Chapitre 25

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Nous étions samedi, une journée où François comme Élisa ne peuvent se permettre de chômer. Ne considérant pas sa compagne encore prête à gérer le magasin seule quand les gens ne cessaient d’affluer dans leur commerce, François se voyait contraint parfois de le fermer. Élisa soutenait qu’il pouvait lui faire confiance, mais François restait buté et parfois certaines disputes entre eux naissaient.

Parfois, c’était Patrick qui leur venait en aide. Cela lui permettait en plus d’améliorer son lien avec sa seule et unique fille. Il en était plus que ravi. Il regrettait de ne pas avoir pu plutôt ouvrir les yeux vis-à-vis de sa fille. Elle était aussi ambitieuse que François et à certains moments, plus audacieuse. François leur permettait aussi de se rapprocher au maximum dès qu’il voyait une occasion s’y présenter.

Étant architecte, Patrick préférait désormais se mobiliser sur des chantiers français et non étrangers. Même si ça lui rapportait moins, l’amour de sa fille en valait largement ces sacrifices financiers. Cela n’avait pas de prix.

Aujourd’hui, le jeune couple baissait le rideau exceptionnellement pour aller animer les fausses funérailles de monsieur Gourdon.

François ignorait que ce vieil homme était le père d’un animateur d’une radio connue dans les Pays de la Loire. Cet animateur s’était installé sur Paris et présentait même désormais certaines émissions télévisées.

On apprit par l’intermédiaire des médias le décès de celui-ci. Il risquait d’y avoir plus de monde que prévu à l’enterrement.

Plus les heures passaient, plus le stress montait. Élisa ne disait pas un mot, mais au travers de son regard, François sentit qu’elle n’était pas prête pour oublier cette plaisanterie d’un goût mesquin. Comment pouvait-on agir de cette sorte ? songeait-elle. Elle-même s’était laissée prendre par sa détresse. Elle lui avait promis de lui trouver un traiteur pour ses fausses funérailles. La mission ne fut pas simple, mais elle tomba un jour sur un homme, pensant comme François. C’est-à-dire au gain et à la réputation que cet événement allait lui rapporter.

Désormais, il fallait croiser les doigts et espérer la compréhension des invités à ces fausses funérailles.

François installa le matériel. Il n’y a pas de scène dans la salle et la clarté manquait y compris en pleine journée.

— Tu me diras, nous sommes dans l’ambiance, observa Élisa. Nous intervenons pour des funérailles ! C’est lugubre, non ?

Monsieur Gourdon arriva dans son dos au même moment. François ne l’avait pas reconnu. Celui-ci portait un costume noir, une fausse moustache, un chapeau qui ressemblait à celui que portait Louis de Funès dans Rabbi Jacob et des lunettes rondes comme Harry Potter.

— Tout se passe bien ? demanda-t-il.

— Oui, nous serons prêts dans un quart d’heure.

— Super ! Ils arrivent d’ici une demi-heure.

— Oh, là, là ! Je ne sais pas pourquoi, mais je sens que cette plaisanterie va mal finir, lâcha Élisa.

— Mais non, ne t’inquiète pas ! s’enquit François. Tu verras, son plan se déroulera sans accroc !

— François ! Je t’en supplie ! Arrête avec tes références cinématographiques !

— Et toi, avec tes longs mots !

Comme prévu, les premiers invités arrivèrent avec des yeux pleins de larmes. Élisa ne savait pas du tout où se mettre. Certains furent surpris par la présence de François et du traiteur. L’aîné des enfants de monsieur Gourdon s’approcha de la sono.

En arrivant à la hauteur de François, il l’invita à ranger son matériel. Aujourd’hui, on aurait dû fêter normalement les 80 ans de son père, mais ceux-ci n’étaient plus d’actualité puisqu’il était mort.

Toujours bien vivant, monsieur Gourdon s’était caché dans les cuisines. Il regardait par l’entrebâillement d’une porte, les personnes qui étaient venues pour soutenir ses enfants dans cette épreuve difficile.

— Mon Dieu ! s’exclama François. Je crois que j’ai bien fait d’accepter ce contrat.

— Pourquoi ? demanda Élisa.

— Il y a mon ancien patron ! Tu sais, l’entreprise où je découpais de la volaille. Si nous assurons bien, il nous rappellera peut-être pour son comité d’entreprise.

— Tu risques plutôt de te donner une sale réputation voire de te faire déplumer mon petit pigeon ! rétorqua-t-elle en se forçant à sourire. Bon, sinon, c’est quand qu’il va se décider à ressusciter l’ancien ?

— Laisse-lui le temps de savourer ! osa François.

— François, j’ai l’impression d’être prise pour une conne et j’ai horreur de ça ! Tu le sais bien ! En plus, je ne sais même pas mentir.

— Encore un petit effort, ma chérie. Et puis, c’est plutôt tous ces gens qui se font passer pour des cons, au fond. Pas nous ! Moi, je reste admiratif de ce qu’il ose faire.

— Vraiment ? T’es débile ou quoi ?

— Loin de là ! À lui tout seul, il égale Thierry Lhermitte ou Jacques Villeret dans le dîner de con !

— Et le voilà reparti dans ses références…

— Cinématographiques ? coupa François.

— Nous ne sommes pas dans un film, mon amour !

— Justement, je trouve ça encore plus drôle ! lâcha-t-il en tournant le dos aux invités pour se mettre à rire de cette situation rocambolesque.

Monsieur Gourdon sortit soudainement des cuisines et serra la main à tous les invités. Son déguisement était parfait. Personne ne le reconnaissait. Même ses enfants se laissèrent duper par cette physionomie temporaire. Personne n’avait pu lui faire un dernier au revoir au funérarium, car on avait fait croire que le corps se trouvait dans un triste état. C’est pour ça qu’on ne pouvait veiller qu’un cercueil vide et fermé, ce que personne ne savait.

Un invité s’approcha de François avec un verre dans la main. Est-ce que la situation commençait à leur échapper ? Élisa s’inquiétait de plus en plus.

— Seriez-vous disponible pour prendre un verre avec moi ? demanda l’invité.

— Malheureusement, je ne bois pas d’alcool quand je suis en service, fit remarquer François.

— On croirait entendre un flic !

— Ce que je ne suis pas et heureusement d’ailleurs !

— Vous connaissiez le défunt ? continua l’inconnu.

— Oui, un peu.

— C’était quand même un sacré gaillard. Je n’ai jamais compris pourquoi il n’a jamais voulu se lancer dans le cinéma. C’était un excellent comédien. Il faisait toujours des farces. Je ne m’étonne pas de savoir que l’un de ses enfants fait du théâtre à Los Angeles.

En entendant cette réplique, Élisa ne put se contenir davantage pour exploser de rire, ce qui interrogea l’invité.

— C’est votre femme ? demanda celui-ci à l’égard de François.

— Dans pas longtemps, oui.

— Toutes mes félicitations, alors ! Cela lui prend souvent ?

— De rire ? proposa le jeune homme.

— Oui enfin, j’espère que je n’y suis pour rien.

— Ah, non ! Pas du tout ! C’est que madame se trouve enceinte et je crois que c’est le bébé qui doit la chatouiller, mentit-il.

— Oh, le petit pervers ! s’exclama l’invité. Il promet. Pourtant, cela ne se voit pas qu’elle attend un enfant.

— Ce n’est qu’un petit lézard. Elle est rendue à son deuxième mois, ajouta François.

L’imagination ne manquait pas pour François. Mais mentir sur la venue d’un enfant qui ne verra certainement jamais le jour, mit Élisa dans une colère noire.

Monsieur Gourdon s’était rapproché de ses enfants. Il écoutait attentivement ce qu’ils disaient tous à son sujet.

— Tu te souviens, commença l’aîné. Quand on était môme, il rouspétait à chaque repas lorsqu’on oubliait de remercier le seigneur pour les victuailles qu’il nous offrait.

— Oui, déclara son frère. Papa était très chrétien. Qu’est-ce qu’il était agaçant avec sa messe du dimanche.

— N’empêche qu’elles t’auront rendu service vu le rôle de curé que tu as obtenu dans ta dernière pièce de théâtre ! rétorqua l’aîné.

— Moi, je me souviendrai tout le temps de son regard sur les garçons que je ramenais à la maison, intervint la petite dernière.

— Je suis totalement d’accord avec toi, dit l’aîné.

— En tout cas, c’est quand même triste qu’il faille cette circonstance pour tous nous retrouver ! déclara son autre frère.

— À qui le dis-tu ? s’exclama monsieur Gourdon.

Il avait parlé haut et fort tout en quittant son déguisement sous les yeux effarés de ses trois enfants.

Des verres tombèrent au sol. Un grand silence se fit ressentir dans la salle. Il devenait même trop pesant au vu de l’ambiance. Personne n’osait croire à ce qui était en train de se dérouler sous leurs yeux.

L’invité aux côtés de François compris sa présence et du coup toute la machination que celui-ci avait installé avec la collaboration de monsieur Gourdon.

— Papa ! Mais comment as-tu pu nous faire ça ? s’exclama la petite dernière. Tu viens de nous trahir et de nous prendre pour des cons, nous, tes enfants, devant tout le monde !

— C’est la seule solution que j’ai trouvée pour vous revoir une dernière fois ! lâcha-t-il. Une lettre par-ci, une lettre par-là. Ton môme a treize ans, Mathilde ! Et c’est la première fois que je le vois ! Et tu oses me poser cette question ? Qu’as-tu fait de mon rôle de grand-père ? Et toi, Éric ! Même pas une lettre, même pas un coup de fil. Rien. Ah, oui ! Juste quelques images sur un écran de télévision où tu te disais que ça rassurerait ton vieux père. Et bien sache que pas du tout ! Tu m’as oublié depuis près de quinze ans ! Tu as préféré t’intégrer dans cette haute société dont je remercie par sa présence aujourd’hui. Mais ça doit faire bien drôle à tout ce bon monde d’avoir été pris pour des cons ! Jacques Villeret doit bien se marrer dans sa tombe !

— Lui aussi, a vu le dîner de cons ! balbutia François à l’égard d’Élisa.

— Pff.

Quelques personnes se mirent à rire silencieusement. Mais les enfants de monsieur Gourdon vivaient une humiliation en public. En écoutant leur père, ils réalisèrent enfin à quel point sa solitude devait être pesante pour qu’il puisse en arriver à se moquer de la mort. Mais était-ce vraiment de la mort, au fond ?

— Et puis toi, David. Je pensais que tu étais mort. Je te savais à Sydney, mais vu toutes les inondations qu’il y a eu ces dernières années ou les feux, je me suis dit qu’il t’était arrivé malheur. C’est tellement plus simple de venir à l’enterrement de son père qu’à son propre anniversaire. Pas vrai ?

Quelques secondes passèrent puis l’aîné prit les mains de son père dans les siennes tout en le regardant dans les yeux. Finalement, il le prit dans ses bras brusquement et le serra contre lui en s’excusant de l’avoir autant oublié. Son frère et sa sœur le suivirent dans la même direction. Les larmes de tristesse se transformèrent en larmes de joie.

L’invité qui restait toujours à côté de François lança à son égard :

— Le bébé, c’était une connerie, non ?

— Je crois, oui.

— Vous croyez ? Comment ça ?

— Bah, on essaye ! affirma François.

— Vous m’avez bien eu ! Je crois que vous pourriez égaler ce bon vieux d’Hector ! Bon, allez tout le monde ! s’écria-t-il. Et si l’on mettait un peu de musique pour fêter les 80 ans d’Hector ? Notre ami n’a pas engagé un pigeon pour rien !

— Alors là, je suis…

— Le Pigeon de La Rochefoucauld ! termina Élisa. Personne ne peut t’égaler pour ce rôle !

— Tu crois qu’il savait ? demanda François.

— Je pense qu’il te prend pour un con à son tour. Ça fait quoi de l’être à son tour, monsieur Le Pigeon ?

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