Le lycée

13 minutes de lecture

Depuis six mois que j’habitais Pantin, le quartier m’était devenu familier. Seuls cinquante mètres me séparaient de Paris. Mais c’étaient cinquante mètres de trop ; une infinie distance à parcourir. La grise boursouflure du périphérique me le rappelait tous les jours. Chaque matin, passer en dessous était une marche de la honte. La Porte de Pantin était une zone de transit, un improbable croisement de transports en tout genre : piétons, vélos, scooters, voitures, camions, bus et tramway s’y rencontraient dans un vacarme et un chaos ahurissants. Un urbaniste dément avait imaginé cette horreur, le béton dur et froid entretenant le malaise. Je traversais ce no man’s land comme un lapin au milieu d’un troupeau de bisons enragés. Les klaxons fusaient. Les moteurs hurlaient. Mes sens sonnaient l’alarme. L’incessant vacarme commençait parfois dès sept heures, en même temps que les embouteillages. Chaque matin, les bouchons se formaient. Chaque matin, les chauffeurs klaxonnaient. Et chaque matin, j’étais réveillé à l’aube.

Le tram m’emmenait vers le sud, le long des boulevards extérieurs. Niché derrière le Musée de l’Immigration, le lycée Elisa Lemonnier était spécialisé dans les métiers de la mode. Textile, coiffure et esthétique s’y crêpaient le chignon. Pour ma part, j’enseignais en section générale et ne voyais les cabines d’UV’s que sur les plaquettes de l’établissement. Pour mes élèves, une seconde normale représentait un exercice périlleux. Notre lycée figurait en dernier choix sur les listes de vœux, bouée de sauvetage d’un échec de fin de collège. Il fallait redoubler d’efforts pour leur faire acquérir les bases, eux qui ont passés des mois, voire des années, à se contenter du minimum syndical. Ici, ils endossaient enfin le rôle d’intellectuels, méprisant les sections pros comme les lycéens du centre de Paris les méprisaient eux. Pourtant, le CAP coiffure de la section d’à côté assurait bien plus un emploi que notre BAC économique et social. Mieux valait être chômeur que de travailler avec ses mains, c’était moins salissant.

J’entrai en salle des professeurs à reculons. Les collègues y traînaient leur teint blafard, conséquence néfaste des néons et d’une motivation limitée. Les machines fonctionnaient à plein régime, crachant des photocopies et du café. Une odeur d’encre planait dans l’air, masquant les effluves nauséabonds du confinement de la pièce. On n’aérait jamais ce bunker. Le sanctuaire devait rester inviolé.

Au milieu des bruits mécaniques, un havre de paix m’attendait : Audrey. Fidèle au poste, toujours souriante, elle était un instantané de bonne humeur. Elle m’aperçut, les mains chargées de polycopiés fraîchement imprimés. Elle les rangea dans l’un de ses nombreux sacs avant de me claquer la bise.

— Salut ! Comment ça va ce matin ? T’as une sale tête, non ?

La question rhétorique me piqua au vif, m’arrachant un sourire bien malgré moi.

— Je ne sais pas. J’ai préféré ne pas me regarder dans un miroir. J’ai même évité l’ascenseur pour éviter de me voir !

— Je pense que tu aurais du. Tu as un putain d’épi, Alex…

— Et merde ! C’est sûr, c’est pas à toi que ça arriverait…

La coiffure d’Audrey, à la garçonne, lui évitait ce genre de mésaventures. Cela lui laissait ses oreilles pointues dégagées. Avec ses yeux subtilement bridés, elle ressemblait à un elfe. Mais un elfe issu des contes irlandais plus que de Tolkien. Elle avait troqué l’air majestueux pour l’esprit farceur.

— Les cheveux courts, rien de mieux pour gagner du temps dans sa vie ! C’est comme éviter le maquillage, les crèmes de jour, les fringues assorties... déclara ma collègue d’histoire.

Audrey n’avait pour l’apparence qu’une conception utilitaire. Ses vêtements choisis au hasard l’habillaient comme ils pouvaient. Ses jeans dataient de son adolescence. À trente ans passés, cela devenait presque un style, certes, mais informe et négligé. Elle était l’amie parfaite, où l’asexualisation abolissait l’ambiguïté.

— Je sors fumer. Tu m’accompagnes ? demanda-t-elle.

J’avais arrêté la cigarette des années auparavant, mais je la suivis avec plaisir, échappant au bourdonnement de la ruche professorale. Les élèves n’avaient pas encore investi le lycée et les couloirs déserts résonnaient de nos pas.

— J’avais vraiment pas envie de venir ce matin, dit-elle. Fin septembre, c’est le début de la fin !

— T’exagères…

— Les gamins prennent leurs aises, je commence à être fatiguée… J’en ai déjà marre. Ça t’arrive pas de te demander pourquoi tu t’es levé le matin ?

Je laissais planer le silence et détournai le regard.

— Excuse-moi, c’était maladroit, dit-elle.

— Y’a pas de souci.

Dehors, une légère brume annonçait l’automne à venir. L’humidité m’imprégna et je regrettai d’avoir laissé ma veste à l’intérieur.

— Je fais vite, promis ! dit Audrey en allumant sa cigarette. Avec son pantalon délavé et sa clope au bec, elle ressemblait à une vraie parisienne. Pas celle des magazines. Celle qui écumait les bistrots.

— Au fait, t’avais pas ton cours de dessin hier soir ? demanda-t-elle.

— Si.

— C’était comment ?

— Décevant. On n’a même pas dessiné, c’était juste pour l’inscription. Et la prof a l’air complètement psychorigide.

— Toi aussi t’es un prof psychorigide…

J’ignorai la pique et enchaînai :

— L’atelier est vieux et décrépi. Pour tout te dire, c’est dans la cave d’une école primaire… Ça ne donne vraiment pas envie. Enfin, on verra bien la semaine prochaine…

Audrey prit une nouvelle taffe, laissant la discussion s’éteindre. Puis, son regard s’épiça :

— Et au niveau des autres élèves ? Y’a des nanas sympas ?

— Je ne sais pas. Je n’ai pas parlé à grand monde.

— Tu as très bien compris ce que je voulais dire, Alex…

— Bon. Y’a une fille vraiment jeune. Genre une ado. Le reste a plus de cinquante ans.

— Ha ouais, quand même…

— J’exagère, y’en a une qui a peut-être que quarante-cinq ans.

— Faut aimer les femmes matures, Alex. C’est ta seule planche de salut. Et encore, t’es trop vieux pour les cougars !

— Merci…

— De rien !

Sur ce, elle écrasa son mégot et le jeta dans la poubelle. Les élèves se pressaient devant l’entrée du lycée, nous poussant à réintégrer les espaces intérieurs.

— Si tu arrives pas à pécho à ton cours, t’es foutu. C’est pas au bahut que tu vas trouver une nana.

— C’est sûr ! Et puis les profs, j’ai déjà donné.

Elle me réconforta d’une main sur l’épaule.

— Fallait pas sortir avec une agrégée, imbécile… plaisanta-t-elle.

— C’est surtout qu’elle était prof de français…

— C’est vrai qu’elles sont complètement névrosées les profs de français.

— Mais tellement sexy. Avec leur niveau de langage, leur culture, leur élégance…

— Pfff… C’est très surfait tout ça !

Au même moment, Hubert Bianco fit son apparition, laissant échapper un « Bonjour » à peine murmuré. Après que l’enseignant de lettres fut hors de portée de voix, Audrey dit moqueuse :

— C’est ça ton fantasme de prof de français ?

L’homme était chauve, son nez aquilin chaussé d’épaisses lunettes à double foyer. C’était une taupe habillé d’un costume, prête à creuser le sol pour disparaître. L’archétype même du professeur érudit mais asocial.

Nous entrâmes en salle des professeurs en riant, ce qui nous valut des regards désapprobateurs. Dehors, le vacarme des élèves s’amplifiait. Ils envahissaient les couloirs, répandant leurs cris dans le lycée. C’était la fin de l’état de grâce, ils prenaient possession des lieux.

La sonnerie retentit – quatre notes façon annonce SNCF – et la pièce se vida peu à peu. Je grimpai jusqu’au deuxième étage où j’avais cours avec les secondes. En début d’année, ils subissaient le choc du lycée. Le niveau d’exigence leur demandait une rigueur à laquelle ils n’étaient pas habitués. On les avait pourtant prévenus, l’année dernière, au collège. Mais à chaque rentrée, les nouveaux lycéens se prenaient une claque monumentale, comprenant dans la souffrance ce que l’on attendait d’eux.

Je savourais ces premières semaines où mes ouailles n’avaient pas encore saisi que leur niveau dans ma discipline n’aurait que peu d’influence sur leur passage en première économique et sociale. Dès décembre, la moitié de la promotion délaisserait mes cours, faisant perdre aux mathématiques son statut de matière importante. Ce consumérisme m’horripilait. Quelle décadence que de troquer la culture contre la productivité ! Lorsque j’étais professeur principal en troisième, l’orientation s’était révélée être un calvaire. Seuls les salaires intéressaient les élèves. Gagner moins de trois milles euros par mois constituaient pour eux un échec social. Que l’on entende ce genre de propos à Neuilly-sur-Seine aurait été compréhensible, mais dans l’Est parisien ? Après dix ans de carrière, je gagnais péniblement deux mille euros par mois, raclant les heures supplémentaires comme un mort de faim.

Quelques élèves attendaient devant la porte de la salle, plus ou moins sagement. Certains dormaient debout, d’autres grattaient la peinture du mur. Ils étaient à peine plus d’une vingtaine. Les cours de huit heures occasionnaient de nombreux retards, les adolescents ayant autant de mal à se coucher qu’à se lever. Les nouvelles libertés qu’obtenaient les lycéens entraînaient l’absentéisme des moins scrupuleux. Habitués à traverser leur scolarité sans encombre, il n’imaginait pas encore le mur qu’ils allaient percuter à pleine vitesse. La fin d’année serait un coup d’arrêt, sans possibilité de redémarrage. Pour l’heure, mes secondes ressemblaient encore à des collégiens, appréhendant un nouvel environnement dans un mélange de crainte et d’excitation. Ils cherchaient leur place au milieu de professeurs et d’élèves inconnus, adoptant les codes propres à l’établissement. Ce dernier étant vivant, ce n’était pas une bonne nouvelle.

Mes cours de début d’année consistaient à refonder les bases de leurs connaissances. On faisait table rase du passé, reprenant les techniques et les règles à zéro. Fatigués de l’incompréhension de leurs élèves, les collègues leur donnaient des « trucs », méthodes automatiques leur permettant de survivre au brevet des collèges sans comprendre ce qu’ils faisaient. Au lycée, apprendre ne suffisait plus. Il fallait donner du sens et du recul aux apprentissages. Évidemment, les sujets du bac, chaque été, venaient piétiner nos efforts, sacrifiant notre pédagogie sur l’autel de la réussite. Certains élèves étaient déjà dépassés par les événements. Bientôt, ils viendraient me voir en fin de cours pour plaider leur cours et justifier leurs échecs passés, tout en promettant une embellie prochaine. Pour l’heure, ils fuyaient dès que la sonnerie retentissait, n’ayant que peu de temps pour sortir du lycée fumer une cigarette, et je pouvais rejoindre rapidement la salle de professeurs afin de siroter un café. Frédéric ne commençant qu’à dix heures, il m’attendait, un gobelet à la main. Monsieur Blain, comme on disait dans le milieu, m’avait accueilli à bras ouverts lors de mon arrivée à Lemonnier. Il avait senti une connexion au premier regard. Il ne s’était pas trompé.

— Alors, ces secondes B ? Toujours aussi passifs ? demanda-t-il.

— C’est dur pour eux le matin, tu le sais bien.

— J’espère que la récréation les réveillera. On fait des exos tout à l’heure. Et franchement, y’a du retard à rattraper !

Frédéric enseignait les sciences physiques. La concordance de nos matières nous avait engagé à monter de nombreux projets ensemble. Ancien ingénieur, il en avait gardé les méthodes et on ne perdait jamais de temps avec lui. Un vrai plaisir que de travailler ensemble, loin des questionnements métaphysiques que certains collègues mettaient dans leurs barèmes.

— J’ai l’impression de corriger tout ce qu’ils ont vu avant, dit-il. Là, je fais les ordres de grandeur donc, forcément, j’aborde les puissances de dix. Et qu’est-ce qu’on leur apprend au collège ? À compter les zéros ! Tu te rends compte ?!

Je secouai la tête de dépit.

— Alors forcément, dès que tu travailles avec des VRAIES valeurs – genre 2,37 – ça ne marche plus !

Comme tout enseignant de seconde, Frédéric passait ses premières semaines à rebâtir sur les ruines fumantes de l’enseignement du collège. Audrey coupa court à nos réflexions scientifiques :

— Dites, les mecs, il va falloir qu’on se voie pour les élections…

Elle avait parlé à voix basse, évitant que les collègues ne surprennent la conversation. La discrétion était de mise.

— On a qu’à aller manger à côté ce midi, on en profitera pour écrire notre profession de foi, proposa Frédéric.

— C’est ok pour moi, répondit Audrey.

— Ha mais non ! C’est toujours le mercredi ! Tu sais bien que je vais nager ! tentai-je vainement de protester.

— Tu pourras attendre un peu pour te sculpter un corps de rêve, ironisa Audrey. C’est urgent là, faut qu’on dépose la liste avant vendredi soir.

— Et les autres ?

— On leur enverra le texte par mail pour voir si y’a des chose qui ne leur va pas, dit Frédéric. De toute façon, ils sont surtout sur notre liste pour nous soutenir, pas pour être élus.

J’étais dans le même cas, poussé par mes deux collègues à mener la résistance face au diktat des syndicats. Mais ce n’était pas dans ma nature. J’acceptais les réformes comme les pilules contre la toux : elles ne guérissaient rien, mais couvraient les symptômes. En bon fonctionnaire, je les appliquais sans enthousiasme, dans la limite de mes convictions. Les discours de Frédéric nous avaient radicalisés au fil des rentrées scolaires. Fils de soixante-huitards, encarté au SNES – le syndicat majoritaire - jusqu’en 2012, son arrivée au lycée Lemonnier l’avait poussé de l’autre côté. Trop pragmatique pour accepter le dogme à la lettre, il avait subi des attaques personnelles de nos correspondants locaux du syndicat. Dégoûté, il avait pris la dénomination de « sans étiquette », ce qui lui convenait parfaitement. Cela faisait de lui un vrai contestataire. Nous étions les non-alignés de l’établissement, prétendument à la botte de la direction, léchant ce qui pouvait l’être pour obtenir des heures supplémentaires et de bonnes notations administratives ; d’affreux collabos qui auraient certainement vendu des juifs pendant l’Occupation pour une simple motte de beurre.

Il nous semblait que des collègues partageaient notre point de vue et n’auraient pas craché sur plus de représentativité dans nos instances. Il nous fallait malgré tout mener campagne et nous assurer suffisamment de sièges pour peser dans la balance des idées. Le SNES débauchait les nouveaux arrivants dès le mois de juin, au pot de fin d’année. Les agneaux innocents étaient pris d’assaut par les brebis galeuses, les harcelant dès le vin d’honneur servi. Elles présentaient une direction tyrannique, abusant de son pouvoir, contre laquelle il fallait être soudés en une opposition forte et unique. Nous, véritables moutons noirs, semions la discorde, ouvrant la boîte de Pandore, nous souciant peu des maux qu’elle vomirait.

Nous nous sommes retrouvés à midi pour manger dans notre crêperie habituelle, à Porte Dorée. Aucun risque d'y croiser les élèves, ils préféraient  s'agglutiner au MacDo  d’en face. La patronne nous accueillit d'un « tiens, voilà mes profs ! » et nous installa au fond de la salle. Nous avons commandé le frugal menu qui peuplait les restaurants bretons : une crêpe salée, une crêpe sucrée – pardon, galette – et une bolée de cidre. Je n'avais jamais compris l'engouement pour la prétendue gastronomie bretonne. Un peuple dont l'une des fiertés était le beurre salé méritait-il des louanges ? Par quel miracle leur diaspora était-elle parvenue à imposer ce néant alimentaire ?

Le restaurant était confiné et bruyant. Des peintures marines souillaient les murs de leur insignifiance. Sans cohérence, ni beauté, leur amoncellement me gênait, créant un sentiment d'étouffement. Au moins, le service était agréable, me suffisant à avaler la pilule.

Efficace, Nicolas dégaina son bloc et un stylo. J'avais presque oublié qu'on était ici pour travailler :

– Alors, quel est notre programme, camarades ?

– Emmerder le SNES ? plaisanta Audrey.

– Non, mais ça c'est évident, répondit le physicien. Mais concrètement, si on est élus, on fait quoi ?

– D'abord, on fait la fête… proposa l'enseignante.

Nos bolées atterrirent sur notre table comme par enchantement. Le cidre pétillait d'aise devant nos mines confites.

– C'est un signe ! s'écria Audrey.

Sentant la patience de Nicolas s'effriter, je recadrai le débat :

– Déjà, on n'est pas un syndicat. On n'est donc pas là pour aider les collègues. Ou les protéger…

– Oui, enfin s'il faut le faire… avança Nicolas.

– On le fera bien évidemment, dis-je. Mais ce n'est pas notre axe d'attaque. L'idée, c'est « qu'est-ce qui nous emmerde chez le SNES que l'on veut changer ? »

– Alors là, c'est facile, répondit Audrey, retrouvant son sérieux. Les projets. Dès qu'on veut faire un projet ils viennent fouiner et essayer de les faire capoter puisque ça ne va jamais selon eux.

– C'est sûr. Si on les écoutait, on ne ferait jamais rien, confirmai-je.

– En plus, les collègues font plein de trucs sympas. Il suffit de voir le défilé de mode de fin d'année, ajouta Nicolas.

– Le défilé, c'est les profs du lycée pro, dis-je. On est tous du côté général et technologique.

- Hé non ! s'exclama Nicolas, manquant de renverser son cidre. J'ai convaincu Martine de nous rejoindre.

Martine, alias Madame Dufaux, travaillait à la section coiffure. Nicolas et elle avaient sympathisé lors d'un projet commun autour des produits capillaires. L'humour débridé de l'enseignante avait tapé dans l'oeil de mon collègue.

– Avec Martine, y'a moyen qu'on sorte des dossiers sur nos petits syndicalistes… avança Audrey.

— C’est certain, dit Frédéric. Elle est dotée d’un sens de l’observation hors du commun.

– T'imagines le truc ? dis-je. « D'après nos informations, Henri Fabre coucherait avec la proviseure. De là à dire que c'est ainsi qu'il obtient ses dédoublements... »

Nous rîmes de bon coeur devant l'absurde. Henri Fabre, syndicaliste devant l’éternel, vouait une haine farouche à tous les personnels de direction.

J'avais pourtant connu pareille situation. Enseignant alors non loin de là, la principale et un enseignant s'étaient mariés. L'ambiance était devenue  particulièrement malsaine. Les soupçons de favoritisme avaient traîné partout et on avait attendu en vain que l'un des deux ne mute pour assainir la situation.

Autour du dessert, nous avons terminé de coucher nos idées sur le papier, pesant nos mots comme autant de braises fumantes. Frédéric s’occuperait de les mettre en page avant l’atelier photocopies de demain matin. Ensuite, ce serait la distribution massive aux collègues. En ces périodes troublées d’élections internes, les casiers étaient abondamment spammés. Et nous savions qu’une bonne partie de nos tracts finiraient à la corbeille.

— On en met aussi dans les casiers des gens du SNES ? demanda Audrey. Histoire de les énerver un peu…

— Ha non ! s’écria Frédéric. Je ne veux pas me priver du spectacle de Fabre fouillant dans les poubelles à la recherche de notre profession de foi !

Nouvel éclat de rire collectif, puis le silence, pesant.

— Vous pensez qu’ils savent qu’on a fait une liste d’opposition ? s’interrogea Audrey.

— Aucune idée, répondis-je. Mais vous avez conscience de la déflagration qu’on va se prendre en pleine gueule ?

— Charb a dit : « Je préfère mourir debout que vivre à genoux », cita le physicien.

— Justement, il en est mort… rappela Audrey. Bon, je vais payer et me fumer une clope dehors.

L’enseignante se leva, fuyant les problèmes à venir. On avait évité au mieux de parler sérieusement des conséquences de notre rébellion. Mais notre vie au lycée risquait bien de devenir un enfer pavé de mauvaises intentions.

— Il faudra qu’on fasse attention à Audrey, dit Frédéric. Elle est plus sensible à tout ça que nous.

— Je n’en suis pas si sûr… répondis-je en me levant à mon tour.  Je réglai mon addition et rejoignis la jeune femme dehors. La fumée de sa cigarette se mêlait à la brume ambiante du périphérique voisin. Son regard croisa le mien un instant, puis repartit fixer le vide. Le flot continu de voiture noyait les sons, étouffant les sens. Elle écrasa son mégot sous sa basket, inspira un grand coup et me dévisagea. Elle esquissa un sourire, secoua la tête et dit :

— Parfois, je me demande pourquoi je fais tout ça…

Elle n’ajouta rien. La question n’attendait pas de réponse. Nous savions tous les deux que la passivité n’était pas une solution. Seule l’action nous préservait du vide.

Annotations

Recommandations

Vous aimez lire Alexis Garehn ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0