Chapitre 1.3 - L'apprenti

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Au matin suivant, je crus à une attaque surprise lorsque je fus réveillé par quelqu’un se mettant brusquement à me brutaliser. Sans perdre de temps, j’attrapais ma dague et tentais de frapper mon agresseur pour me défendre, ce dernier esquivant sans aucune difficulté, me donnant un coup de pied au niveau du poignet, ce qui me fit lâcher mon arme, mettant fin à la rixe.

« Quand vas-tu te lever, mécréant ?! Dans cinq minutes je veux te voir à l'entraînement ! »

Je sortis de mon angoisse en percevant le timbre reconnaissable du maître d’arme, cette agression n’étant donc qu’une fausse alerte. Mon cerveau se remit en marche : de quel entraînement parlait-il ? Je n’en avais encore jamais eu, ces derniers étant réservés aux chevaliers expérimentés et ne nous étaient donc pas accessibles à nous autres bleusailles.

« Et c’est le cas pour toi aussi Paul. Remuez-vous ou je vous mets de corvée de nettoyage ! »

L’ordre d’hier me revint à l’esprit alors que j’étais définitivement sorti des brumes du sommeil par ce nouveau grondement de Patrick, ce qui fut aussi le cas de mon camarade si j’en jugeais par son juron, alors qu’il se précipitait hors de son futon.

C’est donc en vitesse que nous nous sommes levés et dirigés vers le lieu d’entraînement, à l’ouest du campement, à l’endroit où la forêt nous servait de rempart. En nous rapprochant, le bruit métallique des armes s’entrechoquant se fit entendre, ne nous laissant aucun doute sur le fait que nous étions au bon endroit. Environ soixante hommes suivaient là un exercice rigoureux, provoquant une vague d’admiration en moi alors que je me retrouvais incapable de détourner le regard. Tout semblait réclamer mon attention, des mouvements habiles des épéistes, au sifflement caractéristique de la flèche, perçant l’air à toute allure avant d’aller se ficher dans sa cible. J’étais absorbé par le tintement des lames qui se heurtent, la respiration erratique des soldats en plein effort, le bruit sourd d’un corps qui choit au sol et le crissement de l’armure de son adversaire, qui vient l’aider à se relever. Alors je restais là, immobile, comme hypnotisé par l’activité alentour. Jusqu’à ce qu’un frisson ne me parcours de la tête au pied : Allais-je devoir faire cela aussi ? J’aimais, certes, l’idée de m’entraîner avant la véritable bataille, mais les hommes présents ne semblaient pas y aller de main-morte. Comment ferais-je si je me blessais dès maintenant ? Mes chances de survie n’étaient déjà pas franchement élevées, alors si je n’étais pas en pleine forme au moment de l’affrontement… Cette simple idée me donna un haut le cœur, et il n’y a guère que le manque de temps, m’ayant poussé à ne pas prendre de petit-déjeuner ce matin-là, qui me permit d’éviter de rendre celui-ci. En reprenant mes esprits, j’entendis Paul me signaler qu’il avait trouvé la position de notre maître d’arme. Lui, ne semblait nullement affecté, toujours droit dans son armure, et j’aurais pu croire qu’il ne s’inquiétait de rien, si je n’avais pas assisté à sa réaction de ce matin.

Je le suivis alors jusqu’à Patrick, qui semblait expliquer quelque chose à un petit groupe de chevaliers. Une fois assez proche, je compris qu’il s’agissait de la stratégie de bataille de demain, mais je n’en entendis pas le contenu, sa voix s’arrêtant net en nous voyant arriver. Pas que je me sente vexé de cette réaction. J’en serais tenu au courant ce soir, en même temps que les autres, lors du rassemblement sous la tonnelle commune, et ce n’est pas comme si j’avais les connaissances pour donner mon avis.

« Vous voilà enfin ! râlait-il, vous allez probablement mourir demain, mais on m’a ordonné de vous apprendre les bases du combat. Alors suivez-moi !»

Il adressa quelques mots à voix basse à ses précédents interlocuteurs et leur fit signe, remettant, je le supposais, leur échange à plus tard. Puis, tout en pestant, il se mit en marche dans la direction opposée, nous sur ses talons, sans même attendre qu’il en fasse la demande. Il nous emmena alors dans un coin isolé, où seul un autre homme se trouvait. Sans plus attendre, il nous annonça la couleur.

« Paul, tu t’entraîneras avec lui. Il t’apprendra plusieurs techniques pour améliorer ta précision et ta rapidité à l’arc. »

Alors il utilisait l’arc... Il est vrai que je n’avais remarqué aucun armement sur lui, si ce n’est la dague qu’il portait à la taille, tout comme moi. Je n’y avais, honnêtement, même pas pensé en faisant mon choix la veille. A vrai dire, tout ce qui comptait sur la précision n’était pas vraiment dans mes cordes, et je ne me serais jamais imaginé avec une arme de jet.

« Tu m’écoutes Lukas ? »

Absorbé par mes pensées, j’en avais oublié Patrick. Il était pourtant, de loin, celui qu’il fallait sans doute le moins énerver, car il ne cherchait aucunement à prendre des pincettes pour nous sanctionner. Je m’attendais donc à une réprimande agacé de sa part, me retrouvant surpris par le calme arboré par l’homme en face de moi.

« Je disais donc, et cette fois-ci tâche de ne pas me faire répéter, que c’est moi qui me charge de t’apprendre à te servir de ton épée, de ta dague, ainsi qu’à parer.

— D’accord. »

Je hochais timidement la tête. J’espérais tout simplement ne pas avoir à l’affronter comme hier. Il faut dire que j’avais plus marqué les esprits par mes maladresses que grâce à mes talents de bretteur. Enfin, je fus fixé plus vite que je ne le pensais, alors qu’il me chargeait aussitôt avec la lame d’entraînement. Ne m’y attendant pas, j’encaissais un coup au niveau du crâne, qui me sembla léger sur le moment, la douleur ne venant qu’à retardement. Certes, je ne portais pas mon casque pour l’entraînement, mais il s’agissait d’une simple épée en bois et mon supérieur n’employait clairement pas toute sa force, alors comment pouvait-je en être affecté à ce point ?

« Tu es mort Lukas !

— Mais je n’étais pas prêt.

— Parce que tu penses que l’ennemi va attendre que tu sois en position, imbécile ?! On y retourne. »

Pour tout vous dire, cette première attaque effaça d’un coup toute la motivation que je m’étais construite jusqu’à aujourd’hui, ne laissant que des inquiétudes au sujet du combat de demain. Patrick ne me laissa, heureusement, aucun moment pour y penser, se remettant aussi vite à me charger. Je peinais réellement à le maintenir à distance, et n’arrivais que de justesse à esquiver la majorité de ses coups, ce qui rendait difficile une possible riposte. Chacune de mes tentatives fut contrée, me laissant sans défense face à sa prochaine attaque. Fatigué par les efforts à répétition et la déception de n’avoir jamais réussi à l’atteindre, mon attention se porta sur les progrès de Paul, un peu plus loin. Il avait l’air de se débrouiller plutôt bien pour un débutant, car son professeur venait de le féliciter. Je ne pus cependant en voir davantage, car un nouveau choc se fit sentir, plus léger que les autres. Avec le recul, je ne saurais toujours pas dire aujourd’hui s’il s’agissait d’un simple signe, pour me signifier de reprendre ma concentration, ou si je devais interpréter cette faiblesse comme un témoignage de l’agacement de mon maître, ne souhaitant même plus puiser dans ses forces pour m’attaquer. Je me focalisais donc de nouveau sur mon propre entraînement, qui continua cependant dans une série d’échec. J’étais définitivement beaucoup trop prévisible. Il faut tout de même admettre que j’avais en face de moi quelqu’un d’expérimenté et qui avait donc déjà dû faire face à un bon nombre de combattants, ayant chacun un style de combat bien différent.

Une seule action fut réellement à retenir de cette matinée, la toute dernière manœuvre avant que Patrick ne déclare la fin de l’entraînement et l’heure de déjeuner. N’ayant jamais réussi à l’atteindre une seule fois jusqu’ici, j’eus l’idée de tenter le tout pour le tout. Je laissais tomber toute idée de me défendre, me focalisant entièrement sur mon offensive. Puis je m’élançais vers lui, tentant de loger mon épée au niveau de son cou. Sans surprise, il repoussa cette attaque. Ne prenant pas le temps d’attendre de voir quelle riposte il allait engager, je sortis immédiatement ma dague, tentant une percée. Je cru enfin faire mouche, mon arme s’approchant de sa hanche dans un mouvement opposé à ma précédente tentative, jusqu’à ce qu’il m’attrape soudainement le bras. Sa poigne était ferme, ce qui me permit de sentir toute l’étendue de sa force. S’il avait mis la même puissance dans le coup qu’il m’avait donné à la tête précédemment, je me serais probablement retrouvé à l’infirmerie, inconscient. A côté de cette alternative, la douleur sourde dans mon poignet, rappel de cet assaut à la réussite avortée, me paraissait une bagatelle.

« On ne peut pas dire que tu sois très habile, gamin ! Heureusement qu’il te reste un peu d’audace. »

J'acquiesçais simplement, n’arrivant pas à définir s’il s’agissait là d’un reproche ou d’un compliment. C’est face à mon manque de réaction qu’il ordonna alors, en hurlant, à tous les hommes d’arrêter de combattre, annonçant la fin de l’entraînement. Il s’activa alors pour ranger le matériel, pendant que je profitais de ce moment pour récupérer mon souffle et l’observer. Patrick faisait environ ma taille, ce qui en faisait quelqu’un de plus grand que la moyenne des chevaliers ici présent, aidant sans doute à l’autorité naturelle qui semblait émaner de lui. Si j’arrivais à le rivaliser sur ce point, au niveau de la masse musculaire en revanche, la comparaison n’était pas franchement à mon avantage. Les épaules larges, le corps taillé par les nombreux combats et exercices qu’il avait très certainement eut à réaliser … Il n’était pas si vieux que cela, et pourtant, il avait un physique déjà sculpté pour se battre. Sans doute avait-il déjà connu de nombreuses batailles, pendant que je profitais simplement de mon paisible foyer, comme pouvaient en témoigner les cicatrices que l’on apercevait sur sa peau.

Après avoir récupéré un minimum, je rejoignis Paul, qui s’apprêtait à retourner au camp. Cette fois, il repartit muni d’un arc et d’un carquois de flèches. Lui aussi allait devoir apprendre à se déplacer avec ses armes. Etant donné que je venais moi-même de passer par cette étape, cela nous faisait un nouveau point commun et je pris donc l’initiative d’aller le questionner sur son ressentis vis-à-vis de l'entraînement, tandis que nous continuions à marcher vers notre tente.

« Comment ça s’est passé pour toi ? »

Il ne me répondit pas et je décidais alors d’agir comme si je ne lui avais posé aucune question, un homme venant, par chance, interrompre rapidement mon malaise. Un des chevaliers, qui nous avait vus retourner au camp, avait effectivement décidé de nous interpeller.

« Hey les nouveaux ! Vous faites partie des nôtres maintenant, suivez-moi. »

Je n’avais jamais vraiment fait attention à lui. Difficile, en si peu de jours, de retenir le visage de toutes les personnes se situant sur notre campement … Comme il était un peu difficile de décliner l’offre, je le suivis. Paul, bien qu’il semblât plutôt réticent, fit de même après m’avoir vu accepter l’invitation. Il ne fallut que quelques mètres pour que nous arrivions à un regroupement d’hommes, s’avérant être les chevaliers qui étaient présents à l’entraînement un peu plus tôt. Ils étaient assis, en train de se raconter les dernières nouvelles, et avaient entamé leur repas. En nous voyant arriver, ils se mirent à pousser la chansonnette. Je supposais qu’il s’agissait d’une tradition marquant les nouvelles arrivées au sein du groupe, pourtant les paroles n’étaient guère réjouissantes de ce que j’avais pu en comprendre. La phrase qui m’a le plus marquée restant tout de même : Que la chance soit avec toi et sans souffrance tu mourras. Une optique très réjouissante, à l’efficacité incomparable pour couper l’appétit avant un repas.

Nous nous asseyions à leur côté et Patrick vint nous apporter de quoi nous remplir l’estomac. En plus de notre ration habituelle, on nous offrit une chope de bière, qui fut plus que bienvenue. L’amertume de la boisson alcoolisée venait, plutôt ironiquement, apporter un peu de douceur au sein de cette atmosphère très rude. Alors que je commençais à manger, un des hommes proche de moi m’adressa la parole.

« Gamin, pat’bol t’es tombé sur l’bourreau ! affirma-t-il en désignant mon superviseur

— Comment ça ?

— Ca fait un moment qu’il s’est plus occupé de l'entraînement d’un bizut. Faut dire que la dernière fois, l’y est pas allé de main morte. »

Intrigué, je cherchais naturellement à en savoir plus, mais au moment où j’ouvrais la bouche pour lui demander des explications supplémentaires, le concerné se leva pour sermonner sévèrement l’homme avec qui j’étais en train de discuter.

« Les gamins n’ont pas besoin de savoir ça, Alex ! »

Je ne savais pas ce qui se cachait derrière cette histoire, mais le ton de Patrick était sec, et sans appel, et eut un effet plus puissant encore que celui escompté, plongeant le repas dans le silence. Ce n’est qu’après une blague que les conversations reprirent normalement. J’avais alors passé le reste du repas occupé à me faire discret, avant de repartir avec Paul à notre campement.


Comme on pouvait s’y attendre à la suite d’un premier entraînement, j’étais épuisé. Et si, par inadvertance, je finissais par l’oublier, mon corps avait vite fait de me le rappeler, au moindre mouvement. Quelques heures à peine et j’étais déjà courbaturé ; je n’osais même pas imaginer ce qu’il en serait au réveil, demain. Éreinté, je n’y songeais pas davantage, passant la majeure partie de ma journée à dormir, pour tenter de récupérer des forces. C’est durant cet après-midi qu’un bon nombre d’équipes alliées nous rejoignirent. A mon réveil, j’eus alors la bonne surprise de découvrir des quartiers vivants et animés d’une très bonne ambiance. Et pour cause, beaucoup des hommes se connaissaient déjà et, malgré le contexte, ces retrouvailles restaient une excellente excuse pour prendre des nouvelles de chacun. On pouvait alors entendre blagues, rires et anecdotes résonner aux quatre coins du camp. Finalement, il n’aurait manqué qu’un peu de bière pour que l’on se soit cru, déjà, à la fin de la bataille, en train de joyeusement célébrer notre victoire. Malgré la fatigue encore présente et mes muscles endoloris, mon esprit était alors principalement occupé par la hâte d’en arriver à cet instant, par l’espoir qu’un quelconque miracle nous permette de nous en sortir lors du combat de demain.

Tout au long de la suite de la journée, les arrivées de nouveaux hommes continuèrent à affluer. Nos aînés semblaient mettre un point d’honneur à les accueillir convenablement, prenant soin de les installer le plus confortablement possibles. A aucun moment mon aide ne fut requise pour cette tâche, et je n’aurais pu dire s’il s’agissait d’un traitement de faveur ou d’une forme de pitié, due à ma démarche encore plus lente et maladroite que d’habitude. Une fois tout le monde sur place, on annonça le début de la réunion stratégique dont j’avais pu entendre des bribes ce matin. Un calme olympien pris place au sein de la tonnelle principale, le silence régnant en maître parmi les soldats attentifs, alors que seule la voix du chef de bataillon venait troubler le mutisme général. A peine quelques murmures eurent l’audace de se faire entendre, mais de ce que je pus en déceler, il ne s’agissait que de commentaires venant approuver les bénéfices de la tactique mise en place par nos supérieurs. Lorsque l’exposé de la stratégie toucha à sa fin, les hommes furent libérés, la majorité d’entre nous se dirigeant vers nos couchettes afin d’être en forme pour demain. Seuls quelques-uns de nos vétérans firent un détour par les tours de gardes, afin d’avertir les hommes qui n’avaient pas pu assister à la réunion, chargés de surveiller les alentours, des décisions qui avaient été révélées ce soir. Quant à moi, une fois installé sur ma couche - me protégeant laborieusement du froid à défaut de pouvoir faire fuir l’angoisse, ma nuit fut peuplée de longs rêves, au sein desquels se jouèrent des simulations de toutes les éventualités imaginables pour demain. Le combat arrivait à grands pas.

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