Chapitre 32

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En rentrant au gîte, l’ambiance fut froide et aucun mot ne vit le jour entre eux. François se trouvait épuisé, mais il savait qu’il était de corvée pour faire cuisiner ce soir. Il avait prévu au repas sa fameuse quiche lorraine. Allait-elle voir le jour, elle aussi ?

— On ne va pas continuer à se faire la tête durant toutes nos vacances ! lâcha-t-il. Ce chemin de croix, je crois que je m’en souviendrai toute ma vie avec ton silence d’entêtée.

Élisa était bien décidée à le faire. Elle demeura muette. Son regard en disait tellement long que sa colère devait être bien noire. Pourtant, ils devaient une nouvelle fois parler.

— Bon, je vais me mettre à la préparer cette fameuse quiche lorraine ! Il fallait que je la fasse une fois dans la semaine !

— Je n’ai pas faim, dit-elle.

— Ah, non ! Tu ne vas pas faire comme ma mère ! Quant à moi, je ne suis pas mon père !

— Si ! Tu es comme lui ! s’emporta-t-elle soudainement. Te rends-tu compte que tu as osé me considérer comme une chaudasse au centre d’un sanctuaire religieux ?

— Je n’ai jamais dit ça ! C’est toi qui te l’es laissé dire !

— C’était tellement simple à comprendre, François ! Tu l’as senti par toi-même ! Je suis enceinte ! Tu as envie que je fasse une nouvelle fausse couche ?

— Certainement pas ! Mais tu aurais pu la faire dans ce chemin de croix ! Et là, tu cherches encore à en faire une nouvelle ! Et ce ne sera pas de ma faute.

— Ta faute ? De toute façon, ce n’est jamais de la tienne. C’est toujours celle des autres. C’est vrai, tu es un pauvre petit pigeon qu’on n’arrête pas de plumer ! hurla-t-elle.

Cette fois, elle allait trop loin. François décida de quitter la maison et d’aller se calmer à l’extérieur. Il n’avait aucune envie de la confronter plus longtemps au risque de perdre une nouvelle fois, apparemment, cet enfant qu’elle attendait.

— Tu vas où ? cria-t-elle.

— Je vais prendre l’air plutôt que de supporter ta violence verbale qui n’a ni queue ni tête même si tu m’as épuisée sans avoir voulu en prendre conscience.

— Bien sûr ! Tu souhaites m’inquiéter comme la dernière fois où tu as dormi sur ce putain de parking. Sauf que là, nous sommes dans les montagnes !

— À la seule différence, c’est que tu m’avais mise à la porte de chez toi ! Cette fois, c’est moi qui pars pour que tu puisses reprendre tes esprits, dit-il en claquant la porte.

Il descendit les escaliers et fila vers la petite fontaine du centre du bourg. Il se passa un peu d’eau fraîche sur le visage puis emprunta une rue qui amenait vers un petit lac dont on pouvait faire le tour. La nuit commençait à pointer le bout de son nez. Devant lui, les montagnes se trouvaient belles et lorsqu’il fut sur les bords de ce petit lac, il pouvait percevoir quelques troupeaux de brebis qui s’exclamaient par les cloches qu’elles portaient autour de leur cou.

De loin, ses yeux tombèrent sur un village du nom d’Arras-en-Lavedan. Le point de vue était magnifique. Il était seul et cette nature lui permettait de retrouver l’apaisement qu’il recherchait.

Au bout de quelques minutes, il décida de rentrer. En faisant demi-tour, un château qui surplombait Arcizans-Avant s’imposa sous son regard. Le château du prince noir, se dit-il à lui-même. Je suis bien comme les Anglais ce soir. J’ai l’impression de tout faire à l’envers avec Élisa. On se fâche sans arrêt et à chaque fois, soit je pense à ma famille ou on en parle au centre de nos disputes.

Le château qu’il percevait avait vu le jour au début des années 1100 avec l’apparition d’un donjon servant à protéger les terres des seigneurs d’Arcizans. Durant la guerre des Cent Ans, il fut occupé par les Anglais qui envahirent l’Aquitaine. Cette guerre était menée par Édouard de Woodstock qu’on surnommait le Prince Noir et qui était le fils d’Édouard III. Le Prince Noir fut nommé en 1337 le Duc de Cornwall pour devenir Prince de Galles en 1343. Son surnom lui a été donné par les Français certainement parce que son armure était toujours faite de noire. Malheureusement, ce Prince Noir ne deviendra jamais roi puisqu’il mourra avant son père à Londres et c’est son fils qui succèdera directement au trône d’Angleterre sous le nom de Richard II.

François connaissait l’histoire de ce château qui demeurait un point d’observation très précieux pour la surveillance du carrefour des trois vallées : Azun, Luz et Cauterêts.

C’est en 1972 qu’il a pu permettre aux hommes de s’y loger à nouveau, à l’intérieur. Pendant vingt ans, il resta ouvert à la visite de tous touristes. Mais aujourd’hui, il abrite trois chambres d’hôtes et les tarifs restent plutôt bien raisonnables au goût de François.

L’air commençait à être frais. Il décida de rentrer et se demanda comment Élisa allait le recevoir. Avait-il fait le bon choix de partir dehors pour se calmer ?

Il monta les escaliers, ouvrit la porte de leur gîte et la découvrit en train de cuisiner.

— Que fais-tu ? demanda-t-il.

— Un pot-au-feu, répondit-elle sèchement.

— Je croyais que tu n’avais pas faim. Et puis, j’avais prévu une Quiche lorraine pour ce soir.

— Ce soir, ce sera un pot-au-feu ! Et j’en ai plus qu’assez de suivre toute ton organisation à la lettre ! Je suis en vacances, je ne suis pas ta marionnette.

— Tu ne l’as jamais été à mes yeux. Si j’ai tout organisé, c’était pour te permettre de ne penser à rien.

— Pour toi, peut-être. Mais, je ne me sens pas libre de mes mouvements. Je ne connais peut-être pas la région, mais j’aimerais aussi la découvrir par moi-même.

— Tout ce que nous avons vu ne t’a pas plus ?

— Si. Mais j’aimerais aussi que tu puisses découvrir des choses que tu ne connaisses pas. Tu comprends ?

— Tu pleures ? dit-il, en s’approchant.

— Non, ce sont les oignons, répliqua-t-elle.

— Tu as une carotte entre les mains.

— J’ai terminé les oignons, il y a quelques minutes.

— Alors comment se fait-il qu’ils soient sur la table sans être épluchés ?

Il avait le don de l’énerver avec son sens de l’observation. Rien ne lui échappait. De son côté, elle avait réalisé qu’elle fut allée trop loin, de nouveau, avec lui. Mais en même temps, il était difficile de savoir s’il était sérieux ou pas à certains moments. Comme lui, elle s’aperçut que leur famille revenait toujours dans leur conversation lorsqu’ils se disputaient. Est-ce que François devait continuer à mettre son père de côté ? Elle commençait à se reposer la question. C’était un abruti, certes. Mais n’avait-il pas le droit à une seconde chance, lui aussi ?

— Pourquoi ne vas-tu pas le voir ?

— Qui ça ?

— Ton père.

— Ce n’est pas à moi de revenir. Mais à lui.

— Il ne te manque pas ?

— Bien sûr que si.

— Tu es aussi buté que lui, au fond, avoua-t-elle.

— Tu peux parler, toi !

— Pense à notre enfant. Je n’ai aucune envie de le priver de ses grands-parents.

— Comme je n’ai aucune envie de m’investir à leur place dans leur rôle.

— Ils ne s’investiront pas s’ils ne savent pas qu’ils le deviendront bientôt.

— Justement. La dernière fois, tu as fait une fausse couche parce que la famille et les amis ne voulaient pas nous voir ensemble. Je ne veux pas refaire la même erreur. Mettons-les tous de côté jusqu’à la naissance du petit et n’en parlons plus, s’il te plait.

Elle n’était pas dupe. Elle savait qu’il souffrait de ne pas voir son père. On ne pouvait pas ignorer un proche comme il le faisait actuellement après avoir été si lié. Elle se tut, mais décida au fond d’elle-même de tenter quelque chose qui pourrait lui déplaire. Mais, c’était pour le bien-être de leur enfant.

— On va l’appeler comment ? lança-t-elle.

— Élisa, rien ne nous assure que tu sois véritablement enceinte. Tu n’as même pas fait de test de grossesse.

— C’est moi qui le porte, je te signale ! Et je peux te le confirmer sans test que je le suis !

— C’est peut-être ton estomac qui explosait de l’intérieur avec tout le coca que tu t’es ingurgité ces derniers jours, dit-il en plaisantant.

— Tu me cherches là !

— Non, tu es devant moi. Je t’ai trouvée !

— Pourquoi ne l’appellerait-on pas Christian si c’est un garçon ?

— Hors de question. Il y a le Christ dedans ! Donc tu peux oublier aussi Christine, Christiane, Christophe et tralala…

— On n’est pas sorti de l’auberge avec toi. Et pourquoi pas Hélène ?

— Mauvaise idée. Je n’ai aucune envie que les garçons se moquent d’elle en chantant sa chanson.

— Parce qu’il faut aussi supprimer tous les prénoms qui possèdent le titre d’une chanson ? annonça-t-elle, avec choc.

— Oui, pourquoi ? Raison de plus pour ne pas l’appeler Marie ou Gabrielle ! Il en va de même pour Laura, Céline, Marylène…

— Inutile de me montrer toutes tes connaissances musicales ! J’ai l’impression de te voir déteindre sur mon père !

— N’exagère pas non plus !

— Bah, si ! Je comprends mieux pourquoi vous faites la paire entre vous ! Je me demande bien comment je fais pour vous supporter d’ailleurs ! osa-t-elle. Que proposes-tu comme prénom dans ce cas ?

Élisa comprit que trouver le prénom idéal risquait d’être beaucoup plus difficile que prévu. Elle n’avait aucune préférence, mais dans les yeux de François, elle s’aperçut qu’un prénom avait toute son importance. Elle était loin, pourtant, de se douter de la proposition qu’il allait lui faire.

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