Chapitre 30

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L’apéritif venait de se terminer dans une ambiance conviviale. Il avait peut-être maladroitement commencé, mais Anne-Marie et Jean-Marc avaient agi de leur mieux pour François. Tous deux mirent en valeur les beaux endroits à découvrir dans la région.

Les jeunes amoureux firent leurs courses sur Tarbes. Sur la route, Jean Ferrat mettait l’accent sur les montagnes de son Ardèche. Ici, les montagnes étaient toutes aussi belles.

La jeune femme fut aux anges lorsqu’elle découvrit l’immensité de la zone commerciale.

— Nous devrons revenir ici ! s’extasia-t-elle. Il y a des choses que j’aimerais acheter. Ce sera possible ?

— Oui, j’avais prévu un après-midi pour ça.

— J’ignore si nous aurons le temps de tout faire !

— On fera ce qu’on pourra.

En revenant au gîte, après avoir rangé leurs courses, ensemble, ils préparèrent leur dîner. En s’installant à table, la jeune femme prit le livret que François avait réalisé pour leurs vacances.

— Demain, nous allons au lac d’Estaing si je comprends bien.

— Oui. La tonte de brebis est prévue.

— La tonte ?

— Durant l’été, il y a des bergers qui partent dans les hauteurs pour permettre aux brebis de fabriquer le fromage des estives. Un fromage qui ne se fabrique qu’en altitude dans les zones pastorales. Et durant le mois de septembre, ils redescendent avec leur troupeau. Des tondeurs les attendent pour faire la tonte de leurs animaux. C’est ce à quoi nous assisterons.

— Mais pourquoi ils les tondent ?

— Pour stimuler leur appétit, répliqua François. Et surtout pour augmenter la vigueur des béliers. Pas étonnant que les hommes préfèrent voir leur femme à poil, s’amusa-t-il. Même les béliers préfèrent leur dulcinée sans laine !

— Oui, mais faire ça avant l’hiver, c’est un peu dangereux, non ?

— Non, ils le font début septembre donc leur laine a largement le temps de repousser. Une autre tonte se fait en avril.

— Et c’est douloureux ?

— De ce que je sais, non. Et un bon tondeur, normalement, met trois minutes pour tondre une brebis.

— Trois minutes ? s’étonna Élisa.

— Oui, pourquoi ?

— Tu imagines si nos coiffeurs étaient aussi rapides !

— Il ne faut pas comparer ce qui n’est pas comparable. Les brebis sont moins sensibles que les humains.

— Tu crois ?

— Non. En fait, l’homme les domine alors elles se soumettent. Mais en même temps, elles savent qu’en les tondant, ils font cela pour leur bien. Et pour les satisfaire, ils essayent d’être le moins long possible pour elle.

Le soir tombait vite dans les Hautes-Pyrénées. Après avoir bien dîné, Élisa débarrassa la table et mit le lave-vaisselle en route. Elle incita François à aller se coucher.

— Non, j’aimerais que nous parlions, invoqua-t-il.

— À quel propos ?

— Tu sais très bien. J’aimerais discuter de notre passé à tous les deux.

— On pourrait attendre la fin des vacances pour ça.

— Je n’en ai aucune envie, déclara François.

— Écoute, je termine de ranger la maison et je viens te rejoindre dans le lit pour qu’on puisse en parler tranquillement. Je n’ai aucun désir à me fâcher avec toi. Nous sommes en vacances et…

— Ce n’est pas l’impression que tu m’as donnée à l’apéritif, avoua-t-il en lui coupant la parole.

— Je le sais bien, mais ton père est un abruti.

— Je l’affirme.

La jeune femme l’embrassa et l’invoqua une dernière fois à aller se coucher. Elle rangea leur demeure et fila dans leur chambre. La tapisserie était jaune et au mur, il y avait certaines photos encadrées représentant des paysages de la région. On pouvait trouver une armoire ainsi qu’une commode en bois. Toute leur demeure se trouvait mansardée puisqu’elle était située au-dessus d’un atelier appartenant à Jean-Marc. Celui-ci ne travaillait jamais dedans. Il y entreposait simplement tous ses outils vu qu’il adorait bricoler.

François s’était installé sur la droite de leur lit. Élisa préférait toujours se mettre à gauche. Pourquoi ? C’était ainsi. Devant lui, elle se déshabilla. Bien sûr, il ne put pas s’empêcher de la dévorer des yeux.

— Ne me regarde pas comme ça, dit-elle. J’ai l’impression de devenir un morceau de viande !

— Au moins, ça prouve que je te désire toujours autant, affirma-t-il.

Elle s’installa à côté de lui et décida de poser sa tête sur la poitrine pour écouter son cœur battre. Se sentant si apaisée, elle se trouvait prête à dormir ainsi. Cependant, ils devaient tous les deux discuter. C’était plus facile à dire qu’à faire.

— Que veux-tu savoir sur mon passé ? commença-t-elle.

— Je sais des choses que tu ne sais pas que je sais.

— Tu parles bien le français, mon chéri !

— Ne commence pas, s’il te plait.

— Je te taquine. Qu’est-ce que tu sais ?

— Que notre enfant n’était pas ta première fausse couche, mais ta deuxième.

— De quoi ? Qui t’en a parlé ? Et comment le sais-tu ? s’emporta-t-elle, en relevant la tête pour le regarder dans les yeux.

— C’est ton père. L’enfant était de Cédric ?

— Non.

— Il était de qui ?

— D’un homme que j’avais rencontré quand j’étais au lycée.

— Tu étais précoce, dis donc ! lâcha-t-il pour baisser leur tension.

— Je vivais chez ma grand-mère à l’époque. J’ai fait une fausse parce que je ne me sentais certainement pas prête au fond de moi-même. Je n’avais aucune situation.

— Et le père de cet enfant ? Qu’est-ce qu’il est devenu ?

— Il avait quinze ans de plus que moi.

— Quinze ans ?

— Oui. J’ai toujours été attirée par les hommes mûrs, mais celui-ci était loin de l’être.

— Comment ça ?

— Il avait une femme et deux enfants. De plus, il était médecin, avoua-t-elle. Je pensais qu’il aurait été prêt pour vivre avec moi et quitter sa famille.

— Ce qui ne fut pas le cas, devina François.

— Non. Il m’a même reproché d’avoir fait exprès de tomber enceinte alors que je faisais tout pour prendre mes précautions.

— Il n’en prenait pas ? se choqua François.

— Non. Il avait horreur des préservatifs.

— Et c’est un médecin ! Le genre de type qui fait la morale à tout le monde pour se protéger.

— Mais tout ça, c’est du passé pour moi. Le fait d’en parler me rappelle de mauvais souvenirs et…

— Alors à mon tour, dans ce cas. Que veux-tu savoir de moi ?

— Je ne vais pas te demander si tu as eu des petites amies, car je sais que je suis la seule ! se permit-elle d’avouer.

— Effectivement, tu es la seule avec qui j’ai été jusqu’au bout. Toutefois, cela ne m’a pas empêché d’aimer et de me faire avoir !

— Sérieux ?

— Bah, oui ! Je n’étais pas aussi fermé qu’on ne pourrait le croire !

— Elles ont été nombreuses ?

Le jeune homme se dévoila sur sa vie sentimentale. Élisa était ravie de le voir partager ses mésaventures. Il lui parla ensuite de ce passé douloureux qu’il avait vécu dans sa scolarité. La jeune femme comprit mieux pourquoi il se méfiait autant des gens de son âge. Il avait énormément souffert et des cicatrices comme celles-ci ne pouvaient pas se résorber du jour au lendemain.

Pendant plus d’une heure, l’un et l’autre échangeaient sur leur passé. Ils se jurèrent désormais de ne plus rien se cacher afin de ne prendre aucun risque pour mettre en péril leur histoire.

Le lendemain matin, François se leva de bonne heure et fila vers une petite fontaine dans le centre du village d’Arcizans-Avant, situé à quelques pas de leur gîte. Celle-ci offrait de l’eau potable des montagnes. Elle était extrêmement fraîche et faisait du bien pour tous les passants y compris les nombreux cyclistes !

Durant leurs vacances, Élisa se demanda si ce qu’ils vivaient ensemble n’était pas trop beau. N’avaient-ils pas le droit au bonheur ?

Lorsqu’elle se retrouva dans un spa thermal à Cauterêts, se détendant dans une piscine extérieure où l’eau frôlait les 40° alors qu’il faisait à peine 10° en dehors, elle comprit qu’elle avait beaucoup de chance. En fait, en voulant chercher le pigeon idéal pour rendre jaloux mon fiancé, j’ai plutôt déniché le mec idéal, se dit-elle en souriant.

Cette détente au spa thermal se poursuivit dans un restaurant du centre-ville où l’on pouvait savourer un plat typique de la région « La Garbure ». Ce repos fut de courte durée, car dès le lendemain, François l’emmena randonner en se rendant au col de Tramassel. De là, ils partirent ensemble jusqu’au lac d’Isaby où il n’était pas impossible de voir dans les hauteurs des vautours fauves, ce qui fut le cas pour nos jeunes randonneurs.

La journée suivante, ils filèrent ensemble sur Lourdes. François savait où se garer pour ne pas payer sa place de parking.

— J’espère qu’on ne se retrouvera pas coincé comme à La Rochefoucauld, s’enquit Élisa.

— Aucun risque ! Quand je partais en vacances avec mes parents, c’est ici que se rendait mon père. Bon, il faut un peu marcher, mais…

— Avec tous les kilomètres que nous avons faits ces derniers jours, cela ne me fait plus rien ! affirma-t-elle.

Ces quelques jours dans les montagnes les avaient encore plus rapprochés. Élisa comprit que François appréciait la nature. Elle ignorait totalement ce que cette région avait été dix ans plus tôt. Lui, il le savait. Beaucoup de choses avaient changé et beaucoup de routes avaient été construites pour toujours plus de rapidité. Les gens ne prenaient plus le temps de vivre et abimaient tout sur leur passage.

En arrivant dans le centre de Lourdes, la jeune femme fut ébahie par tous les commerces qui se trouvaient en rapport avec ses convictions religieuses.

— Si tu ne trouves pas ton bonheur ici, tu ne le trouveras jamais ! constata François.

Élisa le regarda avec beaucoup d’amour et de reconnaissance dans les yeux. François était content de la voir si heureuse. À ses yeux, c’est tout ce qui comptait. La jeune femme savait qu’il s’était égaré de sa foi envers Dieu, car François était baptisé et avait reçu de nombreuses leçons de catéchisme lorsqu’il était enfant. Il connaissait l’histoire de Jésus, de Moïse… par cœur. Élisa restait persuadée que les âmes égarées de Dieu finissaient tôt ou tard par retrouver le chemin de la foi lorsqu’elles arrivaient à se pardonner le mal qu’elles se faisaient à elle-même. Dieu avait mis Élisa sur la route de François. Lui, il disait que c’était le destin. Mais finalement, qu’était-ce le destin ?

À ses côtés, elle parcourut plusieurs commerces. Elle découvrit toutes sortes de Vierges Marie, de croix avec Jésus crucifié, des cartes postales, des porte-clés, des Saint-Christophe pour protéger l’homme des dangers de la route, des tableaux, des stylos, des statuettes… et même des serviettes de plage où était représentée la basilique de Lourdes.

En marchant sur les trottoirs, elle aperçut aussi de nombreux groupes de pèlerinages qui allèrent aux différents sanctuaires de Notre-Dame de Lourdes.

François connaissait ces lieux par cœur et il était ravi de voir Élisa si admirative par tout ce qu’elle découvrait à ses côtés. Ces derniers jours, Élisa le surprit, car il ne la pensait pas du tout aussi curieuse et cette curiosité le touchait de plus en plus. Sur ce point, ils étaient l’un et l’autre sur la même longueur d’onde. Ensemble, ils se complémentaient. Ils se comprenaient. Ils s’aimaient. Élisa était devenue son autre moitié et c’était réciproque. Ils s’aimaient comme des fous et croquaient la vie pleinement.

En traversant un pont, qui surplombait le gave de Pau, ils firent face à toutes sortes de croix religieuses. Elles avaient été déposées par des nationalités du monde entier.

Élisa comprit pourquoi la ville de Lourdes était mondialement connue. Elle demeurait pressée de découvrir la grotte de Lourdes. Elle ne s’étonnait plus de tous ces commerces sur la religion. La basilique Notre-Dame de Lourdes dominait tout le paysage. On ne pouvait pas la rater. François lui apprit que des messes se tenaient sur plusieurs niveaux et dans différentes langues.

Dans la Grande Allée centrale, qui menait à la basilique, Élisa demanda :

— J’imagine que tu sais où l’on peut trouver l’eau de Lourdes.

— Oui, bien sûr. Suis-moi.

Ensemble, ils firent une trentaine de mètres. La jeune femme aperçut des gens qui remplissaient leur bidon à l’aide de plusieurs robinets.

— C’est ici ? osa-t-elle.

— Oui, pourquoi ? Tu es déçue ?

— Je n’imaginais pas du tout ça comme ça, lâcha-t-elle. Et puis, c’est loin d’être hygiénique.

— As-tu vu le monde qu’il y a ? Penses-tu qu’une simple fontaine suffirait ? Les touristes sont tellement impatients qu’il a fallu tout moderniser, précisa François. Et je crois même que certains se mettraient à ronchonner s’ils te voyaient arriver avec un bidon de cinq litres !

— Pourquoi ces gens font-ils la queue ? ajouta-t-elle en fixant une foule sur sa gauche.

— Ils se dirigent vers la grotte de Lourdes. C’est ici que la Vierge Marie est apparue pour Bernadette. C’était en…

— Ne fais pas celui qui connait tout ! coupa-t-elle.

— Non, mais je sais ! rétorqua-t-il. Je me suis renseigné pour toi. C’était le… 11 février 1858 !

— En effet, ça date !

— C’est une date que mes parents me répétaient souvent dans le passé ! N’oublie pas que je suivais des leçons de catéchisme !

— Aujourd’hui, ils n’ont plus l’air aussi chrétiens que ça !

— En tout cas, ils l’étaient !

— Pourquoi ont-ils perdu leur foi ?

— Je ne pense pas que ça soit le cas. Je crois juste qu’ils se sont laissés aveuglés pour tout ce qui se passe dans notre monde, remarqua le jeune homme. Souvent, on se demande pourquoi Dieu n’intervient pas. Pourquoi laisse-t-il les hommes s’entretuer et souffrir ?

— Parce qu’ils sont peut-être nés pour s’auto-détruire, proposa Élisa.

— Seigneur Jésus Marie ! J’ai cru pendant quelques instants entendre parler mon professeur de philosophie lorsque je me trouvais au lycée.

— Je pense être loin de lui ressembler ! observa la jeune femme.

— Ça, c’est sûr !

— Et si nous allions voir cette grotte ensemble.

— C’est ce que j’allais te proposer !

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