Premier cours

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Lorsque je me rendis au premier cours d’aquarelle, ma motivation était revenue. L’acquisition de matériel avait stimulé mon envie de dessiner. Ce mardi, le soleil dominait le ciel, projetant ses rayons contre les façades. Les fenêtres irradiaient la lumière vers la rue exposant les Parisiennes qui buvaient en terrasse aux regards et aux désirs des passants.

Devant l’école, la petite gardienne montait la garde. Elle avait les cheveux au carré, symbole de son implacable sens du devoir. Elle me demanda ma carte d’adhérent et je la lui montrai avec un sourire. Elle ne me le rendit pas et m’indiqua le banc, m’ordonnant d’attendre que la professeure arrive. Deux femmes patientaient déjà. La première, relativement jeune – c’est-à-dire ne dépassant pas la cinquantaine – pianotait sur son smartphone. La seconde, plus âgée et suintant la graisse, me regardait avec un regard béât. Visiblement, elle souhaitait copiner à l’atelier. Ma bonne humeur ne suffisant pas encore à cette socialisation, je sortis mon portable et me lançai dans une partie de scrabble contre Audrey. Je savais qu’elle allait m’humilier, mais je n’aurais pas à soutenir une conversation sur le temps qu’il faisait.

Le couloir se remplit petit à petit et Ingrid finit par se montrer. Après un « bonjour » toujours aussi sec, nous la suivîmes docilement vers l’atelier. J’avais hâte de juger ma professeure sur sa pédagogie. Qu’elle soit aussi froide qu’un iceberg ne serait rien si elle m’aidait à progresser.

Ingrid nous divisa arbitrairement en deux groupes. Le premier ferait du modèle vivant, des croquis de courtes durées. Le second s’occuperait de plâtres sur des temps plus longs. Je fus jeté dans la fosse dédiée au nu académique. J’allais chercher un perroquet et un tabouret au fond de salle. Mon siège était maculé de tâches de peinture, si bien que j’hésitai à m’y asseoir. Je m’installai à contrecœur, devant l’estrade, redoutant pour l’intégrité de mon pantalon. Patrick, vint me voir immédiatement, l’air inquiet.

— Tu ne dois pas te mettre ici, Alexis.

— Ha bon ? Pourquoi ?

— Sur le sol, il y a une croix, expliqua-t-il. Il ne faut pas s’y installer.

En effet, sur le sol, je m’avisai de deux bouts de scotchs croisés sur le carrelage.

— Mais… Pourquoi ? demandai-je.

— Avec Ingrid, il ne faut pas trop se poser de questions. C’est pour qu’elle puisse passer facilement entre les élèves.

— D’accord. Donc, je fais quoi ? Je me recule un peu ?

— Oui. Voilà !

Je le remerciai de son conseil et observai les autres élèves. Ils étaient un public attendant le début de la représentation. Ils discutaient, pianotaient sur leur téléphone, taillaient leur crayon... D’autres, comme moi, regardaient les autres. C’était le cas de la jeune fille, unique spécimen de moins de vingt-cinq ans, qui me fixait d’un air étrange. Lorsque je croisai son retard, elle le détourna immédiatement, se lançant dans une observation minutieuse de sa feuille blanche.

Le modèle se présenta enfin, drapé d’un court peignoir blanc. La femme était âgée, bien trop pour poser. Elle monta difficilement sur l’estrade, se débarrassa de son vêtement d’un geste ample et s’installa sur le tabouret. Elle releva la tête avec majesté, fixant le vide, attendant que les minutes s’égrènent.

Son corps décharné respirait la misère. Le temps l’avait ravagé, et la maigreur de ses membres me troubla en un instant. Son cou n’était plus qu’un creux cerné de ses jugulaires saillantes. Ses seins flétris retombaient sur un abdomen proéminent et arrondi qui rappelait les photos d’enfants affamés. C’était le corps d’une écorchée : si elle avait une peau, elle ne cachait rien. Chaque muscle se montrait dans une impudique crudité. Quel dénuement poussait cette vieille femme à s’afficher ainsi à soixante-dix ans passés ?

— Pose de dix minutes, annonça la professeure.

Ce fut là notre seule consigne. Les élèves se mirent à dessiner fébrilement, se battant contre la montre. En un instant, j’oubliai le corps du modèle, me concentrant sur mon dessin. Les courbes apparurent, incertaines, définissant un corps aux proportions douteuses. J’étais tendu. Mon poignet crispé refusait d’offrir un peu de souplesse. Je m'estimais bon dessinateur ; je me trompais. Face aux limites de temps, je n'arrivais plus à peaufiner mon trait. Je me crispai, hésitai et tremblai, ne me reconnaissant plus. Ingrid, lorsqu'elle regarda mes productions, plaqua un doigt accusateur sur mes erreurs de proportion. Moi, l'enseignant, me retrouvait dans un rôle d'élève qui m'humiliait.

La première pause fut la bienvenue. Le modèle remit un vêtement et disparut en coulisses. Après une heure de dessin, j’avais bien besoin de me détendre. Je me levai pour me dégourdir les jambes, hésitant à aller parler à quiconque. Patrick, le seul à m’avoir adressé la parole, était occupé à griffonner une cruche, au sens propre du terme. Ingrid lui reprochait ses ellipses mal construites, qui « manquaient d’élégance ». Je n’osai pas le déranger et décidai de faire le tour des autres élèves, afin de voir ce qu’ils avaient dans le ventre. S'il y avait bien quelque chose que l'histoire de l'Art nous avait appris, c'était que l'esthétisme était affaire de culture et de subjectivité. Pourtant, le premier cours fut l'occasion de nous jauger. Nos regards scrutaient en coin les dessins des autres, élaborant une hiérarchie toute personnelle, cherchant notre rang respectif. Si je me jugeais dans le haut du panier, certains me poussaient à l'humilité. Mes défauts me sautaient au visage, révélant un trait puéril, sans personnalité, ni dynamisme. Je n’étais qu’un laborieux, la pire des espèces des artistes.

Les élèves se flattaient entre eux, se rassurant sur leur talent supposé. Ingrid était elle inflexible. Tout compliment ne se serait qu’arraché après des semaines de lutte. Mieux valait les chercher ailleurs.

Autour de Patrick, des femmes s’étaient attroupées. Certainement des habituées, des anciennes que le connaissait de longue date. L’homme avait de la bouteille et un sacré coup de crayon. Sa production était classique, mais parfaitement maîtrisée. Cela lui conférait le rôle de mâle alpha de l’atelier.

D’un claquement de mains, Ingrid annonça la fin de la récréation. Nous nous installâmes de nouveau sur nos tabourets et le modèle rejoint l’estrade, prenant une nouvelle pose. Mon fantasme d’une étudiante posant pour arrondir ses fins de mois avait volé en éclat et c’était avec tristesse que je me remis au travail. Mes dessins perdaient d’autant plus de leur dynamisme. Gêné par la maigreur de la vieille femme, je peinais à me détacher de l’image de son corps. Mon dessin s’écroulait comme un château de carte et je désespérais devant mes croquis. J’étais en pleine régression.

Une heure plus tard, la deuxième pause arriva. Déprimé, je restai assis et observai ce petit monde qui s’affairait, se congratulant de leurs travaux médiocres.

Au sein de l’atelier, trois jeunes gens menaient la résistance. Ma personne mise à part, un Espagnol égayait le cours de son accent chantant. Il devait avoir près de trente ans. Les femmes se pressaient déjà autour de lui comme des moucherons sur une lampe à incandescence. Sous prétexte d'une origine méditerranéenne, ses paroles étaient bues comme de l'or pur. Nulle réaction de jalousie de ma part, c'était mon féminisme qui était piqué à vif. Tant que le sexe des femmes resterait faible face aux charmes latins, leurs causes seraient perdues. Et dès le premier cours, je le détestai déjà.

La benjamine du groupe devait être étudiante. La petite brune semblait décontenancée devant l'âge moyen du groupe. Si cela me gênait, j'imaginais bien ce qu'elle avait du ressentir avec quinze ans de moins. Pour elle, j'appartenais à la catégorie des vieux, à peine plus jeunes que mes congénères. Quelle curieuse existence l'avait menée dans ces lieux ? Étudiant la journée, pourquoi ressentait-elle encore le besoin d'apprendre sur ses soirées ? À ma surprise, elle s’approcha de moi, hésitante, comme un animal qui se laisserait apprivoiser.

— Bonjour, Monsieur, dit-elle simplement.

Je me pris dix ans d’un coup. Seuls mes élèves s’adressaient à moi ainsi.

— Heu… Bonjour, Mademoiselle, répondis-je décontenancé, me vieillissant d’autant plus.

— Vous ne vous souvenez pas de moi ?

Mon cerveau s’activa, enclenchant les processus de la mémoire, déterrant les dossiers les plus enfouis. Je la scrutai, cherchant un déclencheur. Un air familier m’apparut et les connexions se produirent jusqu’à la déduction finale.

— Oui. Je me souviens de toi. Je t’ai eu comme élève. C’était à Courteline, non ?

Elle sourit, satisfaite.

— Vous vous souvenez de comment je m’appelle ? demanda-t-elle, joueuse.

Les prénoms. Ma faille. Un handicap pour l’enseignant que j’étais. Et les élèves ne me pardonnaient jamais mes erreurs, se vexant dès que j’achoppais sur leur patronyme.

— Zoé, tentai-je.

Son visage s’épanouit, plein de fierté. J’avais vu juste. Mais un silence s’installa immédiatement après, gêné. Qu’il était difficile de parler avec d’anciens élèves ! J’embrayai sur l’école, le sujet facile par excellence dans cette situation. Elle étudiait les arts plastiques à la fac de Saint Denis, se destinant à une carrière dans le graphisme. Elle n’était déjà plus au lycée. Les élèves, décidément, grandissaient trop vite ! Elle souhaitait intégrer une école prestigieuse : Boulle, Les Gobelins ou d’autres établissements du même acabit. L’atelier des Beaux Arts devait l’aider à préparer les concours d’entrée.

— J’aurais jamais cru vous croiser ici, dit-elle. Je vous voyais pas trop comme un artiste.

Elle rougit un peu, confuse.

— Enfin… Je veux dire… Comme vous êtes prof de maths…

Cette réflexion me collait à la peau, telle une tâche de gras tenace. Un esprit empreint de logique effacerait-il toute sensibilité ? Même si j’avais l’habitude de cette remarque, je ne pus m’empêcher d’y répondre, prenant ce ton professoral qui me déplaisait tant :

— Tu sais, il y a une différence entre ce que tu fais au travail et ce que tu fais dans la vie privée. On ne cumule pas toujours passion et boulot.

— Moi, j’essaie, répondit Zoé. Je me dis qu’à mon âge, si je n’essaie pas, je ne le ferai jamais.

Au contact de la jeune fille, je sentais profondément les années peser sur mes épaules. Une sensation des plus désagréables. Je me revoyais à son âge, optant pour un choix opposé, partant en classes préparatoires. Je voulais un métier stable qui me permettrait, en toute quiétude, de développer mes loisirs. Elle choisissait un parcours qui lui imposerait de garder l’équilibre à tout instant.

— Le milieu du graphisme est difficile, avançai-je.

Je jouais le rôle du père. Quelle ironie !

— Je sais. Mais il ne faut pas reculer devant l’obstacle, non ?

Des bribes de souvenirs de Zoé revenaient à la surface. Je retrouvai une jeune fille qui avait du caractère, qui savait ce qu’elle voulait et ne laissait pas les autres l’influencer. À l’époque, elle n’avait que quatorze ans et déjà une vraie maturité. Sa détermination et son ambition me plaisaient.

Ingrid nous renvoya dessiner d’un claquement de mains et je laissai Zoé avec un « dessine bien ! » consensuel. J’eue bien du mal à me concentrer jusqu’à la fin de la séance. Zoé était une gamine sympathique, l’archétype même de la bonne élève chouchoute de ses professeurs. Mais sa présence empiétait sur mon intimité. Même si cela remontait à mon ancien établissement, le collège Courteline, je préférai garder secrètes mes activités de peintre, surtout quand cela incluait du modèle vivant. L’intérêt du nu académique restait opaque à nombre de personnes, et la machine paranoïaque pouvait vite s’enclencher : un professeur dessinant des modèles dénudés devenant un dangereux pédophile en puissance. La formation des IUFM – qu’ils brûlent en Enfer - alimentait cette psychose, invoquant des anecdotes effrayantes où l’enseignant innocent, naïf même, se retrouvait accusé de pensées impures, de gestes déplacés, voire pire encore. Toute entrave à la normalité et à la moralité se révélait un danger potentiel pour les jeunes oies blanches qu’étaient nos élèves. Cela me poussait à la plus grande prudence. J’avais lu qu’en Allemagne, on avait demandé à des professeurs – masculins uniquement – de déclarer sur l’honneur ne pas consulter des sites à caractère pornographique. À Berlin, l’historique de mon navigateur internet m’aurait fait renvoyer.

Une fois encore, je rentrai du cours l’esprit teinté de morosité. Ingrid nous imposait des contraintes techniques éprouvantes qui m’obligeaient à repenser mon dessin. J’avais souhaité cette exigence, mais elle n’en était pas moins violente à vivre. Mes croquis exposaient leur laideur, façonnés d’un trait crispé et malhabile. Je régressais, pour mieux progresser. Les anciens élèves produisaient eux des dessins incroyables, d’un dynamisme explosif. Le fait qu’il puisse utiliser l’aquarelle les aidait, bien sûr, mais le trait en lui-même était puissant, caressant le papier pour se construite, le grattant pour s’affirmer. Pourtant, Ingrid les sermonnait, critiquant à tout va leurs productions. Et quand le modèle demanda un croquis à Patrick, notre professeure soupira en levant les yeux au ciel.

J’aurais bien demandé un de ses croquis à Patrick, mais je préférai attendre que le modèle soit plus appétissant. 

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