit à côté de Clarence. Ils échangèrent quelques banalités, puis il sortit l’exemplaire du jour de Libération. Au bout de quelques minutes, nous échangeâmes un regard avec Berberian. Il n’était pas autorisé plus d’une personne par liste pour surveiller le scrutin, afin d’éviter toute pression lors du vote. Visiblement, Rosinki n’avait pas prévu de s’en aller, démarrant une correction de copies pendant que Bianco lisait.

— Excusez-moi, dit le proviseur, mais vous ne pouvez pas rester ici tous les deux.

— Ha oui ? répliqua Clarence.

— L’un de vous doit sortir.

— C’est dommage, on est bien ici, répondit Bianco. C’est calme.

Les deux syndicalistes cherchaient à irriter Berberian. La Méditerranée avait doté le proviseur d’un caractère sanguin. Prompt à la colère, cela lui avait valu nombre de situations explosives au sein de l’établissement. Les deux enseignants voulaient l’exciter pour qu’il prenne position. En le poussant un peu, il pourrait presque dire qu’il avait voté pour nous et qu’il espérait qu’ils perdraient. Ce serait désastreux ! Et Berberian bouillait déjà, je le sentais. Il fallait qu’il garde ses nerfs.

— Il me semble que vous avez suffisamment prouvé par le passé combien vous connaissiez les textes et souhaitiez qu’ils soient appliqués à la lettre pour ne pas les transgresser aujourd’hui, dit le proviseur. Ce serait dommage que le procès verbal le mentionne…

— C’est bon, je vais sortir, s’écria Clarence. Je ne voudrais pas être la cause d’un scandale ! C’est tellement grave !

Berberian avait finement joué contre les deux syndicalistes. Spécialistes des textes, ils menaient une guerre d’usure. Pas un mètre de terrain n’était abandonné. Il fallait gratter, jusqu’au bout, tout le temps.

Clarence sortit, à mon grand soulagement, nous laissant en compagnie de Bianco, le gros chauve qui avait déjà retardé sa retraite deux fois à notre grand désarroi. Comment quelqu’un qui avait manifesté contre le report de l’âge de la retraite pouvait-il ainsi repousser son propre départ ? Un jour, il m’en avait parlé lorsque je n’étais pas encore catégorisé comme un traître à l’Éducation. Il m’avait dit que « sa mission n’était pas finie ». Martine, notre spécialiste ès ragots, disait qu’il souhaitait s’acheter une maison dans l’Hérault.

Comme l’enseignant de français lisait son journal, nous ignorant copieusement, Berberian et moi reprirent notre conversation littéraire.

— Monsieur Garenne, si vous êtes fascinés par Kerouac, vous devriez lire John Fante, dit le proviseur.

— Ha oui ?

— Ce n’est pas la beat generation, c’est avant, mais il y a des similitudes. Le CDI doit avoir ça. Vous devriez demander à Madame Petersen.

— Je verrai ça. Il faut que je commence par quel livre ? demandai-je.

— Très bonne question ! dit-il, enthousiaste. John Fante s’est beaucoup inspiré de sa vie et s’est créé un double, Bandini. Mais son premier roman, Sur la route de Los Angeles a été refusé d’abord, trop subversif pour l’époque !

— Du coup, ça donne envie le lire celui-là… avançai-je.

— C’est mon préféré et de loin… C’est l’histoire d’un jeune italo-américain qui vit dans une grande pauvreté avec sa mère, grenouille de bénitier et sa sœur. Il cherche à s’intégrer, c’est le rêve américain vu d’en bas.

Jean-Pierre Bianco, qui ne perdait pas une miette de ce que l’on disait, baissa son journal et nous regarda intensément.

— Vous savez, Fante, est un auteur qui me parle, déclara-t-il. Je viens d’une famille italienne immigrée, alors son histoire, c’est un peu la mienne.

Le professeur de français jetait au visage de tout le monde ses parents étrangers comme une preuve de sa légitimité d’homme de gauche. Au lycée, on connaissait tous son histoire : des parents qui fuient le fascisme et se réfugient en France. La République qui les accueille et l’ascenseur social qui lui permet de devenir professeur. Son père qui pleure lorsqu’il obtint le CAPES. Sa vie à Bagnolet. Après des années à la raconter, Bianco avait su l’enjoliver. Il racontait souvent qu’il écrirait sur ses parents un jour. À soixante-quatre ans, il était temps qu’il s’y mette.

Ainsi, le professeur nous parla de John Fante comme il aurait parlé de n’importe quoi d’italien. Nous aurions évoqué des spaghettis que cela aurait abouti au même résultat. Notre discussion était une nouvelle fois ruinée. Je notai le nom de John Fante, me promettant d’aller voir Amandine pour récupérer ses ouvrages. Rendre visite à la documentaliste était toujours un plaisir.

Alors que l’échéance approchait, les différents candidats furent autorisés à pénétrer dans la salle. Nous n’étions pas tous là. Au SNES, ils étaient quatre : Rosinki, Fabre, Bianco et Plessix, une collègue de SVT. Seuls Audrey et Oscar m’accompagnait, les autres préférant à juste titre siroter leur apéro du vendredi soir. Nous étions face à face, de chaque côté de la table. Berberian était tendu, comme nous tous.

— Bon, il est dix-huit heures à ma montre… Je pense qu’on peut passer au dépouillement. À moins que ma montre n’avance ?

Nous acquiesçâmes et il compta les bulletins. J’avais la gorge sèche. De légers frissons me parcouraient l’échine, signe de mon anxiété. Audrey fixait son portable, refusant de regarder quiconque. Sa jambe tremblait. Je ne l’avais jamais vue ainsi, si fragile. Je voulus lui prendre la main pour la rassurer, mais il y avait les autres autour. Et puis, il était trop tard. Que faisions-nous ici ? Pourquoi nous être mis dans cette situation ? Seuls face au syndicat tout puissant, expérimenté et soutenu par la majorité des professeurs, quelle chance avions-nous ? Oscar nous avait lancé là-dedans. Il avait raison, sur le fond. On ne pouvait plus accepter cette situation. Mais humainement ? Quel en serait l’impact sur nos vies ? Oscar se tenait droit, le menton haut, plein de confiance. Je ne lui en voulais pas de m’avoir poussé à m’engager. Par son enthousiasme et ses convictions, il avait fait de moi un homme meilleur.

Berberian commença le dépouillement. Les noms des listes alternaient selon les bulletins : « SNES », « Liste diverse ». Le proviseur décomptait les papiers, vérifiant si le nombre de votes correspondait au nombre de votants. Les deux piles grandissaient à vue d’œil. Je combinais mentalement les scores ; Fabre tenait sa comptabilité sur papier. Les deux listes se tenaient au coude à coude, se disputant la tête. Rien que ça, c’était déjà une victoire ! Nous espérions un ou deux sièges, nous les aurions ce soir. Berberian, cachait sa satisfaction. Il devait rester neutre, même en apparence. Mais intérieurement, il jubilait autant que moi. Tout mon corps vibrait d’excitation. Mes poumons oubliaient de respirer, m’asphyxiant de stress.

Le décompte général terminé, je savais que nous avions gagné. Je regardais Oscar. Il me fixait d’un air triomphant. Ses yeux brillants me parlaient comme si nous ne faisions qu’un : « On a gagné, on les a détruit ! On l’a fait ! »

Les messes basses, les attaques, les désaveux publics, les humiliations… Tout me remontait à la gorge avec délectation. J’en tremblais. Je voulais hurler, rire, exulter, mais je restai digne. Face à nous, nos opposants vibraient de haine. Je soutins le regard de Fabre, le défiant de s’exprimer. Et il se tut. La majorité silencieuse avait balayé les grandes gueules.


[1]           Sciences et Technologie du Management et de la Gestion

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