Chapitre 6

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Au bout d'une dizaine de pas, je me retourne pour me rassurer. Il se trouve derrière moi, son téléphone à l'oreille. J'accélère la cadence, descends deux à deux les marches d’escaliers avec l'espoir qu'une personne se trouve à l'accueil. Arrivée en bas, le hall d'entrée est très calme et le bureau fermé. À nouveau, j'entends ses pas se rapprocher.

Il est impossible pour moi d'appeler de l'aide. Je crains déjà les titres des journaux locaux : « Tentative de meurtre sur une prostituée ». Les gens seront au courant, je serai interrogée et sollicitée pour des débats sur la nécessité d'abolir la prostitution, mes enfants grandiront avec une mère-pute. Je préfère mourir que de goûter à une humiliation de plus. Et à l’école, ils en baveront. Et Sylvie, que dira-t-elle lorsqu'elle apprendra que je lui ai menti et que sa meilleure amie n’est qu'une pauvre femme qui veut gagner de l'argent en donnant son cul ? Non, inimaginable. Je dois me laisser une chance de m'échapper, me démerder, comme je l’ai toujours fait.

Je pousse la porte de la sortie et me mets à courir. Mes bronches déshabituées de l’effort me brûlent aussitôt, et mes chaussures en simili cuir me scalpent déjà l'arrière du talon, lui aussi en sang. Tout est sang ce soir.

Il pleut des cordes ; l'eau et le vent viennent piquer mes plaies et, pour la première fois, je sens de vives douleurs dans tout mon corps. Pour distiller de l’ordinaire dans mes pensées, je me maudis d'avoir choisi une petite veste et me plains, comme si de rien, de ma robe trempée.

Je poursuis ma fuite, traverse le parking et, juste avant d'emprunter l’interminable Avenue de Paris, celle qui mène directement au centre-ville, j'inspecte encore derrière moi. Une voiture surgit et m'aveugle avec ses pleins phares.

De mes mains tremblantes, je me débarrasse de mes talons de torture et m’engouffre dans une autre route, bordée d'arbustes. Elle est plus sinueuse, étroite et peu éclairée, mais je pourrais toujours me cacher derrière les feuillages pour reprendre mon souffle.

Chaque mètre gagné est un instant de vie supplémentaire. La voiture me poursuit avec l’allure et le calme d’un corbillard, la respiration mécanique et régulière du moteur rend Gérard véloce et indestructible, et moi, mon statut de femme-mère et apprentie-pute me destine à occuper quelques centimètres carrés d’un sol que personne ne foulera, pas même les fleurs que j’ai vendues.

Depuis petite, j'emprunte cette route, mais ce soir, je ne distingue ni arbres, ni trottoirs, ni murs ; ma course effrénée se métamorphose en une chute, la mienne.

Je m’arrête et m’accroupis derrière une voiture pour mieux considérer les lieux et relever quelques repères ; Gérard se met aussi sur le bas-côté, à croire qu’il est mon ombre.

Je passe ma tête pour jauger de la distance restant à parcourir, mais la pluie torrentielle brouille mon champ de vision. Je scrute le trottoir d’en face, Gérard a enclenché la lumière intérieure du plafond de son véhicule, érigé désormais en un poste de surveillance. On m'a toujours dit que la lumière au bout du tunnel est le symbole d’une renaissance et la fin du calvaire. Ce soir, pour moi, cela ressemble davantage à la fin de ma vie.

La pluie se fait miraculeusement de moins en moins agressive. Je plonge ma main dans mon sac, comme dans un bac à serpent, liquéfiée et obsédée par le mouvement de trop, à la recherche de mon téléphone portable. Sylvie m’a envoyé un message pour m’informer que les enfants dorment depuis une heure et qu’elle en profite pour fermer un peu les yeux. Je renonce à l'appeler.

Il cesse de pleuvoir, et je peux enfin visualiser clairement celui que je veux voir brûler. Je le fixe, mais, surprise ! il remue les lèvres et semble tenir une conversation pleine de reproches. Je m’engage dans une excursion d'à peu près un mètre. Il gesticule de ses larges bras, et son énorme tête est appuyée sur la fenêtre du côté passager. Une chaleur me tord le ventre, il ne conduit pas ; il n’est pas seul.

Incapable du moindre mouvement, mon cou m’oblige à fixer Gérard. Il sort de sa voiture et se dirige vers le coffre. À cette distance, je... le reconnais… Je l'ai déjà vu, en face de chez moi, en face de la porte de... Tout mon corps se paralyse, de la même manière que lorsque « le prêtre », il y a quinze ans, s’était mis nu sur moi. Je quitte Gérard des yeux et tourne ma tête vers l’intérieur de la voiture.

Où sont mes enfants ? Hurlé-je. Sylvie, au volant, allume une cigarette et déverse une folle cascade de rhum du goulot à sa bouche.

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