Chapitre 34

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La routine était revenue dans leur vie. Pour Élisa, leur existence était loin d’en être une. Chaque jour, il se passait quelque chose et notamment aujourd’hui.

François rédigeait une facture pour un client quand un homme arriva dans leur magasin. Celle-ci s’approcha de son comptoir. François baissait toujours la tête et ne l’avait pas entendu s’approcher.

— Serait-il possible d’acheter des cordes de guitare pour mon fils ? dit la voix.

Le jeune commerçant reconnut aussitôt la voix de son père. Lorsqu’il le regarda dans les yeux, il ne sut quoi répondre et se trouvait dans l’embarras.

Dans une formation de management, on lui avait appris qu’il était préférable d’installer un fossé entre la vie personnelle et professionnelle. En se lançant avec Élisa à ses côtés, c’était déjà mal parti. Son père ne connaissait rien de la vie professionnelle de son fils. François comprit qu’il lui avait fallu beaucoup de courage pour venir lui faire face sur son lieu de travail. En même temps, il ignorait aussi où il vivait.

— Depuis quand joues-tu de la guitare ? demanda-t-il.

Il me tutoie toujours, songea Dominique. C’est bon signe.

François sentit l’angoisse de son père. Il ne savait plus quoi faire. Il perdait pied.

— C’est que…

— C’est la question que je posais à chaque fois quand je me rendais dans un magasin de musique, remarqua François. C’est ta manière à toi de me montrer que tu ne m’as pas oublié. C’est ça ?

— Oui. Il serait bien que l’on discute si…

— Je le veux bien, devina-t-il.

Élisa était à l’étage supérieur de leur commerce. Silencieusement, elle avait suivi la scène. Des batteries, des instruments à cuivres et des guitares étaient exposés à ses côtés. En bas, le jeune couple avait placé les pianos et tout ce qui concernait la sonorisation, les éclairages de soirée, les micros… Devait-elle descendre les escaliers ? Elle n’en eut pas besoin, car François vint à sa hauteur pour lui demander de le remplacer quelques instants.

— Une personne souhaiterait avoir un renseignement sur une guitare.

— Dis-lui d’attendre. Il y a plus urgent, actuellement.

Le jeune homme fit demi-tour et Élisa s’occupa du client qui attendait la réponse à sa question. Allait-elle réussir à le convaincre ?

François prit sa veste posée près de son comptoir et sortit de son commerce aux côtés de son père. Ensemble, ils filèrent dans une rue adjacente à l’intérieur d’un bar pour prendre une consommation et échanger.

— Je suis désolé. Je n’ai pas mieux à te proposer pour discuter. C’est le centre-ville d’Angers. La foule est toujours dense le samedi, se justifia François.

— Ce n’est pas grave, déclara Dominique.

Durant leur courte promenade, Dominique n’avait pas dit un mot. Néanmoins, il n’avait pas cessé d’observer la démarche de son fils. Il remarqua qu’il avait plutôt l’air d’aller bien malgré leur différend.

— Comment vas-tu ? commença-t-il.

— Ça va, répliqua François. La semaine dernière, nous revenions de vacances.

— Vous étiez partis où ?

— Là où grand-père s’amuse à dire qu’il y est allé plus de trente-cinq fois !

— Tu es loin du compte ! Quarante-sept exactement !

— C’est sa seule destination de toute manière, constata François.

— Non, il est aussi allé dans les Alpes plus d’une fois ! J’espère que tu ne prendras pas modèle sur lui pour autant.

— Je ne suis pas du genre à m’inventer des miracles même si ça peut se produire ! La preuve, tu es là !

— Je ne vais pas te mentir, fiston. C’est Élisa qui m’a contacté. Elle m’a affirmé que tu souffrais de ne plus me voir et… moi aussi, finit-il.

— C’est toi qui m’as mis à la porte, observa François.

— Il faut avouer que tu as le don de me mettre en rogne aussi.

— J’ai ton caractère, affirma François.

— Oui, c’est vrai.

— Et puis, tu étais aveuglé par Mylène, continua le jeune homme.

— Si tu savais tout ce qui s’est passé à la suite de ton départ, avoua Dominique.

— Cela ne me regarde pas. Je préfère ne pas savoir. J’ai ma vie désormais.

— Peu importe, Mylène n’est pas ta demi-sœur. Elle s’est jouée de mes parents comme sa mère a voulu se jouer de moi, à la fin de sa vie. Son père, elle ne l’a jamais connu. Du coup, elle lui en a inventé un. Papy et mamie ont été manipulés, escroqués. Finalement, il y a peut-être un Dieu ici-bas.

— Depuis que je ne te vois plus, j’ai écarté de ma vie toutes les personnes négatives. Le reproche, les doutes, les angoisses ne servent qu’à pourrir notre existence.

— Pourquoi n’es-tu pas revenu me voir ?

— Je te l’ai déjà dit, papa. Tu m’as mis à la porte. Tu m’as même déclaré que je ne faisais plus partie de la famille, désormais.

— Je m’en excuse. J’ai été un peu trop fort avec toi.

— Mieux vaut tard que jamais. C’est bien que tu t’en aperçoives. Je ne vais pas pouvoir rester bien longtemps, je…

— Ne t’inquiète pas, coupa Dominique. Je comprends. Au moins, il est clair que toi, tu n’es pas fainéant.

— Peu importe ce que les gens sont, papa. Ce qui compte, ce n’est pas ce qu’ils font, mais ce que leur cœur leur dicte de faire. Tu peux être chômeur et bien plus bienveillant ou humain qu’un actionnaire qui empochent des millions dans ses investissements.

— Tu les as revus tes grands-parents ? osa Dominique.

— Non. J’ai bien assez de choses dans ma vie qui m’occupent.

Dominique paya leurs consommations et se trouva content de leur échange. Il avait été moins dur qu’il ne l’aurait pensé. Allait-il le revoir prochainement ? Il l’espérait. Il avait fait un premier pas et ne pouvait pas brusquer le contexte trop rapidement.

Il raccompagna son fils jusqu’à son commerce. De la vitrine, Élisa les vit se prendre dans les bras. Elle comprit qu’une réconciliation venait de naître entre eux. Enfin, se dit-elle. Il était temps.

Lorsque François arriva à sa hauteur, elle ne put s’empêcher de lui sourire. Sa curiosité prenait toujours le dessus.

— Il est parti le client ? demanda François.

— Oui. Il n’avait pas beaucoup de temps devant lui.

— OK. Tant pis. Ce sera pour une autre fois.

— Il aurait pu acheter une guitare, osa-t-elle.

— Ce n’était certainement pas un musicien de grande valeur ! Car les vrais, ils savent patienter !

— Et certains ne savent pas non plus résister au charme des femmes comme moi. Je lui ai vendu la guitare, affirma-t-elle, fièrement.

— Tu plaisantes ?

— Pas du tout. Vais-je avoir le droit à une augmentation, patron ? demanda-t-elle, en plaisantant.

— Tu fais pas mal de choses dans mon dos, ces temps-ci ! remarqua-t-il. Ne viens pas te plaindre si je…

— Impossible ! coupa-t-elle. Je vais te poursuivre nuit et jour, désormais.

— N’est-ce pas toi qui me disais qu’on devait tout se dire durant nos vacances ?

— Si. Mais avec ton père, tu ne m’aurais jamais laissé faire. Pas vrai ?

— Effectivement.

— Ai-je eu tort d’intervenir ?

— Non.

— Nous sommes alors quittes ! Je viens de te rapprocher de ton père comme tu l’as fait avec moi et le mien, ajouta la jeune femme.

— Du coup, nous n’avons plus aucun problème à l’horizon, conclut François en la prenant par la taille.

— Oui. Cela paraît trop beau pour être vrai. N’est-ce pas ?

— Je crois oui.

Quand ils fermèrent leur commerce, ils filèrent ensemble sur le parking de La Rochefoucauld. Peu importe la marche qu’ils devaient effectuer, cela leur faisait du bien. Ils aimaient se garer dans ce parking qui les amenait toujours à l’origine de leur romance.

Ce soir-là, ils avaient prévu d’aller au cinéma pour voir le film : « Le prénom ». Ils espéraient trouver un accord pour le prénom de leur futur enfant. Ils s’étaient arrêtés sur Gabriel, mais l’un et l’autre essayaient de trouver un prénom qui sonnait plus moderne à leurs yeux.

— Heureusement que c’était une comédie, s’enquit François à la sortie du cinéma.

— En tout cas, il est clair qu’on n’appellera pas notre fils Adolf, si c’est un garçon.

— L’idée, venant d’un juif comme Patrick, dans le film, est un peu poussée par les cheveux. Non ?

— Tu sais François, tu n’es pas mieux avec tes Jésus et Marie en tant que chrétien !

— Oui, bon, en tout cas ce film reste correct par rapport à d’autres.

— J’ai vu un peu mieux à mon goût.

— En tout cas, cette comédie nous prouve, une nouvelle fois, qu’il est préférable de ne pas mêler la famille ou les amis à notre histoire. Je ne veux pas…

— Je le sais, François. N’oublie pas que j’en ai souffert aussi, la dernière fois.

— De toute façon, nous nous étions arrêtés sur Gabriel, non ?

— Il y a aussi Magalie. C’est joli, non ?

— Oui, aussi. Mais, je ne veux pas d’Émilie. Elle ne supportera pas la chanson « Je m’appelle Émilie Jolie ! », chanta-t-il.

— Tu as été aussi terrorisé que ça quand tu étais petit ? demanda Élisa.

— Je n’ai pas eu de problème de ce côté-là. C’est plutôt mon nom qui m’a posé beaucoup de souci. Mais malheureusement, je ne pourrai pas le changer.

— François, ce n’est pas parce que tu as souffert de harcèlement qu’il en sera de même pour notre enfant ! affirma la jeune femme.

— Le monde demeure toujours aussi stupide ! Je crois même qu’il se remplit de plus en plus de fous !

— Et puis tu sais, si on se marie, au lieu de prendre ton nom, tu pourrais prendre le mien ! proposa la jeune femme.

— Sérieux ? Tu crois que ça marche aussi dans ce sens ?

— Bah oui ! Tu ne le savais pas ? Et puis, papa serait content ! On prolongerait ainsi la descendance de la famille Lefront !

— Il ne faudrait pas le nommer « National » ! Tu imagines lors d’un oral de bac : « Lefront National ! Je vous écoute, c’est à vous ! »

— Quoi ? Comment oses-tu ? s’écria-t-elle.

Comme un volatile, il s’envola à toute vitesse, content de sa stupide blague.

Du fait de sa grossesse, Élisa ne pouvait pas se permettre de le poursuivre. Cela dit, il ne perdait rien pour attendre.

Arrivé à leur voiture, François prit le volant. Il était pressé d’arriver chez lui pour prendre une bonne douche. Quant à Élisa, elle attendait le moment idéal pour lui tendre une lettre froissée qu’elle avait reçue en début de semaine, par son père. Une lettre qui remettait en question beaucoup de choses. Non sur leur relation, mais sur leur attitude, un peu trop impulsive à l’égard de certaines personnes. François avait raison parfois de dire : « On doit agir en fonction de ce qu’on voit de ses propres yeux et non de ce qu’on entend. Les vautours sont plus nombreux qu’on le pense ! ».

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