Chapitre II (1/2)

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 On aurait dit que toute la troupe était figée sur place. Devant eux, allongée dans le boîtier, reposait une femme dans toute sa gloire : nue. Enfin, à l’exception des nombreux tubes, câbles et branchements qui parsemaient son corps, et de bracelets de chevilles qui la maintenaient au fond de l’appareil. Du peu que l’on distinguait par-delà la vapeur d’eau, elle n’était pas bien grande, elle était même plutôt petite, et ses traits rappelaient ceux d’une enfant. Toujours piégés dans leur surprise, les professionnels ne bougeaient pas. Le mécatronicien réagit le premier :

« -Vous pensez que c’est un androïde ?

-Je ne pense pas qu’ils avaient ce genre de technologie il y a cinq cents ans, lui répondit-on. Et même si c’était le cas, les détails serait trop parfait, non ?

-Elle est vivante ! Regardez ! »

 Alectra avait raison. La médecin pointait l’intérieur du couvercle qui apparaissait enfin par-delà le brouillard : une grande partie des branchements de l’être semblait y être reliés. Dans son creux, un grand écran noir affichait de nombreuses données. Le rythme d’un cœur se dessinait en temps réel sur l’interface. Le doute n’était plus possible. Elle était vivante, elle était humaine, et elle avait voyagée, endormie depuis exactement cinq siècles !

« -Que tous ceux dont on a pas besoin détournent le regard immédiatement ! Un peu de respect bon Dieu ! »

 Caelesti s’était placée devant le réceptacle en guise de paravent improvisé. Rappelés à l’ordre, tous ceux qui n’étaient pas spécialistes de la santé se retournèrent et quittèrent la pièce. Cor retenait son souffle, priant simplement pour que cette personne aie supporté sa stase : si elle était bien une survivante de la grande époque de l’humanité, alors elle serait détentrice d’une quantité d’information monstrueuse sur le passé des Hommes et leur destruction. Peut-être aurait-elle même la clef pour sauver leur futur ! Lui qui avait vécu toute sa vie dans l’incertitude voyait alors en cette femme, la réponse à toutes ses questions : Comment l’humanité était-elle tombée si bas ? Comment s’en sortir ?

 Emprisonnée dans sa Coupole, la race humaine s’éteindrait à petit feu, menacée par l’extérieur, par l’air libre qu’elle ne respirait plus, et par l’étroitesse de son nouvel habitat… Cette femme et sa survie miraculeuse apportaient sûrement une solution à tous leurs problèmes ! Seul le temps le dirait… Fallait-il déjà qu’elle s’en sorte !

 Depuis ce jour-là, une semaine s’était déjà écoulée… Leur étonnante découverte avait été rapportée au Conseil, les dirigeants de la Coupole, qui s’étaient bien gardés de prendre la moindre décision. On attendait le réveil de « l’émissaire » comme certains l’appelaient déjà, on aviserait selon ce qu’elle aurait à dire. Cor n’avait pas eu tort… Il n’était pas le seul à attendre des réponses… Il se rendit bientôt compte que les autres fils rouges et les dirigeants attendaient eux aussi des informations : un témoignage, un savoir, n’importe quoi…

 Les blouses blanches spécialisées dans le médical continuaient tous les jours à surveiller ses signes vitaux ne se prononçant pour le moment ni en faveur de son réveil, ni de sa mort. Les blouses noires, pour le moment inutiles, étaient pour la plupart retournés à leurs occupations mais soutenaient du mieux qu’ils pouvaient leurs collègues. Caelesti, avait d’ailleurs abandonné la sienne de blouse noire, puisqu’elle recouvrait désormais le corps nu de l’endormie. On avait aussi pris soin de détacher ses bracelets de cheville du fond du container, libérant ainsi ses jambes, mais on les lui avait laissés au pied. Les joailliers et antiquaires avaient connaissance de pareils attirails qui auraient été portés pour certaines danses traditionnelles du vieux monde, ou en simples décorations. Ils étaient par ailleurs ornés d’une petite inscription que Rapheyl n’arriva pas à déchiffrer…

N0 - N.A

Il maintenait toutefois qu’elles ressemblaient à des initiales : Il s’agissait probablement d’objets personnels.

 Tous étonnés par la survie de l’émissaire, les biologistes dirigés par Cor et Yonel avaient quant à eux voulu s’atteler à l’analyse de son ADN et de ses cellules, mais le Conseil les en avait empêchés : la pratique était interdite sans le consentement de l’intéressée. Il leur faudrait attendre son réveil et son accord. Ou sa mort.

Le jeune scientifique devenait irritable. Le Conseil tenait aux moeurs et à la morale, et il gérait la Coupole à merveille, mais ne voyaient-ils donc pas que la situation pressait ? A l’aube d’une découverte, il se montrait toujours colérique et sans aucune patience, surtout quand on lui faisait miroiter des réponses à toutes ses questions et que l'éthique bien-pensante lui semblait un obstacle insensé ! Et même si cette femme se réveillait, il allait falloir du temps avant de pouvoir réellement communiquer avec elle. Encore un délai qui pour le moment l’énervait au plus haut point ! N’y tenant plus, il rejoignait souvent Rapheyl, Caelesti ou Alectra, pour discuter respectivement de « si elle se réveille » et « est-ce qu’elle se réveille ? ».

 « Réveil » !

 Ils n’avaient que ce mot là à la bouche ces derniers jours. Et ces jours, inlassablement longs, s’écoulaient au ralentit, au rythme du « tic-tac » de l’horloge, et du « bip » du moniteur cardiaque. Les temps routiniers s’éternisaient. On avait instauré une surveillance en roulement, attendant avec inquiétude un signal, un mouvement, un bruit, n’importe quoi ! La lassitude se faisait peu à peu ressentir au sein du groupe. Après trois semaines, on commençait doucement à relâcher la tension et les gardes furent peu à peu moins rigoureuses.

On relia les signes vitaux de la jeune femme au service informatique et à la puce de tout le monde : tous seraient prévenus en cas d’évolution de la situation. C’est pourquoi on s’autorisa à faire des nuits complètes et à ne se retrouver que le lendemain, dans l'espoir d'un changement, même infime. Mais non, chaque matin, c’était la même chose. On retrouvait le sanctuaire et l’émissaire dans un état identique à celui dans lequel on les avait quittés : statiques.

 Cette nuit-là, le docteur Seite était rentré chez lui retrouver son épouse dans leur foyer qu’il ne visitait pas souvent ces derniers temps. Nombreux étaient ceux à avoir fait de même, pressés de revoir leur famille. Et peu à peu, il ne restait plus que Rapheyl, Caelesti, Alectra et Cor. Les locaux paraissaient alors bien vides ainsi délaissés par l’équipe des fils rouges.

 Le couple de blouses noires n’avaient pas vraiment de famille ni d’amis à retrouver et Alectra, quarantenaire et mère de deux enfants, était déjà rentrée la veille. Cor, ce soir-là, était resté seul dans le sanctuaire, amère… Il n’osait pas rentrer, il n’était retourné chez lui qu’épisodiquement ces dernières semaines et l’accueil glacial que lui réservait toujours sa sœur ne l’encourageait pas à rentrer davantage. Dans sa solitude et assaillit par l’épuisement, il ne put s’empêcher de songer que le sort devait se rire d’eux… Il leur avait offert une rencontre fascinante avec le passé pour le leur arracher de suite après. Quelle cruauté ! C’était stupide de désespérer, rien ne lui disait que tout était perdu, mais rien ne semblait non plus indiquer que l’émissaire allait jamais ouvrir les yeux.

 Dans ce cas-là, il n’y avait que deux possibilités : qu’elle reste éternellement prisonnière de ce coma ou que la mort vienne la chercher suite à ce voyage de cinq siècles. Le jeune scientifique n’aurait su décider quelle option lui semblait la plus alléchante. Dans le premier cas, il attendrait sa vie entière mais peut être qu’un jour, quelqu’un aurait la chance de la voir s’éveiller. Dans l’autre, il pourrait retourner dormir sur ses deux oreilles, enfin délivré d’un espoir infime qui le torturait.

 Pensif, Cor s’approchait un peu plus du réceptacle pour se placer devant l’infirme. Il la regardait en détail pour la première fois… Ses premières impressions s’avéraient correctes. La jeune femme était relativement petite, et possédait des traits un peu enfantins. Il faut dire qu’ainsi endormi, n’importe qui aurait eu l’air d’un drôle de bambin. Ses cheveux avaient été rassemblés dans un tissu au-dessus de sa tête, impossible d’en estimer ni la longueur, ni la couleur. Mais ce qui le marquait le plus était la pâleur de sa peau, tellement blanche qu’elle était presque translucide. Le derme laissait apparaître un réseaux de veines bleues entrelacées. Ajoutée à sa maigreur, cet état blafard lui donnait un aspect cadavérique. Elle n’était pas bien belle. Il n’était pas médecin, mais cette inspection suffit à finir de le convaincre qu’elle ne se réveillerait probablement jamais.

 Alors qu’il parcourait en détail le corps affaibli de la jeune femme il fut soudain pris d’une étrange pitié. La laideur de ce corps tiède abritait peut-être un cœur d’or, mais en ce moment précis, peu lui importait. Il n’aurait plausiblement jamais l’occasion de la connaître à ce rythme-là. Il lui en voulait un peu. Beaucoup. Elle n’était responsable en rien des espoirs qu’il avait misé sur elle, mais il aurait aimé recevoir son savoir. Il eut un pincement au cœur en songeant qu’elle avait peut-être eu le courage d’entreprendre ce très long voyage, mais qu’elle n’en verrait sûrement pas la fin.

C’est avec le goût amer de l’abandon en bouche qu’il se détourna du cadavre endormi pour rejoindre le vitrage de la pièce. Lentement, solennellement, religieusement, il tira en silence les rideaux sur le panorama de la ville, les tira comme on tire un linceul. Il offrit un dernier regard à l’émissaire, souhaitant qu’elle décède vite. Il était temps d’abréger les souffrances de tout le monde.

Les leurs, et les siennes.

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