Chapitre 8

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(Le dimanche suivant)


Ils ne s’étaient pas revus de la semaine à cause de leur emploi. Mais ils s’attendaient avec impatience. François était un peu stressé aujourd’hui. Aujourd’hui, il devait rencontrer le père d’Élisa. Elle lui avait dit ce qu’il pouvait aborder comme sujet avec lui. En conclusion : rien. Elle ne devait certainement pas beaucoup l’aimer. À se demander pourquoi ! En tout cas, François restait à la fois anxieux et pressé de faire sa rencontre.

Dans sa famille, l’ambiance s’était un peu améliorée. Mais Mylène, sa demi-sœur, venait de plus en plus à la maison jouer l’incruste. Elle essayait certainement de rattraper le temps perdu, avec son père. Lui, en tout cas, s’était encore plus renfermé sur lui-même. Fâché avec ses parents, Dominique supportait de moins en moins leur absence ainsi que ce secret voire cette trahison qu’ils avaient commise à son égard. Ils ne perdaient rien pour attendre. Parfois, il se demandait même s’il était leur enfant. Les grands-parents de François ne portaient de l’importance qu’à son oncle. Alors que lui-même se moquait éperdument de ce que voulait dire le mot : « Famille ». Mais il était bien content quand elle intervenait pour l’aider lorsqu’il se trouvait dans des situations assez ambiguës, financièrement.

Contrairement à lui, Dominique s’était toujours débrouillé seul, sans l’aide de personne. Et ça, ça dérangeait beaucoup plus de monde, qu’on ne pouvait le croire.

Le temps était maussade aujourd’hui. Pour un mois de juillet, la saison commençait bien. François était content de ne plus avoir de soirée à animer. Ça lui permettait de penser à Élisa et à leur futur chez soi. Hier, il avait été à la rencontre de plusieurs agences immobilières. Mais rien ne sautait à ses yeux.

Il commençait à la connaître par cœur, cette route qu’il effectuait chaque jour entre Chemillé et Angers. Quand soudain, il fut arrêté par la gendarmerie pour un contrôle d’identité.

— Bonjour monsieur ! Contrôle d’identité.

François s’exécuta. Ils ne faisaient que leur travail. Mais moins il les voyait, mieux c’était pour lui.

— Avez-vous bu avant de conduire ?

— Oui, pourquoi ?

— Soufflez dans ce ballon s’il vous plaît, ordonna le fonctionnaire en ignorant sa question.

Toujours aussi désagréable, observa François. Comment pouvait-on les apprécier, après de tels comportements ?

— Vous n’avez rien bu ! observa le fonctionnaire en regardant le test.

— Bah ! Si ! Puisque je vous dis que j’ai bu.

— Non. Le ballon n’est pas positif !

— Désolé, mais je n’ai pas une tête à prendre de la goutte dans mon café dès le matin, il faudrait peut-être retourner chez votre ophtalmo !

— Vous oubliez que vous parlez à un gendarme.

— Oui et vous allez me mettre une amende pour outrage !

— C’est ce que vous cherchez de toute façon, non ? demanda le fonctionnaire.

— Oui, pour vous permettre d’augmenter votre prime à la fin du mois, renchérit François.

Blessé par sa franchise, le fonctionnaire rendit ses papiers et lui ordonna de reprendre sa route afin de lui montrer qu’il n’était pas de si mauvaise foi.

Avant de partir définitivement, François baissa sa fenêtre et annonça à l’égard du fonctionnaire.

— Pour information, ce matin, j’ai bu un jus de fruits. J’espère que ça vous ira comme réponse.

Le fonctionnaire le laissa partir. Ce jeune homme insolent n’avait vraiment pas du tout peur d’eux. Un séjour derrière les barreaux, ça vous remettait en question. Celui-ci l’ignorait.

Sur sa route, François éteignit la radio se dit à lui-même.

— Pourquoi faut-il toujours que je tombe sur des cons ? Enfin, celui-ci n’était pas si mauvais vu que je n’ai rien récolté. La prochaine fois, je prendrai la route des renards, j’éviterai peut-être de les croiser ces poulets !

En arrivant chez Élisa, celle-ci l’enlaça comme une folle enragée. Son père n’était pas encore arrivé. François n’avait pas encore eu l’occasion de venir chez elle. La décoration ne lui correspondait pas du tout. On sentait bien que la présence de son ex, était toujours là enfin, juste sur les murs.

— Le bébé va bien, demanda-t-il.

— Mardi, je vais passer une échographie. Tu peux venir ?

— C’est à quelle heure ?

— Dix-sept heures.

— Je viendrai, dans ce cas. Mais je ne veux pas savoir son sexe.

— Je doute qu’on le sache, mais, de toute manière, moi non plus, je ne veux pas le savoir. Ç’a été ta semaine ?

— Longue, à cause de ton absence, avoua-t-il. Et toujours pris pour un pigeon par mon chef.

— Et ta famille ?

— Ça va mieux. Ma mère ne fait plus la tête à mon père. Mais Mylène ne cesse de s’incruster chaque soir, pour manger à la maison.

— Elle reste quand même étrange, cette nana.

— Je me pose surtout certaines questions.

— Lesquelles ?

— Elle a perdu sa mère, c’est un fait. Mais pourquoi retrouver mon père à la fin de sa vie et…

— Pourquoi revenir tous les jours chez lui, ainsi ? conclut-elle.

— Oui. J’ai l’impression qu’elle nous cache quelque chose.

— En rapport avec tes grands-parents ?

— Avec eux, on peut s’attendre à tout.

— Ça ne doit pas être facile non plus, pour elle.

— Certainement, c’est pour cela que je ne dis rien. Et puis nous avons bien assez de choses à penser, pour nous trois.

Élisa aimait le voir parler ainsi. Elle n’avait pas du tout l’impression de reparler à cet homme qui paraissait si gamin, un beau jour, dans un parking à Angers et, si désinvolte.

Soudain, on frappa à la porte. L’heure était venue pour François de faire connaissance avec son futur beau-père. Avait-il des cheveux blancs ? Était-il petit, rondouillard, grand ? Finalement, il était un peu plus grand que lui, mince et possédant une carrure d’athlète. Il ne ressemblait pas du tout à son père qui faisait bien plus âgé que lui alors que cet homme avait dix ans de plus. Travailler dans une usine comme ouvrier peu importe le secteur, usait beaucoup plus vite les gens qu’on le pensait.

Patrick regarda François de haut en bas. Il lui donna une poignée de main, bien ferme. François essaya d’être le plus agréable possible. Il sentait d’avance que le courant allait tout de suite passer entre eux, au risque de déplaire à Élisa. Celle-ci les fit asseoir dans son salon et leur demanda ce qu’ils désiraient boire.

— Un coca, répondit François.

— Un jus de fruits, ma chérie, ajouta Patrick, en montrant son attachement pour sa fille devant le jeune homme.

Élisa s’exécuta et revint aussitôt pour faire les présentations.

— Alors Papa, je te présente François. Et François, voici Patrick, mon père.

— J’ai toujours rêvé d’avoir un beau-père qui s’appelle Patrick.

— Ah, oui ! s’étonna Patrick. Et pourquoi ?

— Mon idole c’est Patrick Fiori. Bon, vous ne lui ressemblez pas, mais…

— Mais quoi ? osa-t-il.

— Vous m’avez l’air aussi sympathique que lui.

— Tu l’as déjà rencontré ? sursauta Élisa.

— Je l’ai croisé dans quelques concerts. Je prenais mes billets à l’avance pour être aux premières loges !

— Vous aimez la variété française ? demanda Patrick.

— Tu peux le tutoyer, intervint Élisa.

— Oui, ce serait mieux, avoua François.

— Comme tu veux, s’enquit son beau-père.

— Oui, j’aime bien la chanson française.

— Attention, mon garçon ! La chanson française et la variété française, pour moi, ne sont pas la même chose.

— Comment ça ?

— Dans la chanson française, tu peux insérer Édith Piaf, Brassens, Brel, etc. Dans la variété française, c’est plus Patrick Fiori, Florent Pagny, Johnny Hallyday…

— Papa adore faire des références avec ses connaissances musicales comme toi avec les films ! Précisa, Élisa.

— Et quelle est la différence ? demanda François en ignorant la remarque de sa compagne.

— Ça ne te saute pas aux yeux ? s’enquit Patrick.

— Pour le moment, non.

— Les chansons d’autrefois nous les fredonnons encore. Elles le seront encore dans dix ans. Celles d’aujourd’hui sont d’un type commercial et ne servent qu’à récolter de l’argent.

— De ce point de vue, vous n’avez pas tort !

— Mais bien sûr que je n’ai pas tort ! Et je t’interdis de penser le contraire ! Riposta Patrick, en plaisantant !

Le contact s’était accordé sans aucun problème. Élisa se sentit soulagée. Mais elle avait disparu totalement de leur champ de vision. Elle espérait simplement que François ne prenne pas modèle sur son père. C’était sa plus grande frayeur. Mais on ne pouvait pas récolter à la fois le beurre et l’argent. Dans les mois qui arriveront, ils seront certainement forcés de faire des concessions l’un comme l’autre.

Elle lui avait pourtant dit de ne pas parler de musique, de travail, de tout ce qui l’intéressait. Au fond, c’est à se demander s’il ne faisait pas exprès d’aborder l’un comme l’autre, les sujets de conversations qu’elle aurait souhaité éviter :

— Élisa m’a dit que tu vivais encore chez tes parents.

— C’est exact. Il n’était pas du tout dans mes projets de me trouver une femme et de la mettre enceinte.

— On dirait que la vie en a décidé autrement.

— Oui. Et j’assume celle-ci avec plaisir. Pour rien au monde, je ne souhaiterais la changer, dit François en prenant Élisa par la taille.

— Vous cherchez donc un appartement ? demanda Patrick.

— Non plus une maison à la campagne.

— Ah non ! Ce sera en ville. Je te l’ai déjà dit, objecta Élisa.

— Et je fais comment pour chanter ? Je n’ai pas envie d’avoir des voisins qui viennent pour frapper d’un rien à ma porte !

— Tu arrêteras, osa-t-elle.

— De chanter ? s’étonna-t-il. Certainement pas. Je suis peut-être prêt à faire des efforts, mais il est hors de question à ce que j’en fais si toi, tu n’en fais pas !

Patrick essayait de s’empêcher de rire. C’était la première fois qu’il voyait un homme tenir tête à sa fille et devant lui, en plus. Cédric se laissait trop faire à son goût. Il était heureux de voir sa fille bouche bée. Au moins, elle va apprendre ce que c’est une vie de couple. Avec Cédric, ce n’était pas du tout le cas. Ils ne se voyaient jamais.

— Où souhaiterais-tu trouver une maison ? François ?

— Dans les alentours d’Angers, répondit l’intéressé.

— Et, tu ne demandes pas mon avis ? avoua Élisa, vexée.

— Tu souhaites que je traverse Angers tous les jours ?

— Vous travaillez dans quoi ? coupa Patrick.

La question qu’il ne fallait pas poser. Les yeux d’Élisa en disaient long. Une fois Patrick parti, François sera certainement dans le besoin d’attraper l’une de ses mains trop lestes.

— Je suis découpeur de volaille.

— Comme Cédric ! s’étonna Patrick.

— Oui, c’est un de mes collègues !

— Tu comptes te faire tous les mecs de cette entreprise ! avoua méchamment celui-ci, envers sa fille.

— Papa ! S’il te plait, écoute-moi !

— Elle n’y est pour rien ! constata François, calmement. Nous nous sommes rencontrés sur le parking de La Rochefoucauld à Angers. Elle ignorait totalement que Cédric était un de mes collègues. C’est juste que le monde se trouve bien petit.

Patrick regarda sérieusement François et se calma. Il s’était levé d’un bond, prêt à sortir de la maison. Finalement, il se réinstalla aux côtés de François et déclara :

— Et moi qui rêvais de la voir faire sa vie avec un avocat, un médecin…

— C’est vrai, c’est mieux pour ton image, balança Élisa.

— Ne sois pas si brutale avec ton père, intervint François. Essaye de le comprendre ! Il veut le meilleur pour toi !

Les yeux revolvers d’Élisa se laissaient percevoir sans aucune honte. Patrick était subjugué par l’intérêt que ce jeune homme lui portait alors qu’il ne le connaissait pas encore plus quand il ajouta :

— Et puis, vous savez, je suis découpeur de volailles, mais je ne compte pas terminer mes jours là-dedans.

— Tu as des projets ?

— Oui. J’aimerais monter mon propre magasin d’instrument et le week-end, continué à animer des mariages avec ma sono.

— Et moi ? risqua de nouveau Élisa.

— Tu ne peux pas durant une seconde arrêter de penser à toi, s’emporta son père.

— En même temps, tu peux bien parler, répliqua-t-elle, sèchement.

— Je pense à toi, ajouta François, en la regardant. Mais Caroline risque de poser certains problèmes entre nous.

— Pourquoi ?

— Car j’aimerais monter cette affaire avec toi.

— Tu comptais m’en parler quand ?

— Pas aujourd’hui, en tout cas.

— Au dernier moment ?

— Non. Quand j’aurai eu assez d’argent pour me lancer.

— Je peux intervenir ! s’exclama Patrick.

— Ah, non ! Surtout pas ! s’énerva Élisa.

— Sans vouloir t’offenser, répliqua François, je préfère me débrouiller seul.

— Avec ma fille dans tes jambes, je te souhaite beaucoup de courage ! osa-t-il, en ricanant.

François rigola à son tour, mais celle-ci ne trouva pas du tout drôle cette plaisanterie. Patrick fit connaissance avec François. Il s’aperçut qu’ils avaient de nombreux points en commun. Les heures défilèrent bien vite et il se trouvait obligé de rentrer chez lui.

Avant de partir, il lui laissa sa carte et l’informa qu’il l’appellerait dans la semaine. Il lui promit de lui trouver la maison de leur rêve pour quelques années, au grand désespoir d’Élisa.

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