Chapitre 1.2 - L'apprenti

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A mon réveil, je me sentis engourdi, mes muscles figés par le froid et l’inconfort de ma couche. J’aurais pu croire que toute une troupe m’était passée sur le corps, me piétinant sans délicatesse. Qu’en sera-t-il le jour de l’affrontement, si une simple nuit suffisait à me mettre dans cet état ? Tout comme moi, beaucoup de mes camarades semblaient avoir passé une nuit atroce. Le manque de sommeil et l’appréhension étaient visibles sur leurs visages tendus, et je me rendis compte peu de temps après que cela ne se limitait pas uniquement à notre tente : tout le campement donnait l’impression de fonctionner au ralenti. Et puis, se détachant de la masse, il y avait ceux qui ne semblaient pas affectés par la peur ou la fatigue, des vétérans, majoritairement, mais pas uniquement. Dans notre groupe, où l’on comptait sept novices pour trois experts, un débutant en particulier ressortait du lot, restant serein malgré les conditions, sans chercher à se vanter d’une quelconque qualité dont nous autres serions dépourvus. Nous n’avions jamais eu le temps de faire connaissance, d’une part parce que l’on était tous plutôt occupés par nos tâches respectives, mais sans doute surtout parce que nos esprits étaient restés auprès des nôtres, loin de cette vie désastreuse, ne nous poussant pas particulièrement à chercher à nous lier avec ceux qui partageaient pourtant notre peine. Cependant, je pouvais supposer à son visage qu’il devait avoir environ mon âge, la seule information que je connaissais réellement à son propos étant son prénom : Paul.

« Lukas, ramène tes fesses, on a besoin de toi !

— J’arrive tout de suite ! »

La voix de mon superviseur vint interrompre mes pensées, me ramenant à la froide réalité du moment. N’ayant pas fini de prendre ma ration du matin, j’emmenais avec moi mon morceau de pain, refusant de me le faire voler pour l’avoir stupidement laissé, sans surveillance, près de mes affaires. La nourriture reste l’une des denrées les plus précieuses en période de guerre, et même un simple bout de pain peut déclencher une querelle, qui sera à l’origine d’une tension au sein même du bataillon. Une situation plus que problématique quand les conditions exigent d’être solidaires. Je rejoignis finalement mon chef, prêt à exécuter l’ordre pour lequel il m’avait fait appeler. Il ne devait pas s’agir de quelque chose de très important pour qu’il me soit confié, mais tout était bon à prendre pour se montrer utile et rester dans les bonnes grâces de ses supérieurs. De plus, ce n’était pas comme si j’avais un autre projet à réaliser absolument aujourd’hui et, avec un peu de chance, suivre ces directives me ferait bouger assez pour oublier le froid qui me pénétrait les os.

Marchant côte à côte, nous passions devant le lieu où j’avais écouté le chef de guerre la veille, avant d’arriver face à une grande devanture qui m’avait jusqu’alors été interdite d’accès, comme à tous les novices. Une prohibition m’intriguant tandis que je passais le voile à l’entrée, réalisant rapidement le lieu dans lequel je me trouvais. Le râtelier d’arme. Si mon armure m’avait été donnée dès mon arrivée, dans l’espoir, visiblement vain pour le moment, que je m’habitue à me déplacer avec, je ne m’étais toujours pas vu confier une arme. Me faire venir signifiait que l’on m’estimait enfin capable d’en porter une. Cette simple idée eut pour effet de me réchauffer le cœur et l’esprit, bien plus qu’une course endiablée n’aurait pu le faire. Mon égo également s’en trouvait légèrement amélioré, je me sentais honoré de cette marque de confiance de la part de mes supérieurs.

Face à moi, un choix étourdissant d’équipement. Enfin, tout était relatif, la seule décision me revenant étant celle de l’arme que je souhaitais tester en premier.

« Prévisible, mais pas débile. »

Une voix rauque m’interrompit alors que j’attrapais une épée, attiré par la légèreté de l’arme qui avait l’avantage de la rendre relativement maniable, même pour quelqu’un d’inexpérimenté tel que moi. Tournant la tête, je me retrouvais alors face à face avec le regard critique d’un homme, brun et imposant, répondant au nom de Patrick, mais que j’apprendrais à connaître en tant que maître d’arme. Saisissant une lame à son tour, il fit un geste pour m’inviter à prendre place devant lui, initiant un simulacre d’affrontement dont le but n’était que de mesurer mes compétences en combat. La différence de niveau, d’agilité, se fit sentir dès la première charge. J’avais beau m’échiner, mon inexpérience rendait mes mouvements trop lents, trop prévisibles, et mon mentor finissait par parer chacun d’entre eux avec une facilité agaçante. Tellement que j’en vins à tenter de l’attaquer de manière de plus en plus périlleuse, principalement pour mon équilibre. Déjà mal à l’aise quand il s’agissait de marcher avec mon armure sur le dos, j’étais en train de me mesurer à un homme bien plus doué que moi, sautant littéralement sur lui pour tenter de lui asséner un coup qui porterait enfin. En vain. J’avais au moins réussi à ne pas me retrouver étalé au sol, parvenant à retrouver ma stabilité pendant que Patrick me tournait le dos pour retourner examiner l’arsenal à notre disposition.

« Essaye ça.»

Une lance. Je reposais l’épée, attrapant la hampe de mes deux mains … Pour aussitôt basculer vers l’avant, un juron s’échappant d’entre mes lèvres. Bon sang, je n’avais pas prévu que ce serait aussi inconfortable, comment des hommes faisaient-ils pour se battre avec une arme qui oblige à passer plus de temps à lutter pour garder son équilibre qu’à livrer combat ? La récupérant pendant que je me relevais, mon maître d’arme mis aussitôt de côté la hallebarde, ainsi qu’un certain nombre de masse. Un choix que je ne risquais pas de critiquer, compte tenu de l’échec qui venait d’avoir lieu avec la pique. Après quelques secondes d’une nouvelle fouille, ponctuées de grommellements récurrents, c’est un fléau d’arme à la main qu’il se dirigea à nouveau vers moi. Me retrouvant de nouveau avec un équipement plus léger, le combat repris rapidement. Cependant, si ma prédictibilité précédente à l’épée n’était un problème que pour moi, et pourrait certainement être amélioré à force d’entraînement, le regard de Patrick eut tôt fait de me traiter de danger public quand il s’agissait de manier le fléau d’arme. Mes mouvements, bien trop larges, menaçaient en effet de tuer plus d’alliés que d’ennemis sur le champ de bataille. Sceptique, son choix se porta de nouveau vers un équipement plus classique : Sabre, épée longue, dague et bouclier. Les minutes qui suivirent furent dédiés à plusieurs combats, appairant différemment ces multiples lames pour tenter de trouver ce qui me correspondrait le mieux.

En sueur, essoufflé, le son du métal contre le métal tintant encore dans mes oreilles, mon choix se porta finalement sur le couple épée longue et dague, avec l’accord de Patrick. J’avais préféré cette première pour sa maniabilité, bien qu’elle soit plus grande et plus lourde que sa petite sœur, me décidant pour une arme à deux mains afin ne pas avoir à m’encombrer d’un bouclier, sans me douter de l’impact de ce choix. Quant à la dague, elle me permettrait de me défendre en dernier recours, surprenant un adversaire qui tarderait trop à m’achever. Autant dire que j’espérais fortement ne jamais avoir à m’en servir. Haletant légèrement, satisfait de mon choix, je repris le chemin de ma tente. Enfin… c’était mon but, avant que la voix rocailleuse du maître ne m’interpelle à nouveau.

« Ramène tes fesses ici, je crois que tu as oublié quelque chose.

— Comment ça ?  le questionnais-je en me retournant

— Tu ne pensais pas que j’allais te porter ton équipement non plus ? Prends-les, maintenant, et dégage, je t’ai assez vu comment ça. »

Malgré ces paroles un peu abruptes, le ton n’était pas agressif, mais plutôt las, fatigué. Je n’étais sans doute pas le premier à laisser mon armement en plan, pensant repartir sagement de mon côté. J’allais donc devoir porter cela en plus jusqu’à la tente … Comme si je n’en avais pas assez de l’armure, le froid et la fatigue, il fallait, en plus, que je rajoute le poids des deux lames à mon calvaire. Avec toute cette ferraille sur mes épaules, j’allais me retrouver lessivé avant même d’avoir, ne serait-ce qu’entamé le combat. Si encore j’avais pu abandonner, mais non, aucun choix ne m’étais laissé dans cette histoire, je ne pouvais que suivre les ordres, encore et toujours, faisant de mon mieux pour paraître le plus petit, le plus discret possible. Aucun doute : si je sortais vivant du prochain affrontement, j’étais bien décidé à retourner de ce pas dans mon petit village, où tout le monde ne me voyait que comme Lukas, le grand jeune homme blond, reconnaissable à la marque de brûlure allant de sa lèvre inférieure gauche à la base de son menton ; une cicatrice dont je me serais d’ailleurs bien passé, mais, comme tout le monde, j’ai été jeune et négligent à ce qui m’entoure, ce qui entraîne vite des blessures. Loin d’avoir la prestance d’un chevalier, j’étais au moins reconnu là-bas pour la gestion impeccable de mon travail et pour mon hospitalité, prêt à accueillir les voyageurs n’ayant pas de quoi se payer une nuit à l’auberge du village.

« Et tu as intérêt à les avoir toujours avec toi. Quand tu dors, quand tu manges et même en allant couper du bois. Si je te vois sans, c’est mon pied au cul que tu vas recevoir ! »

Patrick était décidément un homme très doué pour me ramener à la réalité sans aucune douceur. Et puis, sérieusement ? Il fallait vraiment que je les garde partout où j’allais ? Mais pourquoi ? Ce n’est pas comme si quelqu’un allait nous attaquer au sein même du camp … Décidément cette vie n’était pas faite pour moi. Pas que j’ai, un seul instant, douté de la dureté de l’épreuve, mais peut-être avais-je légèrement sous-estimé la difficulté de s’adapter au statut de soldat. A cet instant, je sentais la honte monter doucement en moi en pensant aux vétérans, réalisant que j’avais peut-être pris cette situation un peu trop à la légère. La décision de venir ici n’avait, certes, pas été laissé à mon libre-arbitre, mais cela n’excusait en rien ma fainéantise. Sur le chemin menant à mon abri, je me promis alors de faire honneur à cette armure, qui n’avait pas non plus demandé à être porté par un homme aussi faible que moi.


Le reste de la journée se passa sans encombre. A vrai dire, personne n’avait osé me rajouter une tâche supplémentaire, jugeant que ma difficulté à apprendre à porter le poids de mes lames était amplement suffisante. Ce jour-là, nous avions été onze à se voir offrir le privilège de recevoir nos armes, mais aussi onze à être traqués sans relâche par notre supérieur. Quiconque osait se déplacer sans son attirail se voyait aussitôt infliger une liste de corvées. Cependant, cela ne semblait pas réellement perturber la plupart des débutants, la majorité d’entre nous s’étant fait corriger plusieurs fois. Certain avaient même semblé se lancer des défis à ce sujet, probablement trop jeunes pour se rendre compte à quel point leur comportement agaçait les chefs eux-mêmes. Au final, Paul et moi furent les seuls jugés sérieux, aucun autre ne se voyant rappelé au soir par le maître d’arme et le chef de bataillon. Si ce dernier nous présenta quelques mots de félicitations, Patrick, quant à lui, continua de pester contre notre posture. Ou, tout du moins, contre la mienne. Cependant, force m’est d’admettre qu’aux côtés de Paul, je ressemblais plus à un saltimbanque qu’autre chose.

« Demain, vous viendrez me voir et soyez à l’heure. N’est-ce pas Lukas ?

— A vos ordres » répondis-je, ne sachant pas comment répondre à mon supérieur, m’étant contenté jusqu’à présent de hocher la tête.

Vraisemblablement, j’étais dans son viseur. J’avais l’impression qu’il attendait davantage que ce dont j’étais capable, faisant remonter en moi un sentiment de culpabilité qui me poussa à baisser la tête, me faisant le plus discret possible. Paul ne décrochait pas un mot, mais il était évident à son regard qu’il était content que ces remarques ne soient pas dirigées contre lui, compatissant cependant en silence à ce qui m’arrivait. En retournant à nos couchettes, il me donna une tape dans le dos en guise d’encouragement, mais je n’eus pas le temps de le remercier qu’il m’avait déjà doublé et prit de l’avance. Hélas, je n’étais guère assez courageux pour le lui dire à voix haute, et pas encore assez habile en armure pour espérer le rattraper, m’obligeant à reporter mes remerciements à plus tard.


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